Cendrillon, la princesse des cendres
2011/07/27 0

Dans un pays fort éloigné, une dame donnait naissance à son premier enfant sous les yeux émerveillés de son époux. La petite que la mère extirpa de son ventre ne devait pas être connue sous un autre nom que celui de Cendrillon.

À l’âge de six mois, Cendrillon perdit sa mère, qui depuis l’accouchement souffrait d’un mystérieux mal. Son père prit soin de la jeune fille jusqu’au moment où il dut partir à la guerre, sous les ordres du roi. Avant de quitter le domicile, le père se maria afin que son foyer ne serve pas d’isoloir à sa fille bien-aimée.

Il épousa une riche comtesse dont l’époux était décédé quelques années auparavant. Elle vint vivre dans la modeste demeure du père, emportant avec elle ses deux filles. Le lendemain du mariage, le père partit à la guerre, où il connut rapidement la mort.

Laissée seule en tant que maîtresse de maison, la belle-mère de Cendrillon la condamna à une vie de labeur et de servitude. Chaque jour, la magnifique jeune fille devait cacher la pureté de son visage sous la crasse du charbon qu’elle ramassait à la mine, côtoyant les esclaves du royaume et les criminels. Quand elle revenait le soir à la demeure de son père, elle devait préparer le repas, faire la lessive et la vaisselle, nettoyer l’écurie et accomplir toutes ces tâches ménagères qu’elle exécutait avec joie pour son père, et maintenant péniblement pour une famille étrangère.

La belle-mère s’assurait chaque soir que la jeune fille avait bien achevé ses tâches avant de lui accorder un peu de pain, du vin et du repos. Cendrillon mangeait d’abord le pain par petites bouchées, miette par miette. Puis, elle trempait légèrement ses lèvres dans le vin, avant d’aller s’étendre sur une couette de coton rongée par les mites à côté de l’âtre au sous-sol.

Un bon jour, alors que Cendrillon revenait de la mine, elle croisa un jeune homme qui lui annonça que le roi donnerait le soir même un bal en l’honneur de son fils, qui devait bientôt choisir une épouse parmi toutes les femmes du peuple. Cendrillon rapporta la nouvelle à sa belle-mère, qui lui ordonna aussitôt de préparer des robes pour ses filles, de nettoyer leurs chaussures et de les peigner en princesses. Lorsque Cendrillon demanda la permission d’assister au bal, sa belle-mère lui rit au visage avant de lui dire que si elle parvenait à se faire une robe digne d’une reine avec les lambeaux de tissu servant de chiffons pour nettoyer, alors seulement elle pourrait les accompagner au bal.

Triste, Cendrillon obéit à sa belle-mère et prépara les robes de ses sœurs, réparant les accros et arrangeant les plis des tissus pour leur donner un magnifique volume. Elle nettoya ensuite leurs chaussures de bal avec ses larmes et ses cheveux, les faisant briller comme des étoiles. Finalement, elle peignit les filles si merveilleusement qu’elles ne purent retenir des sanglots et des exclamations de joie.

À quelques heures du bal, Cendrillon n’avait toujours pas de robe, les chiffons refusant de servir de toilette à la jeune fille qui les utilisait habituellement pour nettoyer. C’est alors qu’elle entendit cogner à la fenêtre du sous-sol, seule source de lumière dans cet enfer noir.

À la fenêtre se trouvaient trois esclaves et ouvriers qu’elle côtoyait à la mine.

« Oh jolie Cendrillon! dirent-ils, comme nous aimerions te voir au bal ce soir depuis nos cellules sous le château! Car sous tes allures de mendiante se cache la plus belle femme que nous ayons jamais connue. »

« Mes chers amis, leur répondit-elle, jamais je ne pourrai y aller, mes mains refusant de créer la robe qui m’ouvrirait les portes du château. »

« Laisse alors à nos pauvres mains le soin de tes atours et de ta chevelure, et du charbon qui nous recouvre nous ferons de toi le plus merveilleux des diamants! »

Cendrillon laissa donc entrer les trois personnages, qui se mirent immédiatement au travail, aussi silencieux que des souris devant un chat, sachant qu’à l’étage veillait la pire des chasseresses.

Le premier des trois s’attela à la tâche de souffler du verre dans l’âtre pour fabriquer à Cendrillon des pantoufles du cristal le plus pur.

Le second entreprit de rapiécer si parfaitement les bouts de chiffons qu’il en résultat une robe d’une magnificence brute et timide à la fois.

Le troisième des personnages brossa et frotta si bien la chevelure sale et emmêlée de Cendrillon qu’elle devint aussi blonde que des rayons de soleil par un ciel clair d’été.

Une fois l’ouvrage terminé, ils lancèrent cet avertissement à Cendrillon :

« Si tu tardes trop à rentrer après 22 heures, sache que tes habits reprendront peu à peu leur apparence d’origine. »

Ainsi chaussée, vêtue et coiffée, Cendrillon se rendit au bal en carriole avec sa belle-mère et ses deux belles-sœurs, surprises qu’elle soit parvenue à réaliser un ouvrage aussi merveilleux en si peu de temps et avec si peu de moyens. Si la jalousie perçait le regard de la belle-mère, l’admiration et la culpabilité remplissaient le cœur des sœurs.

La belle-mère tenta de faire trébucher Cendrillon à la sortie de la carriole en lui faisant un croc-en-jambe. Aussi légère que gracieuse, Cendrillon rattrapa le faux pas en exécutant un pas de danse si beau qu’elle attira le regard du prince.

Une fois sur le tapis rouge, la belle-mère, voyant les regards que lançait le prince à Cendrillon plutôt qu’à ses filles, écrasa un coin de la robe de Cendrillon. L’étoffe se déchira au bas, donnant au tissu une ondulation fort belle et originale, qui ravit son altesse.

Le prince s’approcha alors de Cendrillon, suivi du roi son père, et demanda à la jeune beauté de danser avec lui. Émue, elle accepta en exécutant une révérence gracieuse, presque céleste, qui laissa les autres spectateurs pantois.

La belle-mère regarda le couple danser alors que ses filles tenaient le bras de deux jeunes comtes fort beaux et nobles, aussi radieuses que Cendrillon pouvait l’être. En rage, elle s’approcha sournoisement du couple et fit trébucher Cendrillon en lui heurtant l’épaule.

La jeune fille manqua s’étaler de tout son long, mais le prince la rattrapa vivement.. On fit quitter la piste de danse à la comtesse sa belle-mère, qu’on regardait comme une vieille femme ayant avalé un verre en trop.

Cendrillon perdit la notion du temps, dansant joyeusement avec le prince sous les yeux admiratifs des courtisans, tous émerveillés qu’une si jolie demoiselle ait existé dans le royaume sans qu’ils ne le sachent. Un papillon blanc vola alors aux oreilles de Cendrillon et lui dit :

« Belle princesse, belle princesse! Ne vois-tu pas l’heure qu’il est? Si tu ne quittes pas immédiatement la piste de danse, ton collier de diamant tombera en poussière! »

Mais Cendrillon, trop heureuse, n’écouta pas l’avertissement du papillon et continua à danser avec le Prince. Et de fait, lorsque 22 heures sonnèrent, son collier s’effrita, sous les yeux horrifiés du prince. Une fois l’étonnement passé, il ordonna qu’on apporte à la jeune femme un collier de perles, qu’il lui passa au cou.

Lorsque 23 heures approchèrent, un papillon bleu vint à Cendrillon, qui dansait toujours avec le prince, comme si la fatigue ne pouvait atteindre les deux jeunes gens, et lui chuchota ceci :

« Belle demoiselle, belle demoiselle! Ne vois-tu pas l’heure qu’il est? Si tu ne quittes pas immédiatement la piste de danse, ta barrette d’or et d’argent retrouvera sa forme originelle! »

Mais Cendrillon, trop heureuse, n’écouta pas l’avertissement de ce deuxième papillon et continua à danser avec le prince. Lorsque 23 heures sonnèrent, sa broche d’or et d’argent se ternit en un clin d’œil, se brisa et déploya la coiffure de la jeune beauté. Surpris, le jeune prince ordonna qu’on apporte à Cendrillon une broche de perles et qu’on la recoiffe, avant de reprendre sa danse.

Lorsque minuit approcha, un papillon écarlate vint voler près de l’oreille de la jeune fille, qui dansait toujours avec le prince, et dit :

« Sotte jeune fille, sotte jeune fille! Ne vois-tu pas que minuit arrive? Si tu ne retournes pas dès lors chez toi, c’est en chiffons que tu danseras avec le prince! »

Cette fois, Cendrillon s’écarta vivement du prince, au moment même où sonnait le premier coup de minuit. S’excusant rapidement, elle prit ses jambes à son cou, courut à l’extérieur du château et s’enfonça dans la forêt séparant sa demeure du domaine où se trouvait le château. Elle ne remarqua pas la perte de ses pantoufles à l’entrée du château, trop pressée de s’éloigner de cet endroit de bonheur qui lui était désormais interdit.

Une fois la lisière des arbres passée, le douzième coup de minuit sonna et sa robe tomba en morceaux de chiffon, laissant la jeune femme nue dans la forêt.

Dans les ténèbres de la nuit, Cendrillon n’arrivait pas à retrouver son chemin et se perdit. Elle avait très froid, la peur lui étreignait le cœur et elle sentait la faim la gagner.

Se présenta alors à elle le papillon blanc qui était venu durant le bal, brillant dans la nuit :

« Oh, pauvre petite fille, que tu dois avoir froid, ainsi vêtue d’air et de fraîcheur! Viens, suis-moi, je te trouverai de quoi te vêtir! »

Cendrillon suivit le papillon blanc, qui la mena à un arbre creux.

« Cogne trois fois à cet arbre et dépose ton collier de perles à ses racines. Alors, l’arbre te donnera ce dont tu as besoin pour ne pas mourir de froid! »

La jeune fille s’exécuta, frappant trois coups puis déposant son collier, cadeau du prince, aux pieds de l’arbre. Immédiatement, de petites chenilles vinrent recouvrir le collier et quand elles partirent, une jolie blouse et un pantalon de travail en soie blanche reposaient à la place du collier. La jeune femme s’en vêtit et remarqua alors la disparition du papillon.

Elle repartit à l’aveuglette dans la forêt, et quand la peur manqua la submerger tellement l’obscurité l’entourait, le papillon bleu se présenta à elle, illuminant à son tour la forêt :

« Oh pauvre demoiselle, pauvre demoiselle! L’obscurité t’effraie tant? Suis-moi et je te trouverai de quoi t’éclairer! »

Elle suivit le papillon bleu, qui la mena au bord d’un petit étang. Dans l’eau, elle pouvait voir des poissons briller, comme s’il émanait de leurs entrailles de quoi illuminer la pénombre de leur demeure. Le papillon avait disparu, et Cendrillon dut trouver un moyen d’attraper l’un de ces poissons par elle-même.

Elle arracha une mèche de ses longs cheveux dorés et l’attacha à une solide branche. Elle ne plaça aucun hameçon au bout de la ligne, ne voulant pas blesser un si joli animal, et la lança dans l’étang. Aucun poisson ne voulut y mordre et ils se moquèrent d’elle :

« Crois-tu nous avoir ainsi avec tes blonds cheveux et la pitié que tu nous inspires? Espère et meurs dans cette forêt dans ce cas! »

Désespérée, Cendrillon regarda autour d’elle et trouva une pierre pointue en forme de crochet qu’elle attacha au bout de sa ligne avec sa barrette de perles. Encore une fois, les poissons refusèrent de mordre :

« Crois-tu vraiment nous avoir ainsi avec tes blonds cheveux et ta pierre pointue? Nulle aumône ne proviendra de notre étang! »

En larmes, Cendrillon lâcha sa canne de fortune sur le sol. Cependant, l’hameçon écorcha son orteil nu et fit perler le sang. À l’odeur, les poissons s’éveillèrent et vinrent à la surface :

« Oh, déesse qui marche dans ces bois au bord de notre étang, daigneras-tu nous donner de ce sang pour nous sustenter? Accepte et nous mordrons à ton hameçon et éclairerons ta route dans cette forêt de pénombre! »

Cendrillon récolta trois gouttes de son sang dans sa paume et les laissa tomber dans la bouche de trois poissons. Le quatrième conclut l’entente en sautant hors de l’eau et en mordant à l’hameçon de la jeune fille, qui put enfin s’éclairer dans la forêt.

Cependant, il se faisait tard, et Cendrillon ignorait le chemin à suivre. Malgré ses habits et sa lampe poisson, elle était toujours perdue et affamée. Alors arriva du ciel le papillon rouge qui était venu la voir en dernier au bal :

« Oh, belle princesse, belle princesse! Que fais-tu encore dans ces bois lugubres? Viens, suis-moi et éclaire-moi de ta torche que je t’indique le chemin! »

Et le papillon conduisit Cendrillon à sa demeure, où sa belle-mère et ses deux filles étaient déjà arrivées.

Cendrillon entra dans la maison par la fenêtre du sous-sol, où elle fit un feu discret dans l’âtre pour faire cuire son poisson, qu’elle dégusta avec grand plaisir. Avec les arêtes, elle se fabriqua une broche pour attacher ses cheveux, ainsi qu’une aiguille avec laquelle elle répara ses habits de soie endommagés par sa marche dans la forêt. Puis, elle s’étendit sur son lit de coton troué et s’endormit.

Elle fut réveillée au matin par sa belle-mère, qui la réprimanda de son comportement de la veille en la frappant d’une canne de fer, puis l’envoya travailler, dans ses beaux habits blancs, à la mine de charbon.

Cependant, le prince reçut ce matin-là la visite de trois papillons, blanc, bleu et rouge, qui lui racontèrent l’histoire de la jeune fille avec laquelle il avait dansé la veille. En colère de savoir qu’une jeune demoiselle comme Cendrillon devait travailler dans une mine sale et nauséabonde, le prince ordonna à sa garde d’aller chez la belle-mère et de la ramener avec ses deux filles. Le prince quant à lui se rendit à la mine avec les pantoufles de verre.

Il y trouva facilement Cendrillon, dont les habits étaient certes noircis par le charbon, mais dont la barrette de poisson éclairait la chevelure sous la crasse. Il s’agenouilla devant elle et lui fit enfiler les pantoufles de verre, sous les exclamations de joie des trois compagnons qui avaient prêté main forte à la jeune demoiselle.

Immédiatement, Cendrillon et le prince, suivis des trois compagnons crasseux mais joviaux, partirent pour le château, où attendaient, enchaînées, la belle-mère et ses deux filles.

Le prince, voyant les compagnons de la jeune fille ainsi couverts de charbon, ordonna qu’on les nettoie sur le champ. On enleva leurs vêtements et on frotta leur visage avec du savon, et on découvrit sous cet amas de poussière noire trois petits êtres, semblables à des enfants, qui, maintenant délivrés de la servitude et de la crasse, gambadèrent en chantant.

Enfin, le prince porta son regard sur la belle-mère et ses filles :

« Aussitôt que le soleil sera à son zénith, Cendrillon deviendra ma reine, et plus jamais elle n’aura à subir les jugements de qui que ce soit. Votre sort reposera désormais entre les mains de votre souveraine. »

Il se tourna alors vers Cendrillon, maintenant princesse, et elle prit ainsi la parole :

« Oh mon époux, ne laisse pas ta colère s’acharner sur les deux jeunes dames. Elles ne méritent que notre amour et le partage de notre joie. Voyez, dans l’ombre, ces deux gentilshommes, qui de leurs yeux moites les admirent avec tant de tendresse! Aucune perfidie ne peut atteindre le cœur de mes sœurs ainsi entourées d’amour et de notre pardon. »

À ces paroles, les deux comtes sortirent de l’ombre et libérèrent de leurs liens les deux sœurs, dont les pleurs nettoyèrent les traces de charbon laissées sur le plancher du palais par les pieds nus de Cendrillon.

Le prince se tourna alors vers la belle-mère et ouvrit la bouche, mais Cendrillon le devança :

« Nulle parole n’est nécessaire mon cher époux. Je ne vois ici personne dont l’intérêt mériterait un quelconque jugement. »

On libéra la belle-mère, mais dès ce jour, personne dans tout le royaume ne la regarda ni ne lui adressa plus la parole.

Le mariage eut lieu au midi, et les deux belles-sœurs se marièrent en même temps que Cendrillon. Et bien qu’elles ne purent jamais assécher leurs larmes, Cendrillon ne leur tint jamais rigueur de leur comportement envers elle.

À partir de cet instant magique, Cendrillon et son prince charmant vécurent heureux, jusqu’à la fin des temps.