Overdose
2011/07/04 1

Je laisse la chambre, la maison; je gravite sur nos toits, nos beaux toits aux tuiles rouges, couvertes maintenant des cendres du foyer, qu’on n’a allumé que pour moi, même à la fin de mai, pour moi, et tout cela dans l’espoir de me revoir, du moins, dans leurs pensées, parce qu’ils savent que j’aimais m’asseoir par terre et passer une bonne heure, une heure muette, sans rien dire, sans bouger en face des flammes. La chaleur grimpait sur mes jambes, l’heure passait vite avant de partir chaque soir. Dans les dernières années, j’avais cédé à l’habitude hippie, presque enfantine, de courir pieds nus sur les trottoirs, sur les chemins aux petits cailloux qui me conduisaient toujours vers la mer. Quand mes talons rejoignaient les dunes, ils avaient presque invariablement de petits tirets de sang sur les côtés, mais les plaies ne restaient fraîches que pour quelques minutes. Puis, je m’ensevelissais encore dans mes pensées. Mes genoux, ensevelis, eux aussi, dans le sable tiède et humide, j’éprouvais toujours une sensation de bonheur. Et malgré toutes ces petites récompenses, ma mort, petite elle aussi, insignifiante vraiment aux yeux du monde, est devenue finalement un fait accompli, une bataille perdue, une bataille gagnée ce soir-là, et tout cela, après des efforts légers ou laborieux, selon l’occasion, et tout cela, au bout d’essais vains pendant des années. Elles avaient été toutes des tentatives ambitieuses, mais infructueuses dans le fond, sauf pour maintenant, puisque maintenant il y a eu un épisode vainqueur, un seul instant vainqueur, et tout cela, sans explication, sans pléthore de réflexions, sans le moindre soupçon. J’ai réussi, c’est l’important, et par conséquent, je ne m’attends pas à des gémissements ordinaires comme avant, quand il s’agissait de fausses alertes, quand on me trouvait  toujours sain et sauf, quand tout ce que j’entendais autour de moi, c’était le même chuchotement doux : « Chanceux! » Je m’assoupissais sur un oreiller frais et humide et je m’endormais par secousses. Je m’éveillais par la suite apeuré, entouré des visages de la famille, des visages au teint cireux, des visages des curieux qui étaient venus me voir pour constater que je vivais, que j’avais survécu à un autre essai. C’était vrai, je dormais, je dormais tranquillement. Oui, je gisais silencieux, presque comateux, mais je vivais. Passée l’horreur, je dormais; même ressemblant à un mort, je vivais! Le souffle coupé par la peur, je m’éveillais; mon idée fixe revenait dans ma tête, je me trouvais de nouveau seul, entouré de quatre murs tapissés de papier peint.

Comme j’aimerais réchauffer les plantes de mes pieds en bas tout au milieu du salon ovale et vide maintenant, mais je monte! Comme un grand O de fumée échappé de la pipe de papa, je m’efface dans l’espace infini. Mes joues frôlent les branches hautes de nos vieux cèdres; ces cèdres dont j’embrassais les troncs chaque soir avant de courir le long des rues empruntées par des gens raisonnables dans leurs autos respectables. Ils vont me manquer, ces arbres-là. Peut-être pleurent-ils maintenant pour moi. Les phares tendres de nos petites ruelles brillent sous mes yeux. Maintenant ce sont les quartzs de nos plages qui lancent toutes leurs luminescences microscopiques sur mes iris. Je vois l’eau violette, je sens le rhum enivrant du plancton, et des grains infimes de sel effervescent sur mes lèvres. Je suis suspendu sur la mer haute, sur des eaux profondes et nocturnes, que tant de fois j’avais essayé d’avaler d’un seul trait. Tant de fois on me trouva agenouillé sous les premiers rayons de l’aube, avec des plaques d’algues vertes sur le front. « Heureusement, on l’a trouvé cette fois aussi», criaient orgueilleusement mes sauveteurs.

Le grand feu de mes amis fait rage entre les dunes en ce moment, il fait rougir mes joues, il brûle les pointes de mes cils; j’y tombe irrémédiablement comme un papillon de nuit géant, spectral, mais les flammes ne me cautérisent pas. Notre rencontre habituelle de minuit est à son apogée maintenant et c’est seulement moi qui manque et c’est seulement moi qui rentre et qui sort des flambées au milieu d’eux, mais ça ne sert à rien, ils ne se rendent pas compte que c’est moi. On cherche encore dans les endroits erronés, je ne suis plus là!, je crie inutilement, je monte une autre fois. Les rustres du groupe ont fermé leurs braguettes si brusquement quand ils ont entendu la nouvelle qu’ils ont écorché leurs envies, et leurs indices ont commencé à saigner. Leurs mains sur leurs têtes, ils sont tous partis, épouvantés, et ils se sont mis à courir pieds nus, comme moi, comme je le faisais avant, pieds nus sur le sable, criant mon nom dans une nuit galactique dont les étoiles mouraient dans le ciel, sans que cela n’altère les petites vies du monde en bas. Ah! Les petites vies, je m’ennuie déjà de ça. Petits aussi, négligeables, sont les sédiments qui s’accrochent aux orteils des copains, maintenant qu’ils courent comme des fous à cause de moi. En ce moment, j’ai envie d’être collé à leurs pieds aussi et qu’ils me ramènent chez moi au lieu d’être ici, si haut, sans corps, suspendu comme un fantôme.

Rentrés chez moi, les pieds bénis de mes amis laissent des brins de coquilles qui brillent immédiatement sur le plancher du salon. Mes amis, de vrais anges, disent tous un mot de consolation aux endeuillés, la plupart d’entre eux des cousins que je ne reconnaîtrais pas si je n’avais pas passé tout un dimanche ensoleillé à feuilleter les vieux albums cachés dans notre sous-sol. C’était du temps bien investi parce que ma conscience reste tranquille et je peux continuer à m’élever en douceur, en sachant que je suis capable d’identifier tout le monde qui est venu me voir cette nuit. Je vais remercier infiniment tous ceux assis sur des chaises froides et grises, tous ceux qui ont de lourds cernes, et enfin, tous ceux qui ont déplié les chaises eux-mêmes, tout en ayant l’air content. Je ne pourrai jamais acquitter ma dette envers ceux qui semblent les plus tristes, ceux qui se lèvent à chaque instant pour du café dans la cuisine, pour de l’air frais sur le patio, pour un autre coup d’œil dans ma chambre, enfin, pour d’autres comportements fort imprudents que je n’oserais pas mentionner ici. Se promenant toute la nuit le long des corridors aux acacias, c’est vraiment eux qui ressemblent à des fantômes. Ils mettent tous leurs mains dans leurs poches et répètent à chaque instant la même question : comment a-t-il pu faire une chose pareille? Puis, ils s’asseyent de nouveau sur leurs chaises funestes et font sonner leurs tasses contre leurs soucoupes.  

On m’a trouvé dans ma chambre. Cette fois j’avais bien réussi. Cela n’avait pas eu lieu dehors, comme tout le monde s’y attendait, dans la mer mauve du crépuscule, mais toujours pleine d’algues vertes et d’eau profonde. Cette fois, c’était arrivé en privé, pour ainsi dire, à huis clos, et ils se sont vus obligés de défoncer la porte. Agenouillé sur le plancher, deux ou trois sachets encore mouillés dans ma paume, mouillés, oui, par des larmes, par ces secrétions refoulées par nous autres au fil du temps, j’étais presque content qu’elles aient jailli finalement, et elles jaillissaient en grandes perles, abondantes, trempant tout sur leur passage de mes yeux au plancher, laissant le même arrière-goût amer du sel du baptême sur mes lèvres. J’ai entendu le poing de mon père sur le mur. Puis, c’étaient les prières de ma mère, les collisions occasionnelles des autres perles qui scintillaient dans la pénombre de ma chambre : les grains fluorescents de son chapelet auquel elle s’accrocha jusqu’au bout. Je vous salue Marie, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi… et ça finissait toujours par de petits cris, par des halètements successifs, par de la vraie colère, parfois. Trop tard!  L’on me frappait, l’on me haïssait, leurs imprécations mordaient les lobes de mes oreilles. Si tard! Ils plantaient leurs coups de poing sur ma poitrine. L’on me tuait inlassablement et j’étais déjà une vieille chose morte, on me tuait maintes et maintes fois entre les quatre murs de ma chambre. On a pleuré comme on n’avait jamais autant pleuré entre quatre murs tapissés de papier peint.