Le mot
2011/11/14 0

« Espoir », criait-elle, en levant les bras vers les cumulus du crépuscule, et personne n’était là pour remarquer les petites fleurs à la hauteur de ses seins lorsque ses coudes sortaient de ses manches. « Espoir », comme elle l’avait crié au théâtre, en lévitant sur les têtes des spectateurs, qui ne regardaient que sa nudité, parce qu’elle était toujours nue dans ce genre de performance, et quand les lumières brillaient sur son ventre, elle riait, elle croyait tous les beaux mots qu’on disait sur son dos; mais maintenant, elle portait une robe, une simple robe à œillets, et ça voulait dire qu’elle cherchait quelque chose d’extraordinaire, la liberté, l’extase, le martyre, comme sainte Eulalie; un jour, elle aurait sa propre Séquence. Que de belles choses ne diraient-ils pas d’elle? « Bonne pucelle fut cette fille-là! » pourrait être le commencement. Des compliments, elle n’en cherchait pas, mais au moins un mot mesquin, un petit « oui » compatissant de n’importe qui aurait suffi pour qu’elle mette ses doigts de soie sur ses belles lèvres rousses. Des maisons en rangées, personne ne sortait, mais l’on sentait encore l’odeur du cèdre rongé sur les portes. Elle entendait toujours les mêmes réponses, les craquements des toits et des murs, une fois droits et solides, et maintenant fissurés ou tapissés de lierre.  Les jours passaient et elle mourait de faim, de soif, de fatigue, mais elle mourait surtout des souvenirs, des souvenirs muets de jadis quand on lui avait promis qu’elle verrait la terre dorée de ses ancêtres avant qu’il ne fasse trop tard dans le siècle, et c’était pour ça qu’elle était partie au son du glas, à l’angélus.

« Je l’ai vue sortir, les larmes aux yeux », déclara le monsieur, du sous-sol, tandis que les lumières des patrouilles ne cessaient de tourner. « Ses hurlements, continuait-il, s’entendaient le long du parc ». « Il y a un espoir, criait-elle », ajouta une femme décoiffée en déshabillé beigeâtre, fantomatique, qui était sortie en hâte par la porte d’en arrière pour se joindre au groupe. Un petit comité d’agents, de chiens et de curieux s’était formé spontanément autour d’un sapin ancien mais replet d’aiguilles,  un sapin innocent qui a dû endurer toutes ces mains accusatrices sur son écorce. Aucun des policiers plantés sur le gazon ne s’est rendu compte des pinçons qu’une autre dame en robe de chambre donna à un homme bedonnant encore en pyjama. « Elle dormait sur les plaques de terre, même quand il pleuvait. Prenez note de ça! », disait l’homme à plusieurs reprises et avec le souffle coupé.

Elle aurait voulu arracher les petits souliers cristallins aux gouttes de pluie qui tombaient. Elle aurait voulu reposer sa tête sur les pieds des cèdres, étendre ses tresses dorées sur l’herbe fraîche aux côtés des racines, mais elle a dû rester pieds nus, insomniaque, allant de porte en porte, annonçant la nouvelle, ne mouvant ses lèvres que pour faire sortir le mot à la fin de sa phrase. « Espoir », et aucune porte ne s’ouvrait. Elle sentait par instants de violents élancements dans ses blessures. Des clous sur les battants des portes avaient déchiré sa robe à œillets. Des milliers de pétales pourpres avaient commencé à tourbillonner dans l’air, puis ils étaient tombés mutilés à ses pieds. Les hélices des hélicoptères l’avaient assourdie, puis ils étaient disparus comme des mouches géantes de métal. Aucune balle ne la frôla. On a constaté plus tard que c’était des épines qui lui avaient entaillé les genoux; les roses des chemins peuvent être mortelles dans certains cas. Le sang trempa la végétation, les vergers se teignirent d’écarlate.

On l’a rencontrée hier soir par hasard. Son corps gisait endurci entre les roches. Les gendarmes sont restés bouche bée quand ils ont vu ses lèvres, qui ne cessaient de façonner le mot dans l’air. « Espoir, esp.. », il avait fallu la main grassette du lieutenant pour la faire taire net, et lui, dit-on, garde toujours les traces rougeâtres du p et de l’r dans sa paume. Les voyelles invisibles lui font du mal la nuit quand il essaie d’ensevelir son poing sous l’oreiller. Il est devenu insomniaque aussi. Les chiens, par contre, se sont sauvés. Le lendemain on a distingué leurs peaux grises et leurs museaux ouverts montrant leurs crocs pleins de bave dans l’embouchure du fleuve le long du bois.

« Quels aboiements assourdissants! S’empoisonner eux-mêmes comme ça! C’est du jamais vu! » Monsieur feuilletait les faits divers et lisait les gros titres à haute voix, tandis que Madame mettait encore du persil sur la viande à l’étouffée, puis elle s’en léchait la pointe de l’index droit.

La vie continue dans la ville. Personne ne se souvient plus de la petite ensanglantée, ni du mot à ses lèvres mourantes. On a vidé irréversiblement les corbeilles où l’on avait une fois envoyé tous les documents qui parlaient des stigmates trouvées sur la paume de l’officier et sur toutes les autres surfaces corporelles qu’il toucha après. Dans le plus obscur coin de la ville, il ne reste peut-être qu’un seul bar qui s’appelle encore « Les chiens suicides ». Là, en tout cas, on ne servirait que de la bière au froment rassie et les clients souffriraient tous de pertes de mémoire.

Mais dans nos arrondissements les plus paisibles, on continue à s’asseoir sur nos terrasses, parsemées de feuilles et de rejetons, tandis que nos berceuses nous transportent vers nos terres, et le vent giflant nos oreilles nous murmure si doucement, comme un aimant; il mouille nos lobes comme si l’on était encore sur nos bateaux. Tous nos citoyens ont des chagrins, mais ils rentrent quand il rafraîchit et avant qu’on n’entende des pneumatiques freinant raide sur nos rues. Il y a aussi les nouvelles tardives et la musique du parlement. « On est bien ici », dit Monsieur, en plongeant la cuillère dans sa vase marbrée de crème glacée. Puis, il succombe dans le cuir de sa chaise. « J’ai un petit plat pour vous », le réveille Madame au téléphone. « Venez le chercher ». Et ainsi on voit passer des jours et des nuits. L’on entend à peine les talons d’en haut et la toux et la météo d’en face. Le mot qu’on n’ose pas dire commence à déformer nos bouches, nos poitrines.

« Ça doit être atroce de vivre comme ça, sans pouvoir dire ce mot! », dit l’invité de Monsieur et Madame, un nouvel arrivé, qui avait toujours l’air perdu dans la ville, et qui maintenant ne cessait de poser des questions toutes bêtes sur les mœurs pendant le souper.

« Vous  pensez?  Non, non, ça ne nous dérange pas », répondirent les hôtes l’un après l’autre. Puis, c’est Monsieur qui trancha la croûte d’une nouvelle tarte. La spatule sonnant sur le plat plusieurs fois, il s’efforça de couper le dessert en trois parties égales.