La mort du destin
2013/05/01 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du cours Écriture de fiction I (roman), donné à l’Université Laval par Pierre-Luc Landry à l’automne 2012.

Tout annonçait une journée extraordinaire. Son radio-réveil l’avait tiré du sommeil avec le meilleur hit de Rouge-FM. Aucun oiseau ne s’était fracassé la nuque contre sa fenêtre aux petites heures et l’ongle de son orteil droit s’était miraculeusement désincarné. Comme chaque matin, il s’était rendu à la cuisine pour petit-déjeuner devant son journal. Il dévora ses rôties en regardant le quotidien fermé et le téléphone tour à tour. Il ne savait pas pourquoi, mais quelque chose le retenait chez lui. Il ressentait, au plus profond de son être, qu’il recevrait un appel important. Il se promenait de pièce en pièce, faisant du ménage en jetant régulièrement un coup d’œil vers le combiné. Au bout d’un moment, il s’impatienta. Il prit le téléphone, le secoua, le frappa sur la table dans l’espoir qu’il sonne. Il attendit. Dix minutes. Peut-être lui annoncerait-on qu’il avait gagné ses achats sur sa carte de crédit? Il regarda sa montre-gousset. Trente minutes. Et s’il s’agissait d’un voyage dans le sud? Il pourrait amener une collègue de travail. Il prit son mal en patience. Une heure quinze. Mieux encore, on avait retrouvé sa famille biologique et qu’il était le fils de cuisiniers néerlandais. L’anxiété prenait peu à peu le dessus. Deux heures s’étaient écoulées et le téléphone n’avait toujours pas sonné. Il prit encore une fois le combiné, tentant d’appeler quelqu’un, mais qui? Sa montre-gousset indiquait onze heures quarante-deux. Il soupira : il devait aller au travail.

Après que Godbout eut attaché les sept boutons de sa chemise et noué sa cravate d’un nœud Windsor, la sonnerie tant attendue retentit. Il se précipita, prit une grande inspiration pour éviter de faire une crise cardiaque et décrocha.

— Godbout!

C’était son patron; un chic type.

— Ça fait deux heures que t’es censé être à ton bureau. Je t’ai dit que la prochaine fois, ça ne passerait plus.

— Mais j’attendais un appel important.

— Un appel important? Ben oui, t’as raison. Et tu sais quoi? C’est moi, ton appel important : t’es dehors!

Il raccrocha.

Godbout continua d’argumenter avec la tonalité un long moment. Puis il soupira et déposa l’appareil sur la table. Mais à l’instant où il réalisa que son ex-patron avait raccroché, l’excitation grandissait. Il ne pouvait s’empêcher de sourire.

***

Je me nomme Hugo-Guy Godbout, j’ai vingt-sept ans et je suis maintenant sans emploi. Je sais, mon nom est affreux. J’ai d’ailleurs l’intention de le changer très bientôt. Mon histoire était tout ce qu’il y a de plus ordinaire avant que je me fasse renvoyer des archives de la bibliothèque municipale. Mais ce matin-là, j’avais certainement vécu l’un des pires réveils de ma vie. Il est vrai que j’avais passé la nuit sans me faire réveiller, mais en ouvrant les yeux, je n’avais qu’une idée en tête : balancer mon radio-réveil au bout de la pièce. Il faut dire qu’il m’avait tiré du sommeil en faussant une chanson de Céline sur la chaîne Rouge-wannabe-radio-branchée. Depuis deux jours, tout semblait m’empêcher d’arriver à l’heure au boulot, mais je n’avais jamais eu autant de retard que ce matin-là. En m’assoyant sur le bord de mon lit, j’ai senti une légère humidité à mes pieds. En fait, j’avais les deux pieds dans l’eau; le réservoir à eau chaude s’était vidé durant la nuit. Il va de soi que j’ai tenté d’appeler au travail pour avertir la secrétaire de mon retard, mais comme les deux derniers jours, les boutons du téléphone ne fonctionnaient pas… La tonalité était bien présente, mais pas moyen de rejoindre personne. J’eus beau secouer l’appareil, le frapper sur la table; rien n’y faisait. Mon cellulaire? Il reposait en paix dans la mare d’eau qui entourait mon lit, la poche de mon pantalon en guise de dernière demeure. J’ai pris deux heures pour ramasser le plus gros du dégât en espérant de tout mon cœur que mon patron ne remarquerait pas mon absence. Malheureusement, le téléphone a sonné. Vous connaissez la suite. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pu m’empêcher de donner une excuse bidon : que j’attendais un appel important.

Je ne sais pas si vous croyez au destin : moi, non. J’ai la conviction que tout individu a le pouvoir de choisir sa voie. Depuis un certain temps, il me semblait que je perdais le contrôle sur mon existence. L’inondation de mon appartement, le téléphone qui me boudait et mon congédiement m’ont fait réaliser qu’il était grand temps que je reprenne ma vie en main .

***

L’emploi qu’Hugo-Guy venait de perdre lui avait permis de retrouver un but à sa vie. C’est ainsi qu’il partit à l’aventure afin de changer de nom. Serait-il parti s’il avait su ce qui allait lui arriver? Certainement pas! Il était beaucoup trop peureux de nature. Il ne s’attendait qu’à devoir signer quelques papiers, puis qu’on lui envoie ses nouvelles cartes d’identité. La seule chose à laquelle il pensait désormais, c’était son nouveau nom; car il savait déjà lequel il choisirait. Un nom qui donnait l’impression de dire : « Moi, j’ai réussi dans la vie. » Un nom qui le porterait au sommet et lui permettrait d’atteindre tous ses buts.

Déjà sur son trente-six, Hugo-Guy entreprit de se rendre au B.E.N.E.T., le Bureau d’Échange de Nom et d’Études théologiques. S’il était chanceux, il y aurait peut-être des soldes. Au pire, il pourrait s’inscrire sur la liste d’attente pour les échanges.

Hugo-Guy prit donc l’autobus numéro trente-quatre afin de se rendre au centre-ville. Assis à l’arrière, il sombra dans un sommeil profond après seulement trente secondes et des poussières. Depuis qu’il était petit, il avait la fâcheuse habitude de s’endormir dans tous les transports. Autrefois, il a même pensé qu’un de ses parents biologiques était chauffeur. Le sommeil précoce d’Hugo-Guy l’empêcha de s’apercevoir que presqu’immédiatement après avoir démarré, le chauffeur se gara sur le côté afin de changer le numéro de trajet. Il cria à Hugo-Guy qu’il avait dû prendre le mauvais bus, mais celui-ci, ne se réveillant qu’à moitié, se contenta de marmonner quelque chose comme : « guebouzensaitepas. » Le chauffeur haussa les épaules et redémarra. Ce qu’il avait compris, c’était que son passager le connaissait et qu’il était bel et bien sur le bon trajet. En fait, Hugo-Guy n’eut même pas conscience de marmonner et ce qu’il avait réellement dit était : « guebouzensaitepas. »

« Réveillez-vous! »

« Réveillez-vous », disait le témoin de Jéhovah qu’Hugo-Guy avait laissé entrer. Assis à dans la cuisine, l’homme lui expliquait qu’il était grand temps qu’il se convertisse. Il devait accomplir la volonté de Jéhovah. « Réveillez-vous », répétait-il en ajoutant : « L’homme n’a aucun contrôle sur sa vie, il a une destinée. » Il posa la main sur une bible de la grosseur de la table et se leva. Il tira Hugo-Guy par l’oreille jusqu’à la porte de sa chambre. « Réveillez-vous », chuchota-t-il en lui indiquant d’ouvrir. Hugo-Guy tourna la poignée. À l’endroit où aurait dû se trouver le lit s’étalait une route de gravier qui menait en haut d’une montagne. Le témoin de Jéhovah passa le bras autour du cou d’Hugo-Guy et pointa la route de l’autre main : « Ne quittez jamais cette voie. » Et il dit plus fort : « Réveillez-vous, c’est le terminus! » Hugo-Guy sentait la fin approcher. La porte se referma en claquant et la cuisine se mit à trembler.

Hugo-Guy ouvrit les paupières. Il leva ses yeux embrumés sur le chauffeur d’autobus.

— Vous avez manqué votre arrêt, monsieur. Pardonnez-moi si je ne vous ai pas vu, j’étais certain que tout le monde était descendu.

— Ce n’est pas grave, répondit Hugo-Guy d’une voix ensommeillée. Le terminus est près du B.E.N.E.T., non?

— Oh! Désolé, monsieur, mais vous n’avez pas dû prendre le bon trajet. Vous devez parler du terminus numéro un. Nous sommes au quarante-deux.

— Quoi? Eh bien, je prendrai le prochain bus vers le centre-ville.

Le chauffeur gratta l’arrière de son cuir déchevelu.

— Je ne veux pas vous décevoir, mais il n’y en aura pas d’autre avant demain matin.

Hugo-Guy se releva sur son siège.

— C’est une farce? J’ai dormi combien de temps?

— Ce n’est pas qu’il est tard, mais il n’y a qu’un aller-retour par jour dans cette partie de la ville; vous êtes sur le retour.

— Vous êtes en train de me dire que si quelqu’un veut venir dans le secteur en autobus, il est obligé de dormir ici?

— Quelque chose comme ça. Vous comprendrez que l’économie de cette partie de la ville n’est pas très bonne. C’est un peu une façon pour que les commerces du secteur puissent survivre.

— Vous êtes certain que nous sommes dans la métropole?

— Bien sûr que oui! Où voulez-vous que nous soyons?

Hugo-Guy n’insista pas. Le chauffeur lui proposa de passer la nuit dans une petite auberge à deux minutes de marche du terminus.

Dehors, Hugo-Guy fut quelque peu déconcerté. Se trouvait-il vraiment dans sa ville? Hormis quelques passants, la rue était complètement déserte. Aucune voiture ne circulait et les seules qui étaient stationnées semblaient se décomposer là depuis au moins vingt ans. Pas question qu’il passe la nuit ici. Autour, aucune cabine téléphonique. Il marcha dans la direction où était censée se trouver l’auberge, puis, entra dans un petit dépanneur. Il demanda où il pourrait passer un coup de fil. Le commis le dévisagea un instant avant d’appeler le gérant. Celui-ci lui expliqua d’un ton sec que le téléphone le plus proche se trouvait à environ soixante minutes de marche.

— Je peux appeler ici? demanda Hugo-Guy.

— Mon téléphone est hors service.

— Alors, vous pouvez me dire à quelle heure part le bus demain matin?

— 6 h 10.

Hugo-Guy sortit sans prendre la peine de le remercier. Il regarda sa montre-gousset : 14 h 45. Même s’il trouvait un endroit où téléphoner, le B.E.N.E.T. aurait le temps de fermer d’ici à ce qu’il retourne en taxi. Au point où il en était, il décida de passer la nuit à l’auberge. Il reviendrait avec l’autobus du lendemain. Il ne mit pas longtemps à trouver le gîte; il était situé à quelques mètres du dépanneur, au coin de la rue. Il s’arrêta devant l’enseigne sur laquelle était peint à la main : Auberge du coin perdu. Un vieil homme s’avança vers Hugo-Guy et se plaça très près de lui pour observer l’enseigne. Hugo-Guy se tourna vers l’étranger. Fixant toujours l’écriteau, le vieillard dit : « Non, vous n’avez aucune idée à quel point vous êtes perdu. Même si nous nous trouvons au cœur de la métropole, ce quartier s’est développé à la manière d’un village, indépendamment du reste. Autrefois, tout le secteur menaçait de mener la ville en banqueroute. Le maire a donc insisté pour que nous développions une indépendance économique. Au fil des années, la situation financière a continué à se détériorer. La meilleure solution était d’obliger les visiteurs à rester le plus longtemps possible. L’autobus ne fait donc plus qu’un aller-retour, un mur a été érigé autour du quartier et une seule entrée est désormais praticable par la douane. Une fois passé, le douanier ne vous laissera partir que le lendemain. » Le vieillard prit une pause. Il lissa sa longue barbe de ses doigts croches, et lança : « Vous savez que certains jours, on peut voir des fées voler dans ces rues? » L’homme plongea son regard dans celui de Hugo-Guy, puis partit en fredonnant « Nowhere Man » des Beatles.

Hugo-Guy observa un instant le vieux fou s’éloigner et entra dans l’auberge.

***

  Lorsque j’ai ouvert la porte, une clochette vissée au-dessus du chambranle tinta. J’eus à peine le temps de mettre les pieds à l’intérieur qu’une jeune femme blonde d’environ vingt ans s’avança vers moi.

— Bonjour, je m’appelle Jeannie, me dit-elle toute souriante. Bienvenue à l’Auberge du coin perdu.

Je ne répondis pas immédiatement. J’essayais encore de comprendre ce qui venait de se passer dans la rue.

— Pardon, vous disiez?

— À voir votre tête, vous avez dû croiser le vieux Platon.

— Qui?

— Un vieil homme avec une longue barbe grise.

— Ah! Oui, en effet. Il s’appelle Platon?

— C’est un surnom, je crois. Personne ne connaît son véritable nom. Je pense que les gens ont commencé à l’appeler comme ça parce qu’il traîne toujours un ouvrage de Platon sur lui. Mais à votre place, je n’accorderais pas trop d’importance à ce qu’il a pu vous dire. C’est un vieux fou. Il lui arrive parfois d’être cohérent, mais c’est rare.

Elle cessa au moment où la sonerie d’une horloge grand-père se fit entendre. Elle plaça une mèche derrière son oreille et reprit :

— Vous désirez une chambre?

— Je n’ai pas vraiment le choix.

— Attendez, je vérifie sur l’ordinateur s’il me reste de la place.

Elle se rendit au comptoir. Derrière, un escalier mentait à l’étage. Je regardai autour de moi. L’auberge semblait complètement vide. Aucun son à l’exception du pianotage des doigts de la jeune femme sur le clavier de l’ordinateur. L’endroit avait un aspect vieillot, mais douillet. Principalement beige, la couleur des murs s’accordait bien avec celle du bois du plancher. Au bas des marches, une porte grande ouverte menait dans un living-room. Je m’avançai sur le seuil. Au milieu du mur face à moi, un foyer était encastré, une peinture abstraite exposée au-dessus, mêlant les tons d’aqua et de vert. Plusieurs fauteuils et divans disparates, sans doute récupérés de la décharge, formaient un cercle autour de la cheminée, attendant qu’un client décide de s’asseoir sur leurs tissus défraîchis. La beauté de la pièce résidait dans ses bibliothèques : la presque totalité des murs en était recouverte. Une atmosphère étrange régnait toutefois dans cet endroit. Et s’il n’y avait vraiment plus de place pour dormir? Impossible. À moins que les clients soient tous sortis, mais pour aller où? Le quartier ne regorge certainement pas d’activités.

— Il ne nous reste plus de chambres régulières, dit l’hôtesse.

Je sursautai.

— Vous m’avez fait peur! Je ne vous ai pas entendue approcher.

Elle émit un petit rire.

— Pardonnez-moi. Je disais que nous n’avons plus de place. Il ne reste que la suite, mais je peux vous la laisser au prix régulier.

C’était bien la seule bonne nouvelle de la journée.

— Ça ira. Vous offrez un service de réveil?

— Oui, à quelle heure?

— Cinq heures du matin, c’est possible?

— Oui, mais je ne fais pas de déjeuner à cette heure-là. C’est pour prendre le bus, j’imagine?

Je hochai la tête et elle termina en m’expliquant que le souper serait servi à dix-huit heures. Je m’éclipsai dans la salle de séjour. J’avais très envie de jeter un coup d’œil à la collection de livres de l’auberge. J’observai rapidement le contenu de chacune des étagères : Zola, Beckett, Ionesco… Je pensai qu’il faudrait remettre le tout en ordre alphabétique. En plein centre de la plus grande bibliothèque trônait l’œuvre complète d’Albert Camus. Il s’agissait de vieilles éditions (peut-être les premières), mais en très bon état. Je pris Le Mythe de Sysiphe et m’installai sur le divan qui semblait le moins inconfortable. J’ouvris le livre au hasard, page quarante-six :

À ce point de son effort, l’homme se trouve devant l’irrationnel. Il sent en lui son désir de bonheur et de raison. L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier. C’est à cela qu’il faut se cramponner parce que toute la conséquence d’une vie peut en naître. L’irrationnel, la nostalgie humaine et l’absurde qui surgit de leur tête-à-tête, voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable.

Je déposai rapidement le livre et regardai autour de moi. Je suffoquais. Tout ce que je désirais, c’était changer de nom. Où est-ce que j’étais? Je sentis une goutte de sueur couler le long de mon visage. J’étais sur le point de crier. Je cherchai ma montre-gousset et je sentis le métal sous mes doigts. Je respirai un grand coup. Demain, tout irait mieux. Je me retirai dans ma chambre en attendant le souper.

***

Si l’hôtesse n’avait pas mentionné à Hugo-Guy qu’il s’agissait d’une suite, il aurait sans doute cru qu’il logeait dans une chambre ordinaire. À gauche du lit agonisait un vieux meuble de mélamine terriblement usé. Sur le mur, la copie d’une toile représentant un paysage d’automne s’exhibait de façon grossière. Au fond, la lumière du bureau était allumée. Son halo, balayant du matériel de papeterie, encerclait un ruban correcteur qui se tenait au garde-à-vous et attendait d’être utilisé.

Hugo-Guy s’assit sur le lit et s’adossa au mur. Il ouvrit le livre de Camus. Au bout de plusieurs minutes, il réalisa qu’il n’avait pas encore terminé sa page. Il avait dû relire cinq fois chacune des phrases sans même s’en apercevoir. Il se sentait observé. Il abaissa l’ouvrage afin que son regard puisse capter le ruban correcteur. Il se tenait sous une douche de lumière, dans toute sa fierté et son arrogance. Hugo-Guy avait la vague impression que l’objet de plastique cherchait à le corrompre. Il tenta de reprendre sa lecture; en vain. Il soupira, déposa le roman  sur le lit et se rendit jusqu’au bureau où trônait l’objet. Il l’empoigna comme pour le menacer, et le fixa longtemps de ses yeux marron. D’un coup, il mit l’objet avec rage dans la poche de son jean et retourna à sa lecture.

Cette fois, il n’eut aucune difficulté à se concentrer. Les mots d’Albert Camus tournoyaient dans sa tête. Il s’abreuvait des phrases de l’auteur, engloutissant mot après mot, se délectant de chaque virgule et du moindre point. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », a dit Camus. Hugo-Guy sentait quelque chose grandir en lui. Une émotion subtile qui commençait tout juste à percer au fond de son être. Il n’eut pas le temps d’identifier le sentiment qu’on frappa à la porte. Il dut se retenir pour ne pas tomber en bas du lit.

— M. Godbout? Le souper est prêt.

—   Euh. Je descends dans deux minutes.

Hugo-Guy chercha quelque chose qu’il pourrait utiliser en guise de signet, puis se résigna à plier un coin de la page. Il emporta le livre avec lui.

Comme il s’y attendait, une seule table était prête à recevoir le repas. L’éclairage de la salle à manger donnait un aspect un peu lugubre aux meubles et aux portraits anciens. Sur un vieux piano était posée une petite horloge mécanique en bois rouge. Il se rendit à la table et fut surpris de voir que deux couverts s’y trouvaient. Il s’assit. À l’exception des quelques bruits provenant de la cuisine, l’auberge était silencieuse. Deux des quatre chaises de sa table avaient été retirées.

L’hôtesse se présenta avec un plateau sur lequel étaient posées deux assiettes de saumon, une bouteille de vin blanc et deux coupes de cristal. Jeannie déposa le tout sur la table et s’assit devant Hugo-Guy.

— Ça ne vous gêne pas si je me joins à vous? Les autres clients sont sortis et j’aime bien faire de nouvelles connaissances. Ce n’est pas comme s’il y en avait beaucoup par ici.

— Non.

— Merci, dit-elle en souriant. Alors pour le menu de ce soir nous avons : saumons à l’érable et au cognac avec oignons caramélisés, accompagnés d’une julienne de betteraves fraîches et d’un risotto citronné.

— Vous étudiez en cuisine?

— Non, j’aime seulement bien manger, essayer des nouvelles choses, varier les saveurs. Je dois avouer que les clients de l’auberge sont souvent mes cobayes, mais je rate très rarement un repas. Et en passant, ne dites pas « vous ». Je suis trop jeune pour ça.

Hugo-Guy lui sourit en hochant la tête avant de déboucher la bouteille de vin. Il remplit les deux coupes au tiers, comme de coutume, et leva son verre.

— À notre rencontre.

— À notre rencontre, répondit Jeannie en l’imitant.

Puis elle ajouta :

— Était-ce vraiment nécessaire de faire un toast? Je n’en vaux pas la peine, tu sais.

— Ça, ce sera à moi d’en juger. Et puis, j’ai pour principe de toujours lever mon verre lorsque j’ouvre une bouteille. C’est plus festif.

Jeannie et Hugo-Guy discutèrent et buvèrent. Beaucoup. Après quelques coupes, l’éclairage sombre rendait la pièce et Jeannie beaucoup plus sensuelles qu’elles ne l’étaient au début de la soirée. Non pas que la jeune femme était laide, bien au contraire. Ses cheveux longs, un peu en broussaille, effleuraient ses épaules laissées nues par sa robe. Quelques taches de rousseur trônaient sur la peau blanche de ses joues et la droiture de son dos permettait de percevoir les courbes prononcées de ses seins. Le vin, toutefois, rendait le tout encore plus énigmatique. La femme assise devant lui devenait un spectacle à ses yeux; belle comme un nuage teinté d’un peu de magie. Image usée, dites-vous? Dans l’état d’Hugo-Guy, vous auriez sans doute pensé la même chose. Jeannie vida le reste de la bouteille dans les coupes et en renversa un peu sur la nappe.

— Heureusement que ce n’est pas un rouge, dit-elle en riant.

Hugo-Guy sourit en la regardant droit dans les yeux. Il ramassa sa serviette de table pour éponger le dégât, effleurant les doigts de son hôtesse au passage.

— On en ouvre une autre? demanda Jeannie en lui lançant un clin d’œil aguichant.

— Pourquoi pas? Je dois me lever tôt demain, mais je n’ai pas à aller travailler. Vous recevez tous vos clients comme ça?

— Je ne t’ai pas dit d’arrêter le « vous »?

— Tu évites ma question?

— Ce n’est pas dans mes habitudes, répondit-elle en s’enfuyant vers la cuisine.

Pendant qu’elle s’éloignait, Hugo-Guy ne put s’empêcher d’observer sa gracieuse démarche qui faisait valser sa robe au même rythme que ses hanches. Son cœur battait fort. Il ferma les yeux et tenta de l’imaginer nue sur le lit de la « suite », mais les rouvrit presque immédiatement. Avec le décor grotesque de la chambre, la seule image qui lui apparaissait était celle d’une femme des cavernes entièrement poilue. Cette vision antérotique provoqua un léger rire et l’obligea à calmer son surplus de testostérone. L’espace d’un instant, la pièce semblait avoir rétréci. Les murs s’étaient-ils rapprochés ou avait-il simplement trop bu? Il faisait bien pire lorsqu’il était étudiant. Pourtant, l’endroit semblait plus confortable. Il ressentait le même confort que dans les cabanes de couvertures qu’il construisait lorsqu’il était enfant.

Soudain, l’image de Jeannie l’assiégea à nouveau. Cette fois, ce n’était pas la caricature d’un ours qu’il avait en tête. Hugo-Guy bougea et sentit une bosse dans son pantalon. Il tâta. C’était le livre de Camus. Il l’avait complètement oublié. Il le prit dans ses mains et le déposa sur la table. Le transport dans sa poche l’avait quelque peu abîmé. Jeannie s’en vint avec un mousseux.

— Je suis si ennuyante que ça? demanda-t-elle en pointant le livre du menton.

— Non! Je l’avais gardé sur moi et il me gênait. Pourquoi le champagne? On fête quelque chose?

— Ton déména… je veux dire, ta présence dans notre beau quartier. À toi l’honneur, dit-elle en lui tendant la bouteille.

L’alcool qu’Hugo-Guy avait ingéré l’empêcha de voir Jeannie se mordre l’intérieur de la joue. Il enleva le fil métallique du bouchon avec difficulté. Un court instant avant d’ouvrir la bouteille, il jeta un regard sur Jeannie. Aussitôt qu’il posa le pouce sur le rebord du bouchon, celui-ci décolla, sifflant à l’oreille gauche de la jeune femme, traversa la pièce et frappa de plein fouet la petite horloge de bois rouge. Sous l’impact, la vitre craqua et l’appareil laissa échapper une sonnerie lugubre juste avant de rendre l’âme. Jeannie se leva rapidement et s’appuya sur la chaise pour ne pas perdre l’équilibre. Elle zigzagua le plus rapidement qu’elle put vers l’horloge afin de pouvoir juger des dégâts. Hugo-Guy se dirigea lentement vers elle.

— Je suis vraiment désolé.

Jeannie ramassa le cadavre, tournant le dos au fautif. Des larmes emplirent ses yeux, mais elle ravala sa peine le temps d’un soupir.

— Ce n’est pas bon. Quelque chose de grave va se produire. Il faut que j’en parle au patron, chuchota-t-elle.

Hugo-Guy s’avança vers elle et répéta :

— Je suis désolé.

Jeannie se retourna, l’horloge entre les mains, avec un léger sourire.

— Ce n’est pas grave. Ce n’est rien de plus que du matériel.

— Si tu veux, demain, je pourrai la faire réparer au centre-ville. Je te la rapporterais d’ici la fin de la semaine.

Elle ne s’attendait certainement pas à ça. Mais elle ravala son mince espoir et réussit (non sans effort) à conserver son sourire. Elle savait qu’il n’était pas question de le laisser apporter l’objet. Elle déposa l’épave sur la table la plus proche et se dirigea avec conviction, comme si l’alcool s’était dissipé, vers le mousseux qui avait provoqué le désastre. Elle l’empoigna, se retourna vivement vers son compagnon et prit une grande lampée à même le goulot.

— On n’a pas ouvert ça pour rien, fit-elle en invitant Hugo-Guy à la rejoindre.

***

Je me réveillai la bouche pâteuse, l’estomac au bord des lèvres, la tête dans un étau. Lorsque j’ouvris les yeux, la lumière me perfora les pupilles. Je mis quelques minutes avant de réaliser où je me trouvais. Les premières choses que je vis furent le tableau et le foyer. Je parcourus la pièce du regard : les bibliothèques, les divans usagés. Jeannie dormait sur celui en face de moi. Elle ronflait, un peu. J’avais envie de sourire, mais la nausée m’en empêchait. Par terre étaient posées la bouteille de mousseux et les coupes, juste à côté d’un porto à moitié vide. Mes idées flottaient dans un épais brouillard. Même avec le recul, j’ai encore de la difficulté à me souvenir de tout ce qui s’était passé après que j’eus cassé son horloge. Je m’assis sur le divan et me passai les mains sur le visage. Dehors, il faisait clair. Trop clair.

La nausée partit, mais ma tête cognait encore plus violemment.

— Merde, échappai-je.

Il était six heures trente-huit. Jeannie entrouvrit les yeux sans trop comprendre ce qui se passait. Je ne lui en voulais pas. Ma tête était trop douloureuse pour lui reprocher de ne pas m’avoir réveillé et de m’avoir fait manquer mon bus. Un félin semblait avoir pris logement dans ma tête et faisait ses griffes sur les parois de mon crâne. Je demandai à Jeannie si elle avait des Tylenol. Elle marmonna qu’ils étaient dans la pharmacie de la salle de bain et se rendormit presque instantanément.

Je pris deux comprimés et les avalai avec un grand verre d’eau. Je décidai qu’il était plus sage de retourner me coucher dans ma chambre. J’aurais amplement le temps d’appeler un taxi en début d’après-midi.

***

Le soleil était haut dans le ciel. Jeannie eut de la difficulté à ouvrir les yeux. Lorsqu’elle réussit, elle vit qu’Hugo-Guy avait disparu. Elle se leva d’un bond et se retint pour ne pas vomir. — Hugo? demanda-t-elle de sa voix enrouée.

Elle fit le tour du rez-de-chaussée : il n’était plus là. L’angoisse s’ajouta à la nausée. La tête lui tournait de plus en plus. Il ne fallait surtout pas qu’elle perde Hugo-Guy. Premièrement : mettre de l’ordre dans ses idées et chasser cette gueule de bois. Elle prépara une carafe complète de café. Normalement, elle se serait fait un déjeuner américain bien gras pour enrober l’acidité de son estomac, mais elle n’avait pas le temps. Devait-elle aller voir le patron? Elle n’était pas certaine qu’il s’agisse d’une bonne idée. Non, vallait mieux retrouver Hugo. Elle enfila son pantalon et retourna chercher le café pour le vider un grand thermos. Au moment de franchir la porte, elle revint sur ses pas, griffonna un mot qu’elle laissa sur le comptoir de la réception et quitta sans verrouiller.

Jeannie entra dans le terminus quarante-deux et se précipita vers le bureau de la radio. Comme d’habitude, Norbert dormait sur sa chaise en attendant le retour du bus.

— Norbert?

Elle n’eut droit qu’à un ronflement en guise de réponse. Elle soupira et s’avança pour le secouer un peu.

— Norbert?

— Non, arrêtez, je ne veux plus de moustiques.

— Norbert, réveille-toi, c’est Jeannie.

— Hein? Jeannie? Qu’est-ce que tu fais ici? Tu n’es pas censée être avec le nouveau?

Norbert se redressa mollement dans sa chaise.

— Tu me promets de ne rien dire?

— Tu sais que tu peux tout me demander. Qu’est-ce que t’as fait, encore?

— Il n’est plus là. Il est parti. Il ne faut pas que le patron le sache, il faut que je le retrouve.

— Attends, panique pas.

Il observa Jeannie attentivement. Elle buvait son café à petites gorgées pour éviter de se brûler.

— T’as pris un coup avec lui hier, dit Norbert, moqueur.

— Arrête, c’est pas le temps…

Il se pencha vers le micro de la radio et appuya sur le bouton de communication.

— Dan, t’as eu un passager ce matin?

— Tu dors pas, toi?

— Très drôle.

— J’ai eu deux clients. Le docteur Marx et un autre que je ne connais pas.

Jeannie se mordit la lèvre.

— C’est le gars qui s’est endormi dans le bus hier?

— Non. Lui, étrangement, je l’ai pas revu. Pourquoi?

— Rien de bien grave. Je pense qu’il est vétérinaire et je voulais lui faire voir mon chat. Ça m’aurait évité d’aller au centre-ville. Rappelle-moi en revenant.

— C’est ça, dors bien.

Norbert coupa la communication. Jeannie était plus calme, mais pas complètement rassurée. Où était-il allé?

— Au moins, on sait qu’il n’est pas rentré chez lui.

Il lui prit la main pour la rassurer.

— T’es allée voir à la bibliothèque, au moins?

— Non. Je vais commencer par là.

Elle remercia Norbert, but une gorgée de café et quitta le terminus. Jeannie prit le chemin le plus court vers la bibliothèque. Elle s’engagea sur l’avenue Béranger, tourna à droite sur de l’Élève et à gauche sur la rue Jean avant d’arriver devant l’établissement.

***

Le son de la clochette de la porte d’entrée me tira du sommeil. Mon estomac avait recommencé à flirter avec mes lèvres, mais le mal de tête s’était calmé. Je m’étirai. La lumière pénétrait sur les côtés des stores de la fenêtre. Je me levai pour regarder ma montre-gousset, qui me rappela l’incident d’hier. Il était treize heures trente. Je descendis au rez-de-chaussée en quête d’un téléphone.

— Jeannie?

Je me rendis directement à la salle de séjour. Elle n’y était plus. Je passai devant le comptoir pour aller à la cuisine et aperçus une note :

Cher Hugo, j’ai vu que tu es parti tôt ce matin. J’ose espérer que tu n’as pas déjà quitté notre beau quartier et que tu repasseras me voir. Je te laisse un mot au cas où tu n’aurais pas réussi à attraper le bus et que tu déciderais de rester une autre nuit. J’ai dû m’absenter une partie de la journée. Si je ne suis pas revenue pour le souper, tu n’auras qu’à te servir dans le réfrigérateur de la cuisine.

– Jeannie

Je souris. C’était la première fois qu’on me donnait un surnom en vingt-sept ans de vie. Je gardai la note un instant dans mes mains pour la lire une seconde fois et la remis en place avant d’appeler un taxi. Je passai derrière le comptoir et décrochai le combiné à côté de l’ordinateur. Pas de tonalité.

— C’est quoi le problème avec les téléphones? demandai-je tout haut, sur le point de perdre patience.

Au-dessous de l’appareil, je remarquai un post-it :

Réparateur : mercredi 16 h.

Je regardai encore ma montre. Il ne me restait qu’à me rendre à la cabine indiquée par le gérant du dépanneur. Je soupirai en pensant que j’aurais une heure de marche à faire uniquement pour téléphoner. Je passai par la cuisine et ramassai une pomme pour la route. Ça suffirait. Je n’aurais pas été capable d’avaler plus que ça. Je fis un détour par la salle à manger pour prendre l’horloge rouge et le livre de Camus, et revins au lobby. Au dos du message de Jeannie, j’écrivis :

Merci pour la belle soirée d’hier. Désolé de vous t’avoir fait croire que j’étais parti. Je dormais dans ma chambre. Je vais appeler un taxi finalement pour retourner chez moi. Je pars avec ton horloge. Je te la rapporterai dans une semaine, au plus tard. Je t’ai emprunté le livre de Camus. Si jamais l’envie t’en prend (et que ton téléphone est réparé), voici mon numéro : 415-***-****

– Hugo-Guy

***

Jeannie sortit de la bibliothèque à toute vitesse. Naturellement, Hugo ne s’y trouvait pas. — Imbécile! dit-elle à haute voix.

Elle courut en remontant les rues Jean et de l’Élève, mais fut obligée de ralentir quand un étourdissement l’assaillit. Elle se rappela qu’elle n’avait rien mangé depuis la veille. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’au moment où elle tournait sur l’avenue Béranger, Hugo-Guy la quittait pour s’engager sur une rue perpendiculaire. Si Jeannie avait continué à courir ou si Hugo-Guy avait rattaché son soulier une minute plus tôt, les choses se seraient passées bien autrement. Mais le destin étant ce qu’il est, chacun continua sa route.

Hugo-Guy boucla son lacet immédiatement après s’être avancé sur la rue Arthur-Dent. S’il suivait correctement les indications du gérant du dépanneur qui l’avait si aimablement renseigné la veille, il devrait marcher une heure entière. Sur sa route, il croisa différentes boutiques : Vêtements Tanguay, Électronique Jacques et Jean, Télécommunications Tibert. Il ne s’agissait que de PME. Aucune grande chaîne de magasins. Étonnamment, personne ne circulait entre les boutiques. Sur la porte d’une petite épicerie étaient écrites en grosses lettres les heures d’ouverture : de 17 h à 21 h du lundi au vendredi. Cela expliquait pourquoi les rues étaient encore désertes. Hugo-Guy accéléra le pas lorsqu’il aperçut le vieux Platon devant une boîte aux lettres. Le vieil homme parlait seul.

— Tu as encore faim? Attends, j’ai quelque chose pour toi.

Hugo-Guy l’observa du coin de l’œil. Le fou caressait le dessus de la boîte aux lettres. Puis il sortit une grande enveloppe d’un sac au sol. Le vieil homme déposa l’enveloppe dans la boîte et se coinça les doigts.

— Tu m’as mordu, vieille canne de conserve! Tu vas me payer ça.

Platon décocha un fulgurant coup de poing sur le métal rouge.

— Aïe! Et tu oses me frapper en plus. Attends un peu, tu vas voir de quel bois se brûle le vieux Platon.

Il fouilla dans son sac et en sortit une gourde remplie d’eau.

— Allez, dit : Aaaaaaaa.

Hugo-Guy courut vers lui pour l’empêcher de noyer les lettres.

— Ne faites pas ça!

Il donna un coup sur la bouteille qui roula par terre. Le vieil homme se calma. Hugo-Guy attendit. Un très long moment passa. L’autre ne réagissait toujours pas. Hugo-Guy s’apprêtait à repartir quand le vieux lui demanda enfin :

— Ne pas faire quoi?

— Vider de l’eau dans la boîte aux lettres.

— Franchement! Qui voudrait faire une chose aussi stupide?

— Mais vous, il y a un instant.

— Comment? Avec quelle eau?

— Avec celle de votre gourde, là, par terre.

Hugo-Guy pointa le coin du trottoir; vide, naturellement.

— De quoi parlez-vous, mon cher monsieur?

— Mais, elle était là, dit-il en s’avançant vers l’endroit désigné.

— Vous êtes fou, monsieur.

Le livre de Camus lui revint à l’esprit.

— Imaginer Sisyphe heureux, chuchota Hugo-Guy.

Durant un instant, il oublia Platon. Dans sa poche droite, quelque chose le démangeait. Il tâta. C’était le ruban-correcteur. Il ferma les paupières avec force durant quelques secondes, les rouvrit et reprit la route.

— Attendez, s’écria Platon en le rattrapant. Vous n’êtes pas le jeune homme que j’ai vu hier?

— Oui, c’est moi, se contenta-t-il de répondre en accélérant le pas.

— Et puis? Et puis?

— Et puis quoi?

— Vous les avez vus? Les avez-vous vus?

— Mais de quoi parlez-vous?

— Des fées, de quoi voudriez-vous que je parle?

Hugo-Guy s’arrêta et le regarda droit dans les yeux.

— Vous êtes fou, laissez-moi en paix.

— Ah! Je suis fou? Attendez, je vais vous les montrer, moi, les fées.

Sur ces mots, Platon prit la main de Hugo-Guy avec une force beaucoup trop grande pour un homme de son âge et le traîna dans une rue secondaire. Hugo-Guy chercha à se défaire de son emprise; en vain. Il courait maintenant derrière le vieil homme, cherchant son souffle :

— Lâchez-moi!

Immunisé contre la fatigue, Platon menait Hugo-Guy à travers le dédale des rues. Déterminé à l’entraîner dans sa folie.