Les planchers font des bruits anonymes
2018/06/20 0

T

on père se déhanche au milieu du salon avec des escarpins vert forêt aux pieds.

Une boîte traîne sur la table à côté d’une orange à moitié épluchée. Plus tôt, le facteur a cogné à la porte de la maison, il a demandé une signature. Ton père a inscrit ce nom : Richard Paquet. Il a pris la boîte, savait ce qu’il trouverait à l’intérieur.

Les pantalons cargo retroussés, l’arc dévoilé de ses mollets, ton père claque des talons sur le plancher. Il scrute le dessus de ses pieds : des veines collent et gonflent sous sa peau.

Tu te diriges vers le réfrigérateur et juste au moment où tu titilles la poignée de tes doigts souples, tu penses à l’orange sur la table. L’ouvrage se doit d’être terminé, le jus coulera sur ton menton.

En une seule retaille, l’orange se laisse être déshabillée du reste de sa pelure, se laisse être pressée entre tes dents. Alors que tu aspires les dégoulinures, ton père se redresse, écoute les bruits piégés au fond de ta gorge. Les pelures restent là, entre vous.

Avant que l’envie ne te vienne de les jeter à la poubelle, ton père enlève sa casquette pour gratter son crâne dégarni et te dit : « Violette, peux-tu me donner la boîte? » Tu n’as pas à lui répondre, juste à lui tendre cette boîte de carton, juste qu’elle passe de tes mains aux siennes.

Tu dois t’avancer. Il s’agit de passer devant la cage de l’escalier, les tableaux choisis par ta mère, les deux causeuses, la télévision et lui. Ton père immobile sur ses escarpins vert forêt qui prend la boîte tendue à bout de bras.

Il te demande : « Ta mère arrive dans combien de temps? » Tu mesures mal le temps. Mais, tu sais que ce moment vient rapidement, celui où les escarpins doivent être retirés, rangés dans la boîte, remisés dans la garde-robe avant que quelqu’un ne pénètre dans la maison.

Tu te penches tout en dépliant les pantalons cargo le long de ses jambes. Et tu le sens se raidir dès que tu touches ses chevilles. Ton père ne veut pas les enlever, ses escarpins.

Il s’éloigne plutôt vers la fenêtre, frôle les rideaux de ses bras refermés sur la boîte vide. Devant sa figure, les rideaux deviennent un voile translucide. Ton père, un fantôme qui ne trouve pas de bonnes cachettes.

C’est l’heure de jeter les pelures d’orange. Pourtant, tu oublies de le faire. L’eau du robinet coule sur tes mains recouvertes d’une sécheresse nouvelle craquelée de cernes blancs : vestiges d’un fruit. Les traces ne veulent pas partir.

Alors que tu continues de frotter vigoureusement tes mains, une voiture se gare devant la maison. Tu entends le moteur s’étouffer de spasmes, vieille mécanique qui ronfle. Voilà ta mère qui agite sa clé dans le la serrure. Tu n’es ni surprise ni perturbée juste spontanée dans ton haussement d’épaules. Une bretelle de ta camisole tombe exhibant entier l’horizon que forme ta clavicule. Tu replaces la bretelle à l’endroit convenu.

En déposant les sacs d’épicerie, ta mère aperçoit les pelures d’orange. Tu ne parles pas, il n’y a rien qui peut expliquer leur présence encore sur la table. Les pelures sont lâchées avec dégoût au-dessus de la poubelle. Tu aurais dû t’en souvenir qu’à l’heure dite, elles devaient être jetées.

Le contenu des sacs d’épicerie (poireaux, viandes saignantes, camembert, crème glacée à l’érable, jus de pamplemousse et oranges) s’étend sur le comptoir, ta mère plie ensuite les sacs en quatre. Elle te demande : « Où se trouve Richard? » Tu pointes simplement la fenêtre et ses rideaux. Et en pointant cette fenêtre et ses rideaux, tu remarques que ton père n’est plus là. Les escaliers du sous-sol grincent sous son poids, sa voix murmure : « Je reviens ». Tu ne l’entends pas.

Et chose dite, ton père revient en même temps que cette odeur de cigarette bornée qui adhère à tous les vêtements. Allongée sur le divan, tu ne vois pas son visage. Mais, les lèvres de ton père sont maintenant peintes couleur rouge vin. Ta mère ne les voit pas non plus.

À deux reprises, ton père défile devant toi, rapporte un livre de cuisine, puis une guenille propre. Il a retiré les pantalons cargo. Une jupe fleurie flotte autour de sa taille, le poursuit derrière.

Ton père retourne à la cuisine, raconte qu’il a réparé deux 4×4, qu’il a travaillé sur une Mazda protégée 2001 qui traînait dans le garage depuis plus d’une semaine, qu’il a déclenché un fou rire dans la salle d’attente en blaguant à propos de l’antirouille. Il ne se rappelle plus tout à fait des mots utilisés. Ta mère ne sait pas quoi répondre. Elle épie la casserole qu’elle vient de poser sur le rond déjà brûlant.

Tout ça, tu ne le vois pas, parce que tu n’es pas dans la cuisine. Tu es allongée sur le divan. Mais, tu distingues les piétinements d’escarpins sur les carreaux de la céramique. Est-ce les talons de ton père ou ceux de ta mère? Tu quittes le salon pour ramper jusqu’au couloir d’où tu aperçois la cuisine. Quatre pieds se juxtaposent, chacun étouffé dans un escarpin vert forêt.