Le désaccord
2018/11/14 0

Q

u’est-ce que tu veux que je te dise ?, demande-t-il.

Monsieur Dechignasse avait gloussé sans envergure sur le bord du comptoir. Diane avait écarquillé les yeux avant de les fermer. Elle avait repris son baluchon de petite vie et avait descendu la côte du Palais. Elle avait déjà presque tout oublié. Elle se souviendra de la désinvolture avec laquelle il s’était dégagé d’elle.

***

Monsieur Dechignasse avait-il cru bon de faire une heure de route pour travailler dans son bureau, question de se désembourber l’esprit. Et voici qu’identique à hier, le professeur corrigeait des copies.

Peut-être n’y avait-il rien à remarquer. Il fallait feuilleter les compositions, annoter, préciser, suggérer. Sans doute, Monsieur Dechignasse n’avait pas à engager toute sa personne dans le processus, il pouvait corriger en pensant à autre chose. De fait, il était dérangé par la chaleur qui avait gonflé son bureau pendant la journée. Il pensait qu’au moins, il ne fallait pas passer à côté de ce qui devait être remarqué. Un étudiant qui jurerait avec la monotone surabondance de publications, une sorte d’Hubert Aquin de l’an 2000. Chaque dossier essayait quelque chose d’émouvant, chacun voulait se distinguer. Et Monsieur Dechignasse en venait à une sorte d’écoeurette involontaire face à ce besoin de mettre en valeur sa personnalité. C’était toujours à qui serait le plus osé, qui frapperait le plus fort, quel mot juxtaposé à tel autre ferait l’effet d’une bombe dans le cœur. Oh! La belle affaire, pensait Dechignasse, ils s’imaginent opérer une révolution poétique! De petits moineaux charmants comme tout, mais combien insignifiants.

Monsieur Dechignasse persistait quand même à effectuer son travail méticuleusement. Il ne fallait pas laisser le poids des années assommer sa clairvoyance. Il s’exigeait de garder un esprit vif d’oiseau de proie afin de se maintenir justifié d’être le tremplin de la relève.

Sa bouche s’épaississait de la chaleur accumulée durant la journée. Il remarqua qu’il avait maintenant la main si moite qu’il peinait à manier son crayon sans qu’il ne lui glissât des doigts. Les dossiers formaient d’imposants gratte-ciels sur son bureau, autant d’édifices vidés de leur personnel à la fin des heures de service. C’est cela, pensa Monsieur Dechignasse, une suite de pages vierges, brochées par paquets faisant croire à leur unicité. Et pourtant, il doit bien y avoir quelque chose à remarquer. Un égaré embarré dans son bureau durant la nuit? Une ligne de sang d’un martyr canadien oublié dans les latrines?

Le soleil maintenant ne pénétrait plus dans le bureau, il fallait allumer la lampe de travail. Monsieur Dechignasse étira le bras sans y parvenir. Il débarrassa brusquement la table du revers de la main. La lampe tomba au sol. Dechignasse s’étonna de l’émotion vive qu’il n’avait pas vue se répandre en lui :  un profond désaccord. Il ne voulait rien concéder. Tous ces textes étaient mauvais. Son opinion avait perdu le vernis du possible. Il ne reconnaissait plus les mots, les sens flottaient çà et là dans le bureau. Il se voyait naviguer dans l’air, spectre lugubre surplombant la carcasse d’homme mûr. Et tout vint à se dégommer de soi-même : les murs, la chaise, les livres, la lampe, la fenêtre, les lattes du sol. Une sorte de houle vertigineuse s’immisça sous Monsieur Dechignasse et l’incommoda à un point tel que bientôt il ne distingua plus le plancher du plafond.

Il n’allait rien accorder au réel. Il faut garder une saine distance, pensait-il.

Son front glissait sur ses tempes. La sueur. L’évidence qu’il se trame une magouille en soi, une lutte. Penser à quelque chose de doux, se disait-il, afin que disparaisse ce curieux goût de violence. Il ferma les yeux et tenta ce qu’on appelle communément la méditation.

Il se vit alors, pareil au moineau sur la branche, à l’affût de restes de nourriture laissée par une fête d’enfants qui ont mangé trop salés et trop sucrés. Il répéta mentalement les formules de bien-être enseignées par quelque spécialiste du spirituel : « Je me sens bien, je suis calme, j’aperçois une fleur, je profite de cette image, je suis là, je respire, ma peau se décolle de mon visage, mes mains tombent de mes bras, j’avance comme un pantin dans la nuit, je suis une aberration géométrique, j’étouffe sur l’autoroute, j’étouffe dans mon bureau, j’étouffe dans ma peau de statue et je veux te parler, ma gourgandine, ma cavalière dragonne. » Monsieur Dechignasse ouvrit un œil et dût se rendre à l’évidence que l’affaire ne menait nulle part. Elle était là, encore. Diane, la douce promesse. Il se pencha pour ramasser la lampe tombée et la posa délicatement sur le bureau. Pourquoi toujours cette relation tendue avec le réel? Cette sueur? Bien sûr il avait appris à composer avec les désagréments de sa constitution. Il se refusait à accorder l’esprit au corps, il trouvait l’idée grossière. Ce n’était pas qu’il refusât l’esprit, ce n’était pas qu’il refusât le corps, c’était d’oser mettre les deux ensembles. Quelle effronterie!

Il s’empara d’un linge à vaisselle encore humide laissé sur le porte-serviette et s’en couvrit la tête.

La bouche longue de Diane se dessina devant lui. Cette petite fossette précise, toujours sollicitée. Et ce paquet de mots qu’on dépose devant l’autre et qui n’existe pas pour lui.

Elle pensait sûrement à d’autres choses, elle était affairée, certainement, évidemment, tout le temps plein d’adverbes qui l’occupaient. Les méthodes qu’elle avait dû mettre en place pour l’émouvoir, elle les avait rafistolées sans arrêt. Elle avait prévu tous les mouvements, véritable sportive de la damnation. Et là, maintenant qu’il lui avait dit de disparaître avec sa fossette maudite, voici qu’elle hantait ses veines comme un virus, une bactérie résistante aux antibiotiques. Il respirait encore son odeur, l’air contaminé de son suc, cette colle sur lui qui le gommait à tout.

Cependant, il refusait qu’il se trouvât quelqu’un en Diane. Encore moins quelqu’un qui eût pu l’émouvoir. Peut-être était-ce l’assemblage de morceaux bien choisis, l’exacte combinaison qui faisait d’elle une sorcière du plaisir, la même que dans l’histoire de la petite sirène. Une grosse sorcière dégoulinante qui scie les jambes et vole la voix. Même chose, je vis la même horreur, songea Monsieur Dechignasse. Pourquoi perdait-il ses moyens devant elle? Quel maléfice rendait malléable l’invisible? Touché, l’intouchable? Qu’était-ce donc qui rendait personnelle l’impersonnalité? Car il ne pouvait y avoir cimentée à ce corps une parure de personnalité, un fantasme. C’était cela. Un fantasme, la projection de l’irréel sur une matière qui prenait la forme de son désir. Monsieur Dechignasse ne s’expliquait pas d’avoir perdu le contrôle. Le matériel avait usurpé la place du spirituel comme le serpent avale d’une bouchée une proie. Fallait-il toujours une bataille, un vainqueur et un perdant ?

Il était las de perdre.

Il ne voulut plus que le poids pèse quelque chose, que la gravité oblige tout le monde à avoir les pieds par terre. Les verres qu’on salit et qu’on lave, il reste quelque chose : des poussières de linge à vaisselle, un peu de graisse peut-être, jamais comme neuf. Ne plus permettre de ne pas être neuf. Vaincre l’usage, pensa encore Dechignasse, vaincre l’usure.

Il voulut vaincre.

Il attendit que fonde la journée pour descendre dans la rivière.