Vieille dame descendant un escalier
2011/04/11 0

Mais elle a chuté dans l’escalier, deux étages exactement. On aura beau objecter, dévoiler un fatras de « si », c’est avéré, une femme qui dévale autant de paliers, avec l’âge sur le dos, ça fait partie d’une histoire, indélébile élément qu’on ne peut pas mettre sous le tapis – sauf si bien sûr le concierge avait eu la délicate déraison de tirer la moquette du porche sur le visage érayé de madame, mais passons – et puis ça fait un de ces fracas, on a beau dire que l’heure creuse c’est l’heure creuse, n’empêche, on entend le fémur lorsqu’il cogne contre la marche puis contre le mur de brique et enfin sur le plancher – idem pour le crâne, mais un bruit sourd cette fois, alourdi dirait-on, autre chose que le craquement sec de la hanche, quasi-tintement, cymbale. Elle résonnait de sa chute orchestrale et tout en bas s’est produit un gong, comme si on échappait un piano entier depuis le troisième étage, il n’y a pas à dire, les voisins, ceux même du café en face ou le garagiste, malgré les machines, ou un passant tout simplement, un colporteur qui s’aventure toujours un peu dans cette mansarde à effluves de retraité – il a bien dû y avoir un vendeur à domicile, sac harnaché à son côté, pour l’entendre ou même la voir, ça n’appartiendrait pas au hasard mais à l’évidence : quelqu’un l’a forcément aperçue, de la huitième ou de la vingtième marche – et dès lors qu’un témoin se résout à accepter le fait accompli, la regrettable présence de son organe visuel sur la scène, le drame se voit confirmé, coulé, gravé, et se taper sur la tête n’y changerait rien : la bonne femme, elle n’est plus en haut, mais bien en bas, alors il ne te reste pas soixante solutions, descends et surprends-toi comme tout le monde, fais du mouchoir, du choc nerveux, tu trouveras bien.

Il faut bien hésiter un instant, se fondre un tantinet dans la tapisserie de la cage d’escalier, surtout ne pas tenir compte de la marque pourpre sur la marche, ne pas suivre du regard le dripping de la chute, les motifs, de rebondissement en rebondissement, qu’ont esquissés tantôt la bouche, tantôt le genou et certainement le nez, il faudrait y voir, descendre tout en bas, rejoindre le premier témoin sur les lieux, le premier qui, du rez-de-chaussée, a bondi de sa chambre, laissé même sa porte entrouverte sur un match de football – la voix de l’annonceur suit le mouvement du ballon, tu tends l’oreille d’abord, puis tu ne discernes plus de mots, mais un refrain publicitaire, une musique foutrement heureuse. Arrive alors le concierge, moins pressé, plus contrit sans doute, parce qu’il aurait réparé l’évier de la dame il y a un mois seulement, ou aimait à la saluer tous les matins pour une raison ou pour une autre, comme on se salue, comme on prend son café au réveil, alors il se penche avec une sorte de dévotion, mais du dégoût – ou enfin vaut mieux ne pas se prononcer, peut-être pense-t-il justement à une nièce qui cherchait un petit loyer pas trop cher et qu’en voilà un vacant, tonton aura encore le beau rôle –  il prononce néanmoins quelque chose, des paroles que le locataire, de l’autre côté du corps, reprend d’une petite voix, une sorte de prière, ça peut sembler étrange, sortir des vieilles sacristies où ne demeurent que de vétustes souvenirs d’enfance, mais la prière est là, à demi-mot à leurs lèvres, des vers hachurés qui s’enchâssent et ne disent plus rien, qu’importe, tu restes en retrait, le regard braqué et sans te questionner, par ailleurs, sur la poudre d’escampette ou la sortie à l’anglaise, sournoise, que la porte sur la rue semble tout indiquer, non, tu attends, suspendu avec les bribes d’une prière qui pue l’encens des églises et les vieilles soutanes.

On t’aperçoit, jeune homme debout dans l’escalier, le concierge se lève, il regarde le gâchis avec un soupir, après la prière la serpillère, mais il demande avant tout si quelqu’un a appelé les agents, les gendarmes qui vont bien regarder la galette, bien poser une question ou deux, bien s’en aller ensuite parce qu’un faux pas de vieille dame, qu’est-ce qu’on peut faire contre, on ne peut pas les mettre aux fers les faux pas, et le locataire du rez-de-chaussée y file, il va appeler les flics, éteindre le match, taire l’annonceur qui allait justement divulguer les points, juste au moment où tu t’y intéresses – le silence, c’est soudain, comme une minute respectueuse qu’on dédie à la défunte – et le concierge, pour faire le ménage dans tout ça peut-être, demande si vous l’avez vue, et il se sent obligé de compléter devant ton silence, parce qu’il veut savoir précisément si vous avez vu la chute – et, du même souffle, où vous étiez, à quel étage, au-dessus ou en-dessous, auriez-vous pu l’attraper ? – autant de coups de tisonnier auxquels tu rétorques par l’hébétude, il y croit, le choc, le dur coup, on ne voit pas deux fois une vieille femme se déconstruire comme ça dans l’escalier, sinon dans la toile de Duchamp, mais inutile d’aller dans cette direction, inutile de même évoquer le parallèle débile, l’art pour l’art, le drame pour le drame.

Le concierge et toi restez là un moment, puis le premier témoin surgit pour dissiper les silences, tu oses franchir une marche, une descente et puis voilà, le sol, la jupe de la vieille dame qu’il faut éviter, puis la porte, mal fermée, la fenêtre de la porte qui laisse deviner comme un champ, celui de l’expression « prendre la clé des champs », ou plutôt le mur froid de la cour, celle-là même qui débouche sur l’avenue, coule jusqu’au café où tu t’imagines bien reprendre ton souffle, mais le concierge est là à te questionner derechef, parce que vous n’avez pas l’air dans votre assiette monsieur, vous voulez vous asseoir, non tu ne veux pas t’asseoir, tu laisses un œil vaquer dans l’escalier, étage par étage, regard que surprend le locataire, premier témoin et témoin de tout, il pose les questions déjà posées, tu commences une réponse, une histoire loufoque sans doute puis te tais, parce que vaut mieux le silence, la porte franchie et faire comme si tout cela se résumait à rien, à toi qui entres dans une mansarde et sors tout à coup, traverses l’avenue et commandes un espresso, comme ça, derrière les larges fenêtres du café.

Mais prétexter le manque d’air, ça empeste la culpabilité, tu oses quand même, le concierge veut bien te retenir, il allègue n’importe quoi, le foutoir, les gendarmes, tu ne seras pas long promis, juste prendre l’air – tu ne parles pas de l’entêtant parfum de camomille qui s’élève de la vieille dame, de l’incessante scène qui repasse et refile – la porte est franchie sans plus un mot, locataire et concierge se concertent, tu sors, enfin, tu sors sans plus t’attendre à ce qu’on t’attrape, à ce qu’on t’accuse, tu sors sans plus craindre les oreilles, celles qui auraient pu entendre les paroles, la dispute quelconque qui précède la chute de la vieille dame, les accusations dans les escaliers qui suffisent à faire débouler les choses – ça commence par de sombres insinuations et l’empoignade, la prise de bec, puis une femme disloquée deux étages plus bas – l’histoire d’une mère qui tombe nez-à-nez avec son fils, un fils qui vient de quitter sa femme, ou un gendre qui vient de quitter une femme dont la mère est là, retrouvée morte au bas de l’escalier, une histoire de murmures et d’os rompus, tout compte fait, à moins qu’on ne devine dans tes yeux cette crainte de voir la lumière rouge sur ton répondeur, lorsque tu reviendras chez toi, le message monotone d’une secrétaire de la gendarmerie qui t’annoncera le décès de ta tante dont tu es l’unique héritier, l’invitation à comparaître pour les petites questions d’usage – mais tu repousses tout cela en bloc, le serveur du café s’approche d’ailleurs de toi, tu pourras commander ton espresso, pas de vieille femme, tu ne connais aucune vieille femme de toute manière, tu passais par là, les colporteurs sont attirés par cette mansarde à parfum de retraité, d’entêtante camomille, et pas de discussion de corridor, ni de chute, ça surtout, non, pas de chute.