Feu ma mère, feu mon père
2013/05/13 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du cours Écriture de fiction I (roman), donné à l’Université Laval par Pierre-Luc Landry à l’automne 2012.

Je viens à la fenêtre et vois la rue avec une absolue netteté.
Je vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.
Je vois les êtres vivants et vêtus qui se croisent,
je vois les chiens qui existent eux aussi,
et tout cela me pèse comme une sentence de déportation,
et tout cela est étranger, comme toute chose

Álvaro de Campos

 

 

 

Feu ma mère, feu mon père

-Partie 1-

 

 

 

VIRGINIA

Avez-vous déjà observé un goéland dans le ciel, quand le vent lui souffle dessus? Vous souvenez-vous de l’allure absurde et pathétique de l’oiseau qui lutte contre la tempête? L’animal ressemble à un ballon qui bouge et flotte au rythme de violentes secousses. Contre le vent, la bourrasque. Il semble empaillé dans le ciel. Il est attaché par une corde, ou un fil de pêche et il valse. Il danse dans le vent trop fort, qui lui donne l’allure d’un mort. Et il ne se rend compte de rien. Il continue de voler.

Je les regarde dans le ciel, assise à la table de bois près de la cantine. Le toit rouge, la devanture blanche. La maisonnette ressemble étrangement à un emballage qu’on pourrait apercevoir sur un rayon du supermarché. Rouge jouet… Certaines personnes aiment se laisser entraîner par la violence, en restant là, tel un oiseau qui danse sans chorégraphie. Des esclaves du mouvement, des pantins.

Je m’assois souvent à cette table. Je m’y assois et ne fais rien. J’observe la rue, les gens. Les oiseaux. Chaque personne qui passe, je la connais par son prénom. C’est facile, ici. Les mêmes personnes traversent les mêmes rues aux mêmes heures. Une rengaine incessante. Une masse de plumes.

La table se situe à l’ombre de la cantine. Monsieur O’Neill, le proprio, déteste quand je pose mes pieds sur le banc. Il veut que j’enlève mes chaussures, c’est plus propre. J’attache les lacets ensemble et laisse les souliers pendre le long du siège. Parfois je les balance du bout des orteils. À la longue, l’usure fend les cordons.

Je regarde les alentours.

Les murs de la poste sont en verre. Les vitrines sont hautes et larges. C’est propre, l’État aime que ça soit net, et classé. Un couple de vieillards en ont fait leur arrêt matinal, pendant leur promenade de la fin de semaine. Ils s’informent, parlent avec Sarah Stanford, l’employée. Elle répond tous les samedis à leurs questions qui doivent être les mêmes.

Le salon de coiffure occupe la bâtisse juste à côté. Les clients y passent une fois par mois, certains davantage. Les visages défilent sur les grands miroirs. Comme des taches. Je crois que les habitués aiment la proximité du massage, d’une caresse qui effleure leur visage par accident. Mon père fréquentait souvent cet endroit avant de nous quitter. Pas pour une chevelure soignée, mais pour les doigts d’une femme sur son crâne, le long de ses tempes, à l’arrière de ses oreilles, sur sa nuque. Il dépensait de l’argent pour toutes sortes de lubies égocentriques. Son départ a rééquilibré le budget. Des images de lui me reviennent parfois en mémoire. Son cou, ses cheveux coupés droit derrière sa tête. Puis je pense à autre chose. Je regarde mes chaussures, les pousse du bout d’un orteil.

Le restaurant se trouve devant la cantine de Stanley. Son concurrent. La rue principale ne vit qu’à l’heure du lunch et le restaurant demeure le seul endroit encore en service après quinze heures. Laura y travaille comme serveuse. L’autre soir, en entrant chez nous, elle a claqué la porte et s’est enfermée dans sa chambre. Elle claque souvent la porte. Je crois que des chauffeurs la tripotent au boulot. Notre village est un peu comme une escale, mais pas pour nous, seulement pour les hommes qui passent, qui voyagent. Ils paralysent leurs camions dans le stationnement surmonté d’une énorme affiche publicitaire qui donne sur la 680. Elle vante le café à bas prix et le repas copieux. Toutes les filles qui acceptent de travailler chez Will Savage savent qu’en échange d’un pourboire, elles doivent jouer des yeux, des cils, et parfois, se laisser caresser les hanches. Elles l’acceptent, pas question de cracher sur une nouvelle paire de chaussures ou sur des vêtements pour habiller leur poupon.

Ma sœur a abandonné l’école il y a cinq ans. Pas mauvaise, juste sans aspiration. Par ici, beaucoup de gens laissent le temps faire les choses. Décider de qui meurt de vieillesse, après avoir passé la majorité des dernières années de sa vie assis devant sa maison sur une chaise. Ils voient défiler les caissières, et ils se demandent laquelle finira sa petite carrière avec un enfant dans le ventre et un autre dans les bras. Et le village survit, parce que les gens aiment dépérir. À petit feu, ils se laissent pourrir ici.

Plus jeunes, ma sœur et moi étions inséparables. Le temps a rendu cette relation maladive, infectieuse. Je déteste Laura par moments. Elle n’a jamais bien compris cela. J’essaie de sauver les apparences en lui souriant autant qu’avant, en lui racontant des secrets inventés…  J’aime quand elle me prête ses vêtements, son maquillage, une de ses bourses, la grise avec une longue bandoulière. Elle ne se rend compte de rien. Il m’arrive de penser qu’elle mérite les avances des hommes du restaurant. Qu’elle les recherche. Quand elle sort avec des amis, je l’imagine et j’ai honte. Ses lèvres enduites de rouge vif, ses ongles peints en alternance, l’un rose, l’un bleu, ses habits bas de gamme qu’elle a dénichés dans une boutique peu chère, qui lui collent à la peau, qui laissent voir le surplus de poids accroché à ses hanches, et ses seins, qui semblent lourds le long de son corps. Je sais qu’elle a déjà fait l’amour. Avec des hommes. Le fils du propriétaire de la station-service, Joey Jefferson, un homme de trente ans qui habite dans un des appartements de l’unique immeuble à logements du village. Un soir, elle l’a raccompagné. Il lui a offert un whisky, qu’elle a avalé d’un coup. Deux autres de ses amants, un blanc, un noir, travaillent dans les cuisines du restaurant. Un autre soir, un tablier et une chemise sur le dossier d’une banquette de voiture. Des jambes ouvertes. Les autres, des hommes rencontrés de passage qui ne cherchaient rien d’autre que ce qu’elle voulait leur offrir. Elle mime les sourires, et tant qu’elle travestira son bonheur, je continuerai d’observer son naufrage.

 

 

 

LAURA

L’autre jour, on allait à la station-service pour acheter du pain et du lait. J’y allais surtout pour m’acheter des cigarettes et pour voir le nouveau. Les filles m’ont parlé de lui au travail. Elles m’ont dit qu’il avait l’air d’un ange. Il est pas mal, en effet. Une gueule mignonne, des fesses à mordre. Tout un corps, même s’il gagnerait à porter des vêtements à sa taille. Court, mais mince, avec des bras découpés. Habillé avec les vieux vêtements de pompiste de Joey, son nom toujours épinglé sur le devant de l’uniforme. Sa chemise évasée laissait voir le début de sa poitrine, les quelques poils qui y poussent. Ses cheveux frisés et pâles lui donnent un air de vedette rock des années soixante-dix. Son nez droit, sa bouche aux lèvres sèches et gercées. Bien! Ça doit faire un bail qu’il en a pas embrassé une! Et sa mâchoire, et son cou. J’aurais bien voulu en voir plus…

Virginia faisait encore sa timide. Ça lui donne du charme, je crois. Elle aime faire croire qu’elle ne connaît rien. Faire sa petite étrange. Avec ses yeux, toujours là, toujours ici. Après l’incident, il faut dire que ça lui colle à la peau, le bizarre.

Le nouveau pompiste vient juste d’arriver au village. Danielle m’a dit qu’il vient d’une autre ville, d’un autre état. Je ne sais plus le nom, je n’arrive pas à me rappeler. Au moins maintenant, il habite ici. C’est ce qui importe. Il se débrouille, tout de même! Se rendre jusqu’ici, trouver du boulot, un endroit où habiter, et tout ça assez vite. Dan dit que le vieux Mitchell lui loue sa roulotte, il lui permet de vivre sur un de ses terrains pas trop loin de la station pour pas cher. Pauvre vieux, depuis que sa femme souffre de maladie, il doit tout vendre, tout louer. S’occuper d’une mourante, ça a l’air assez terrible. Elle dépérit à vue d’œil, je crois qu’elle va mourir bientôt. L’autre jour au salon de coiffure, il a voulu lui faire plaisir avec une teinture, mais ça a fait fuir tout le monde. Personne ne voulait la voir dans cet état. Virginia me l’a dit. Elle me parle d’anecdotes comme ça; ça lui fait oublier sa solitude.

À peine elle est entrée que la magie s’est détruite. Le gars s’est mis à la fixer. Ça a été instantané, comme s’il la connaissait. Il y a des gens qui sont fascinés par des personnes comme elle. Il lui adressait la parole en terminant toutes ses phrases par des « mademoiselle ». Bien sûr, il me parlait aussi, me regardait, répondait à mes blagues, on jouait un peu ensemble, mais j’ai compris qu’il préférait Virginia. Chaque fois qu’il lui adressait la parole, elle ne lui répondait pas. Le regardait en retrait. Elle a fini par sortir avec les achats. Il lui a fait signe d’attendre, qu’il fallait d’abord payer, et quand il a contourné son comptoir pour la suivre, je l’en ai empêché, en posant ma main sur son torse.

J’vais payer. Laisse-la, elle a pas l’habitude de se faire regarder comme tu la regardes.

Ça l’a fait rire, un peu rougir, juste assez pour être craquant, du rose seulement, sur le dessus des pommettes. Vraiment un beau mec. Mais ce qu’elle peut être sauvage ma sœur. Une toute fraîche, une toute jeune. Dommage que ce soit elle qui ait retenu son attention…

Elle n’est pas vraiment bavarde. C’est quoi son nom?

— Moi, je m’appelle Laura, ma sœur, faudra que tu le lui demandes toi-même.

Et je suis sortie, en l’observant. Je crois que ça va devenir mon projet. Si le pompiste n’a que ma sœurette en tête, et bien sœurette il aura. Ça lui fera du bien de porter son attention sur autre chose. Il ne la connaît pas, mais tout le monde le sait que depuis quelque temps, elle se retire. Ne parle pas. Depuis qu’elle nous a quittés, Virginia est totalement changée…

Sur le chemin du retour, je l’ai rencontrée sur le bord de la route, les sacs dans les bras.

— Monte, le lait aura chaud.

Elle a ouvert la portière, déposé les sacs, puis, sans s’asseoir sur la banquette, elle l’a refermée. J’ai redémarré, avancé un peu, juste assez pour l’apercevoir dans mon miroir. La maison est à environ dix kilomètres du village. Ça lui fera une longue marche. Du temps pour réfléchir à ses gestes parfois impulsifs et fous. La liste pourrait défiler encore. On ne se parle plus vraiment. Elle m’en veut d’avoir quitté l’école.

 

 

 

MITCHELL

— Cinquante litres en descendant. Si les chauffeurs veulent plus, tu leur vends les bidons. S’ils veulent moins, tu fais payer cash. T’acceptes pas les chèques, tu prends juste le cash. J’me suis fait arnaquer à courir après des salauds de voleurs. Tu prends le cash. Tu restes alerte, tu lis rien d’autre que le journal. Mais quand tu lis, tu regardes le poste après chaque ligne. Pas question de finir une page sans lever les yeux. Pour que l’eau coule sans rouille, tu laisses le robinet ouvert une à deux minutes chaque matin. La machine à café, c’est gratuit pour toi, mais t’abuses pas. Une tasse le matin, une le soir si tu veux. Pas plus. Si jamais t’as faim, que t’as oublié ton lunch, tu peux prendre quelque chose dans les rayons. Tu me l’écris dans le cahier noir en dessous de la caisse. Tu l’remets là après. Tu marques tes heures dedans aussi. Pour l’uniforme, je t’en prête trois. J’avais pas ta grandeur. J’aurais fait raccourcir les manches par ma femme, mais…

Ça va aller à plus tard, pour le moment tu vas devoir te satisfaire de ça. Tu rouleras les manches, les jambes, ça va faire l’affaire. Pendant la journée, si jamais t’as un problème, appelle mon fils. Il connaît la place aussi bien qu’moi, peut-être mieux. Il est parti parce qu’il déménage. Il va s’trouver quelque chose d’autre, mais pas tout de suite. Dans quelques semaines. Ça fatigue ici, pas le temps de prendre des vacances. Tu travailles, moi je te paye. Tu vas comprendre comment ça marche assez rapidement. Les mêmes personnes viennent aux mêmes heures. Les camionneurs essayent souvent d’payer avec des chèques, mais tu les acceptes pas! J’te l’ai dit. Les compagnies sont dégueulasses. Pis celles-là qui nous arrivent ici, encore plus. Des magouilleurs. Si tu te fais une copine, tu l’amènes pas ici. Tu vas la laisser chez toi. Un conseil : engrosse personne, pas maintenant. Fais un peu d’argent. Pour la roulotte, ça m’fait plaisir. J’ai voulu la laisser à Joey, mais il préfère vivre ailleurs. Tu peux utiliser l’eau du boyau d’arrosage en arrière de la cabane, tu l’roules après, tu l’remets à sa place. Pour ta douche, juste à accrocher le boyau entre les deux crochets en métal. C’est moi qui l’ai fabriquée quand on passait nos étés ici. Des soirées. Quand… Quand ça l’allait mieux.

Bon, j’te laisse. T’acceptes pas les chèques, pas plus de cinquante litres, sinon tu vends les bidons avec l’essence dedans. J’t’ai pas dit où ils étaient ni à combien. Cinq dollars. Derrière la station. Tu passes par dehors, tu débarres la porte avec la petite clef argent, celle avec une fissure. Fais attention d’barrer la porte de la station avant de sortir, tu laisses jamais personne tout seul en dedans. Bon, j’te laisse. Tu fais signe à Joey si jamais y’a un problème. Tu l’appelles. J’t’ai laissé son numéro sur le babillard en liège dans le bureau. La semaine prochaine, je vais pouvoir t’aider, je vais pouvoir être là pour faire le calcul des ventes. Mais cette semaine. Je peux pas. Je reste chez nous. Ma… ma femme va mal.

 

 

 

VANESSA

Dans la rue, sous la voiture, ils l’ont retrouvée.

Pas morte.

Aurait voulu, qu’ils disaient. La gamine s’est lancé dessous mon capot. J’ai freiné le plus vite et le plus fort que j’ai pu. Vraiment, vous devriez faire plus attention à elles.

 

Ils murmurent.

 

 

 

VIRGINIA

Dans mon rêve, il y avait un chien. Un énorme chien au pelage noir. Il courait dans le champ, puis sur le chemin de gravier qui mène à la roulotte. Il s’approchait de moi et je détestais ça. J’avais peur, car je n’aime pas les chiens. Impossible pour moi de bouger. J’étais condamnée à recevoir la charge, la masse. Et l’animal a disparu. J’ai marché sur le chemin. Le soleil se cachait derrière des nuages gris. Des nuages qui devenaient noirs, sans jamais exploser, comme dans un temps d’arrêt, de latence. Du vent dans les feuilles, sans bruit. Le souffle.

J’avançais dans le champ jusqu’à la roulotte. Plus je m’approchais, plus mes pieds restaient collés au sol, à cause de la glaise. Il y avait beaucoup d’eau, et je marchais dans la bouette, mes bottes prisonnières, et je surgissais derrière le véhicule. Coincé entre deux crochets métalliques, le tuyau. L’eau qui coulait sur son corps. Les gouttes sur ses muscles. Ses bras qui s’étiraient, ses biceps qui s’écrasaient contre ses avant-bras à chaque frottement de ses mains, de ses doigts sur sa tête. De la mousse dans l’herbe. Ses pieds nus dans l’herbe, qui glissaient. Ses cheveux collés contre son dos, traçant des vagues. Des ondulations comme des cicatrices sur sa chair. Il frottait ses fesses sculptées comme celles d’un cheval. Il s’est retourné vers moi et j’ai cru que j’allais le voir.

***

Nous n’avons pas de voisins. Sur la route de terre, quand on roule en voiture, on remarque l’étendue jaune des champs de moutarde, puis on aperçoit la maison. La façade blanche présente trois croisées au premier étage et deux larges fenêtres au rez-de-chaussée. Toutes sont parfaitement alignées. Au sommet du toit, on voit les deux cheminées de briques rouille. Celle qui donne dans la cuisine et qui tombe dans le grand foyer de pierre, et l’autre, qui descend jusqu’au salon. Celle-là est condamnée. Nous vivons dans une maison centenaire. Les solives prennent plaisir à nous le rappeler avec des craquements sonores. Quand j’étais petite, ma mère me disait qu’elles se déplaçaient la nuit. Je m’imaginais qu’elles se détachaient du sol, et que si j’ouvrais la porte de ma chambre, j’allais voir les lattes dans les airs et le rez-de-chaussée en bas. Je faisais très souvent des cauchemars dans lesquels il m’arrivait de marcher sur les poutres de soutien et celles-ci se démantibulaient sous mes pas. Alors je tombais dans le vide, mais pas dans le salon; je tombais dans un tunnel qui n’arrêtait jamais. Je me réveillais en sueurs et je criais à m’en déchirer les poumons, mais ma mère et mon père ne venaient jamais. Moi, je ne sortais pas, je craignais le plancher qui bougeait. Jusqu’à l’âge de dix ans j’ai eu peur, et jusqu’à sept ans, j’ai mouillé mes draps la nuit. Après, je n’ai plus bu avant l’heure du sommeil. Je me levais la gorge sèche.

Quelques années plus tard, je me suis posé des questions à ce propos. Je me suis demandé si ma mère ne m’avait pas dit ça dans le but que je reste dans ma chambre la nuit, pour que je les laisse tranquilles. Aujourd’hui, la maison paraît vide. Ma mère dit que des morts la hantent. Elle dit qu’elle les voit, qu’elle les regarde.

Dehors, il y a la grange. Elle aussi s’empoussière. La grosse porte de bois est lourde. Si je veux entrer, je dois user de toute ma force et de ma fureur. Mes bras deviennent brûlants et je ressens les battements dans mes muscles. Quand les gonds s’allongent, ils grincent, puis roulent. J’essaie de faire le moins de bruit possible, de n’ouvrir qu’une mince brèche, juste assez grande pour que mon corps puisse passer. Je ne veux pas attirer l’attention. Je ne veux pas qu’on sache que je vais là. Qu’on m’empêche d’y retourner. À l’intérieur, des tas de ferraille, du vieux bois et des outils en métal rouillés s’éparpillent. J’y ai trouvé une bicyclette l’année dernière, je me déplace avec elle pour rejoindre le village. C’est plus rapide. Le foin dégage une odeur d’humidité. Il n’y a plus d’électricité, tout a été désaffecté; au moins la lumière du soleil traverse les fentes, zèbre la terre et la paille. Et ça sent l’essence. L’odeur est collée. Les planches suintent dans leurs nœuds. Elles transpirent une gomme qui sent le gaz. Au début, les exhalaisons me dérangeaient, elles me donnaient mal à la tête. Maintenant ça va. L’odeur émane des vieux moteurs dans le coin du mur du fond. Je les ai vus pour la première fois, après que mon père soit venu me chercher en ville, en automobile. Il était venu me chercher à cause de Laura. Parce qu’elle l’avait appelé pour lui dire ce que j’avais fait. Elle était entrée en courant dans le salon de coiffure pour prendre le téléphone et composer notre numéro. Pendant ce temps-là, j’étais sur le banc en bois, au bord de la rue, et les clients me regardaient par la vitrine. Je savais qu’ils m’examinaient et je continuais d’être assise sur le bord du chemin. Comme s’ils ne me regardaient pas. Comme si je ne savais pas qu’ils m’observaient, de l’autre côté de la vitrine, en train d’attendre la répétition. Mon père est arrivé avec sa Ford, il n’a rien dit, Laura et moi on s’est assises dans la voiture. Il a verrouillé les portières et nous a ramenées. Après ça, je suis allée dans la grange et j’ai trouvé les moteurs.

La maison est assez éloignée du premier voisin. À partir du vestibule, on discerne l’escalier. Chaque marche est recouverte d’un lourd morceau de velours rouge. Il les tapisse depuis cent ans. Avant nous, les anciens propriétaires, feu les grands-parents de ma mère, se sont enrichis dans le commerce. À leur mort, elle a reçu une grosse part de l’héritage. Nous vivons de cela depuis. Nous vivons grâce au labeur des morts.

Les larges montants de bois de l’escalier révèlent sa robustesse. Il a dû être fabriqué par des nègres. Il paraît que feu mon arrière-grand-père possédait des esclaves. Je pense que c’est peut-être eux qui font craquer les solives. Pour se venger. En bas à gauche, le salon inhabité. Les housses semblent cousues sur les divans, la poussière s’y amasse. Les murs s’étirent dans leur ancienne pâleur, sauf que des traînées noirâtres coulent sur leur verticale. Au plafond, la peinture s’écaille en minces filaments. Ils pendent, parfois tombent. Le haut des poutres s’épluche aussi, les écailles chutent comme des feuilles. Le plancher ressemble à un tapis de neige et ma mère ne ramasse pas les dépôts. Elle ne va plus au salon. Au début, je ne m’en rendais pas compte. Puis, c’est devenu un endroit interdit, un peu comme la grange. Personne n’y retourne et ça reste sale. Des objets fondus, d’autres, noircis, parsèment le sol, mais nous n’y touchons pas. À gauche, non. À droite, la cuisine. Ma mère s’assoit là, même si les chaises y sont moins confortables que les fauteuils du salon.

Si on grimpe au premier étage, on arrive au niveau des chambres. La rampe se transforme et s’intègre aux moulures de bois noires. Il ne faudrait pas le feu ici. Il ne le faudrait pas. Les moulures parcourent l’étendue du corridor, à la hauteur du tiers du mur, et s’arrêtent à la première pièce. Chez ma sœur. La porte est recouverte de photos, de déchirures et de coupures de journaux. Une épaisse couverture recouvre le lit, en déborde. Les oreillers sont au nombre de trois. La fenêtre est dissimulée par le voile des rideaux aux teintes rosées. La lumière tamise les murs pâles, réchauffe l’atmosphère. Le couloir se poursuit dans sa longueur. S’étend. Sur le sol se déroule un tapis rougeâtre avec des fleurs dessinées. Plus jeune, je m’assoyais dessus pour regarder les formes. Il m’arrivait d’y apercevoir des visages. Avec des bouches remplies de souffrance et d’effroi. J’appelais ma mère et nous passions comme ça l’avant-midi, à nous montrer des figures torturées, imaginées dans les fleurs du tapis. Ses doigts caressaient les joues  et les lèvres des visages, leurs cheveux. Elle se mettait souvent à pleurer. Elle regardait le sol et ses larmes coulaient, puis humectaient les figures. Parfois, elle devenait en colère et gémissait très fort, puis criait. Alors mon père montait l’escalier, il nous trouvait assises sur le sol et il l’agrippait par le bras pour la traîner dans leur chambre. Il y a des jours où elle se débattait. Je me souviens d’une dispute très violente entre eux. Mon père n’arrivait pas à la calmer, elle lui griffait les bras, lui écrasait les pieds avec ses talons. Alors il a dû la frapper. Le coup ne l’a pas assommée, mais elle s’est calmée. Et elle l’a embrassé sur la bouche, et dans le cou, elle a faufilé ses doigts jusqu’à sa ceinture puis l’a détachée. Je faisais semblant d’être endormie sur le tapis, mais je me rappelle qu’elle lui caressait le sexe avec le dos de la main. Elle l’a entraîné dans la chambre et ils ont claqué la porte. Je suis restée étendue dans le corridor pendant une heure peut-être. La porte s’est ouverte, j’ai entendu des pas. Ceux de mon père, qui me contournaient, qui descendaient les dix-sept marches. Ma mère n’est jamais ressortie ce jour-là, alors je me suis levée et je suis allée prendre un bain.

Une serrure de bronze siège sur la porte de sa chambre. Elle garde la clef dans la poche de sa blouse. Je me rappelle n’y être entrée qu’une seule fois. Quand il y avait de la fumée. Elle nous avait accueillies, moi et ma sœur, dans son lit, pendant que mon père et des hommes arrosaient les murs du salon. Il voulait qu’on sorte, mais elle voulait rester. Vers la fin, ils faisaient chambre à part. Elle refusait de le laisser entrer. Ils se disputaient sans cesse avec violence. Je la soupçonnais d’être tombée amoureuse d’un fantôme. Elle ressemble à un spectre encore aujourd’hui. À une femme vivante puis morte. La laideur ne l’a toujours pas affectée, son visage conserve des traits harmonieux et juvéniles, un nez droit, une bouche ajustée dans les minces lignes sinueuses qui descendent des narines jusqu’à la lèvre supérieure. De grands yeux vert pâle, ronds, qui lui donnent une allure ingénue malgré son âge, une peau lisse et de longs cheveux châtain qu’elle n’attache jamais, et  peigne sans arrêt. Ma mère est belle, mais je sais que tout le monde parle d’elle au village. Que personne ne vante sa beauté, que tous, sans exception, la jugent. Bien avant que mon père parte, elle ne sortait déjà plus. Elle s’enfermait dans la maison, dans la cuisine.

Je n’ai jamais été proche de mon père. Quand il est parti, il a amené une bonne partie de l’argent de ma mère. Elle ne se souciait plus vraiment des choses matérielles. Sa tête était perdue. Quelques soirs, quand je l’entendais fredonner des chansons dans le couloir, j’ouvrais ma porte et je la trouvais là, assise sur le sol, à regarder le tapis. Son état s’est détérioré, mais je préfère mille fois le calme qui règne aujourd’hui au chaos d’il y a cinq ans. Depuis le départ de notre père, je n’ai plus eu de contact avec lui. Laura a beaucoup souffert de sa disparition. Elle le recherche dans tous les hommes. Elle et ma mère ont changé depuis son départ. Moi, ça ne me fait rien.

LAURA

J’ai eu une dispute avec Joey. Il a dit qu’il voulait qu’on se voie plus. Ça faisait un bout de temps qu’il s’approchait de Dan. Qu’est-ce qu’il peut bien lui trouver? C’est une grosse. Une garce. Tout ce qu’elle fout, à longueur de journée, c’est parler des autres, parce que sa vie à elle l’emmerde. Et qu’elle nous fait chier tout autant…

Je me suis rendue chez lui après le travail. Il était froid. Tellement que ça m’a pris dans les tripes. Ça m’a fait drôle. J’ai même pressenti la suite, je crois. Il était blême, peut-être malade, et il ne m’a pas regardée dans les yeux de la soirée. Ça lui ressemble pas. C’est peut-être sa mère. Il en a jamais été proche, mais quand même, quand ta mère meurt, tu te sens touché, j’imagine. Même si elle est pas encore morte. Ou bien c’est son père, ils étaient toujours ensemble avant que la maladie vienne détruire leur famille. Il a dû y avoir une chicane, quelque chose de grave, d’assez grave pour qu’il veuille vivre loin de là-bas. Bizarre quand même qu’il ait refusé de vivre pour pas grand-chose dans la roulotte de Mitch. Et le nouveau qui prend sa place. Qui porte son uniforme. Qui parle avec son père, avec les filles du resto, avec moi.

Joey jaloux? Je sais pas. Je comprends rien.

 

 

 

MITCHELL

Les bidons ont disparu.

Le jeune a dit que quelqu’un avait forcé le cadenas.

Je suis allé voir à son appartement, mais il avait ramassé ses affaires.

 

 

 

ABEL

La jeune fille aux cheveux blonds a disparu. Je pense à elle chaque jour. Chaque minute. Je me demande pourquoi elle n’est jamais revenue. Elle est passée comme un coup de vent. Le soir, dans la ville, je la cherche. Je sais bien qu’elle est trop jeune pour la vie nocturne, mais je ne peux m’empêcher de la chercher partout. De souhaiter la voir, la croiser dans une rue. Elle ne ressemble pas aux autres filles du village. Elle me fait penser aux filles du Nord. Ses yeux agissent comme des réflecteurs. Lorsqu’elle m’a regardé la première fois, j’ai su que j’allais la revoir. Et depuis, elle hante mes nuits. Les enchante peut-être. Je ne sais pas si sa présence doit m’apeurer. J’aime sa dangerosité. Elle est féroce.

Hier, Mitchell est venu me remplacer au boulot. Quand je lui ai demandé si sa femme allait mieux, il a marmonné quelque chose d’incompréhensible à propos de Joey. Moi qui l’aimais. Moi qui le protégeais. Moi qui… Il m’a donné ma journée. Je suis parti aussitôt. Je me disais que j’avais des chances de la rencontrer avant la nuit. En me promenant sur la rue principale, j’ai croisé des gens que je n’avais jamais vus. Ceux-là ne sont jamais sortis d’ici. Ils observent les craques du bitume au lieu du regard des passants. Des inconnus dans leur propre village. En passant devant le restaurant, je me suis arrêté. À l’intérieur, Laura, la sœur de la fille, m’a servi.

Tu vas prendre quoi?

Elle a moins de charme que sa sœur, même si elle croit le contraire. Je me demande ce qui la pousse à agir comme une putain.

Tu me proposes quelque chose?

En général les gars commandent l’assiette brunch, le samedi avant-midi. T’as des œufs, des toasts, du bacon, un café.

— Je vais faire comme eux.

— Tu travaillais pas aujourd’hui?

Les serveuses du restaurant me jetaient des coups d’œil furtifs. Elles n’ont pas cessé de nous épier pendant qu’elle prenait ma commande. J’étais la bête de cirque. Elles ont un certain charme pittoresque. J’ai mangé le repas assez gras et je me suis brûlé les lèvres sur le café trop chaud. J’avais besoin de marcher. En poussant la porte du resto, elle m’a hélé.

Normalement, à cette heure-ci, elle est à la cantine de Stanley.

Je me suis remis en route, à travers les rues nouvelles, les visages inconnus. Les yeux rivés sur le sol, étudiant les ombres. Les voix ne répondaient pas aux salutations. J’ai dû chercher l’endroit pendant une heure. J’avais sommeil, mais je n’ai pas rebroussé chemin. Si j’avais la possibilité de la revoir, ne serait-ce qu’à la fin de la journée, après avoir regardé partout, je devais maîtriser ma fatigue.

Elle est passée devant moi sur sa bicyclette. Ses longs cheveux ondulaient derrière sa tête, se soulevaient dans le vent. Elle roulait assez rapidement et j’ai dû courir pour réussir à suivre sa cadence. Elle a fini par stationner son vélo devant une petite cantine blanche au toit rouge. Essoufflé, suant et digérant mal mon repas, je suis resté un peu à l’écart. Elle ne faisait rien, prenait du soleil. Ses mains appuyées sur le bois, ses cuisses dorées présentées comme deux domaines de chair tendre à la sortie de ses bermudas. Les jambes, les mollets, les chevilles, les pieds, les orteils. J’aurais voulu tout frôler. J’ai remonté les yeux lentement en suivant la ligne de son corps, et je l’ai surprise qui me dévisageait. Elle ne semblait pas désarçonnée. Une biche en attente de la suite, sur le qui-vive. Elle s’est redressée sur la table, en remettant ses chaussures.

— Tu partais?

Elle me fixait avec ses yeux noirs. Un regard différent de tous les autres. Un regard d’animal farouche. Je me suis approché d’elle en continuant de parler.

      — Je t’ai vue en vélo.

— J’ai vu que tu me regardais.

Elle m’a examiné, longtemps, sans être embarrassée par la lenteur de son inspection. Ça m’a gêné, en même temps flatté d’être observé par elle.

Tu fais souvent du vélo dans le coin? J’ai su que vous habitiez un peu à l’écart du village.

Elle s’est levée pendant que je parlais. Glissant une jambe vers le sol, maintenant l’autre à l’écart quelques secondes, assez pour que j’observe la peau de l’intérieur de sa cuisse. Les deux jambes se sont rassemblées. La culotte remontée, encore étirée, me dessinait la forme de son sexe. Elle s’est approchée de moi. Ses yeux fixes, scrutateurs. Son corps si près du mien que je pouvais sentir un peu sa chaleur. Observer le grain pâle de sa figure. Les cils qui ornent ses paupières. J’ai même cru, pendant un instant, qu’elle allait m’embrasser. Elle s’est contentée de repartir en enfourchant sa bicyclette. Ses cheveux dans le vent. Pédalant le bassin relevé, le banc entre les cuisses, pour prendre de la vitesse avant la pente.

 

 

 

SARAH

            Les Delaney ont fait leur tour comme chaque matin, ce samedi. Je ne sais pas si je dois les trouver pathétiques ou charmants. Ils viennent voir chaque fois si leurs enfants ne leur ont pas envoyé des lettres, des colis, ou de simples cartes postales. Normalement, une à deux fois par mois, c’est leur fille, Angela, qui leur écrit. En décembre, ils reçoivent des cartes de vœux de leurs deux fils. Angela vient leur rendre visite. Elle passe le temps des fêtes avec eux, prépare leurs repas, confectionne les décorations qui jonchent la maison natale. C’est une vieille fille, elle fait le voyage depuis l’autre bout du pays pour ne pas rester seule à Noël.

            Vers trois heures de l’après-midi, le petit Jefferson est passé. La dernière fois que je l’avais vu ici, ça devait dater du temps où il m’amenait sa liste de cadeaux à envoyer au père Noël. J’ai trouvé ça suspect dès que je l’ai vu franchir la porte. Il m’a demandé s’il pouvait parler avec mon supérieur. Je lui ai répondu qu’il n’était pas présent et que s’il avait une demande, je pouvais m’en charger. Non, mais, ces jeunes qui croient que les femmes sont des incapables! Il m’a scruté longuement, avec un regard sentencieux. Puis il m’a demandé si tout ce qu’il allait me dire resterait confidentiel.

Bien entendu, monsieur Jefferson, comme c’est toujours le cas! que je lui ai répondu en appuyant fortement sur chaque mot.

Il s’est alors penché vers moi, et il m’a confié qu’il partait et n’allait peut-être pas revenir. Qu’il voulait que toutes les lettres envoyées à son appartement soient automatiquement détruites, sauf les factures, qui devaient être envoyées à son père. Il a ensuite renchéri en disant que si jamais ça lui venait aux oreilles que, d’une quelconque manière, quelqu’un avait déposé une lettre dans sa case postale, il allait revenir et nous le faire payer.

Il m’a demandé s’il s’était bien fait comprendre. Je lui ai répondu que j’allais me charger moi-même de cette tâche, et que, si jamais il était mécontent du travail accompli, il allait savoir qui venir voir.

***

12 octobre 1981

Jefferson, je serais toi que je changerais de ville.

                                                         

                                                                                                          V

 

 

 

ABEL

            Je l’ai trouvée au fond de la cabane de Mitch. Toute rouillée, la chaîne déraillée. J’ai dû rentrer chez moi à côté d’elle. Le retour m’a paru interminable, je n’arrêtais pas de recevoir des coups dans les mollets.

***

Elle a filé devant moi et je l’ai suivie. Tout le trajet, je me suis demandé ce que j’allais faire si elle se retournait, si elle s’arrêtait. Rien que d’y penser, ça me serrait l’intérieur du ventre. J’allais faire quoi? Je voulais juste la suivre à distance, sans qu’elle ne me voie.

On a escaladé la longue côte devant l’église, celle qui marque la fin du village. Puis on a continué dans la plaine. Autour, il y avait des champs vastes. Je la regardais toujours, devant moi, rapide, ses cheveux, ses jambes. Elle a bifurqué sur une route, à travers les terres, vers une énorme grange en bois noir. Elle a abandonné sa bicyclette contre le mur et est entrée. Il y avait une vieille Mustang dans l’allée. C’est drôle, je pensais qu’elle n’habitait qu’avec sa sœur.

En me retournant vers le village, au loin, j’ai aperçu un long filet de fumée grise qui montait dans le ciel. Je suis reparti. Maintenant, je savais où la trouver.