Isabelle DAUNAIS [dir.] 
Le roman vu par les romanciers 
Québec, Nota bene, 2008.

Dans Le roman vu par les romanciers1, Isabelle Daunais réunit des textes de huit chercheurs issus du groupe TSAR (« Travaux sur les arts du roman ») du Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill. Leurs recherches se penchent sur le roman du XXe siècle français, de Paludes (1895) d’André Gide à Rideau (2005) de Milan Kundera. Au-delà des œuvres, les chercheurs interrogent les carnets, correspondances, entretiens, préfaces, conférences où se poursuit la réflexion de ces écrivains sur le roman. Sans négliger la singularité de leurs voix, Daunais indique dès le chapitre de présentation que ces considérations entrent en résonance, donnant à la fois des pensées individuelles sur le roman et un tout continu. Elle insiste tantôt sur la modernité, tantôt sur la liberté formelle et idéologique que le roman offre aux écrivains, puis conclut que l’ouverture de ce genre littéraire et son dynamisme le caractérisent, engendrant « une pensée qui n’a de cesse d’accepter d’être dépassée par son objet, parce qu’elle sait que c’est dans ce dépassement que réside toute la valeur du roman » (RR : 7).

Ceci dit, on s’étonne du peu de débats que la question formelle provoque chez les écrivains, hormis la nostalgie pour une « cohésion nucléaire » (RR : 93) du roman que Daunais met en évidence chez Julien Gracq ainsi que la tension qu’identifie Michel Biron chez André Gide entre sa prédilection envers les personnages issus des moralistes du XVIIe siècle et celle envers l’éparpillement que le roman propose. Selon ma lecture, les romanciers préfèreraient décrire la pratique du roman selon une perspective plus humaniste afin de réfléchir sur sa mission ou ses possibilités morales et philosophiques. Par exemple, Mathieu Bélisle, qui se penche sur Marcel Aymé, montre bien comment celui-ci se méfie des écoles naturalistes et psychologiques qui « inféode[nt] le roman à des disciplines intellectuelles » (RR : 64) au profit d’un roman attaché à des « esthésies » (RR : 73), c’est-à-dire l’insaisissable, le dynamique, le changement, d’où l’attrait pour ce genre plus libre. Jonathan Livernois, quant à lui, met en valeur le dilemme philosophique et religieux qui habite le romancier chrétien François Mauriac, déchiré entre l’acte d’écriture et la foi : comment un romancier, démiurge, peut prétendre imiter les passions de l’homme telles que Dieu les lui a insufflées? Inversement, le regard catholique pourrait favoriser une certaine « acuité », une capacité à percevoir la dimension extraordinaire de la réalité, son sens immanent. Ainsi, Mauriac exploiterait l’art du roman afin d’aller au cœur de l’homme où se trouverait le royaume de Dieu plutôt que le néant de sa propre œuvre. Yvon Rivard lit également Le temps retrouvé de Marcel Proust selon la réflexion philosophique que propose l’écrivain. Ainsi, pour Proust, l’écriture permettrait de recueillir des éléments du vécu qui doivent passer dans l’immatériel afin d’entretenir une communication entre le moi présent et le passé : « On écrit et lit des romans pour vivre d’une autre vie, pour sentir que notre vie est une œuvre » (RR : 184).

Par contre, aucune considération ne frappe autant que l’extrême attention que les écrivains accordent à leur place au sein de l’histoire littéraire. Cette préoccupation de l’histoire, signe d’une littérature et d’une culture sûres de leur pérennité, dénote un besoin de légitimation chez ces écrivains. La pratique du roman devient alors une prise de position contre les maîtres et les pères, Balzac et Dostoïevski en tête, comme l’indiquent Biron, à propos de la fascination de Gide pour Dostoïevski, et Livernois, à propos de la transition morale que Mauriac perçoit entre le personnage « typique » balzacien et le personnage déchiré du romancier russe. À ce sujet, l’article de Katerine Gosselin intitulé « Le nouveau roman devant le roman », portant sur les interprétations historiques des tenants du « nouveau roman », montre admirablement comment Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon développent une interprétation de l’histoire littéraire « univoque, destinée, pour ainsi dire, à engendrer leur œuvre propre » (RR : 109). Gosselin insiste sur les contradictions des trois parcours. Par exemple, elle souligne que le « roman traditionnel » change de nature selon l’historien : Sarraute l’associe au roman balzacien, Robbe-Grillet, au roman de mœurs bourgeoises, et Simon, au roman à thèse édifiant et moral. Gosselin conclut que le « roman traditionnel » n’existe pas en soi, qu’il s’agit plutôt d’un « concept polémique » (RR : 128). De fait, chacun ajuste sa vision du nouveau roman à sa propre œuvre : alors que Sarraute préconise l’autonomisation de la réalité psychique, Robbe-Grillet célèbre la « présence visuelle des gestes et des choses » (RR : 116) et Simon, la libération de la morale et de la contrainte mimétique. Enfin, Lakis Proguidis, décrivant l’essai négligé Roman du roman (1977), de Jacques Laurent, met en valeur comment ce dernier se libère de la contrainte structuraliste et de la théorie au profit d’une posture de praticien où il énumère ses lectures. Même si l’angle praticien que tente de mettre en valeur Proguidis me semble intéressant, je crois que l’obsession de Laurent à critiquer la théorie littéraire et le structuralisme trahit un besoin, surtout, de se positionner dans le champ littéraire à l’encontre du discours dominant; cette posture qui dénote un souci de l’histoire et de la tradition m’apparaît typique des romanciers français du XXe siècle tels que les présentent les chercheurs du TSAR.

Par contre, la pratique d’essayiste de Milan Kundera, déployée dans la trilogie L’art du roman (1986), Les testaments trahis (1993) et Le rideau (2005), se démarque considérablement de celle des autres romanciers français, telle que la décrit François Ricard. Il devient alors difficile de reprocher à Ricard ses hyperboles et sa grandiloquence2 compte tenu de l’efficacité de sa démonstration. Ricard montre bien comment les essais de Kundera qui s’écrivent en parallèle de sa pratique de romancier développent ce qu’il nomme la « pensée romancière » ou encore une « conversion anti-lyrique » livrant « l’exploration du monde tel qu’il apparaît à celui qui s’en est éloigné » (RR : 20). Comparant l’écriture à l’acte d’immigration, Kundera postule que tout roman naît des « ruines », d’un acte de « désolidarisation radicale » (RR : 21). La pratique du roman inaugurerait une nouvelle patrie, la littérature, peuplée de compatriotes, les romanciers. Ainsi, contrairement aux romanciers qui réfléchissent au roman selon ses finalités ou selon sa position dans l’histoire littéraire, Kundera aborde de front les devoirs du romancier, réfléchissant non seulement à ses propres romans, devenant ainsi une glose, mais aussi à la création littéraire elle-même. En ces circonstances, la réflexion sur la création appartient elle aussi à l’œuvre, elle n’en constitue plus un satellite ou une nébuleuse qu’on reconstitue à partir de l’épitexte. C’est pourquoi l’œuvre de Kundera, telle que la présente Ricard, m’apparaît aussi intéressante : elle constitue ce qui se rapproche le plus, selon moi, d’un processus de recherche-création de longue haleine où œuvre de fiction et de réflexion convergent.

Somme toute, en associant les réflexions sur l’art du roman aux questions de liberté, de modernité et d’originalité, les études que réunit Daunais réfléchissent non seulement à un genre littéraire et à la place de l’écrivain dans la « république mondiale des lettres », pour reprendre l’expression de Pascale Casanova, mais au développement de la subjectivité et à l’émancipation intellectuelle de l’individu lors d’un siècle marqué par l’influence décroissante des grandes idéologies.

Bibliographie

CASANOVA, Pascale, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999.

DAUNAIS, Isabelle [dir.], Le roman vu par les romanciers, Québec, Nota bene, 2008.

  1. Dorénavant, le sigle RR suivi du folio indiquera les références à cet ouvrage. []
  2. « Chez aucun autre romancier d’importance, […], la réflexion sur le roman ne fait l’objet d’une élaboration à la fois aussi personnelle et aussi rigoureuse ni n’éclaire avec autant de profondeur, de pertinence et de beauté l’œuvre particulière de son auteur en même temps que la nature générale du roman » (RR : 17). []