Pierre Yergeau
La recherche de l'histoire
Québec, L'instant même, 1998.

 

Depuis la sortie du recueil de nouvelles Tu attends la neige, Léonard? en 1992, l’auteur abitibien Pierre Yergeau développe une des œuvres les plus complexes et exigeantes de la littérature québécoise contemporaine. Toujours à la frontière entre recueil de nouvelles et roman, ses onze livres de fiction parus à ce jour explorent les limites de la représentation à l’aide d’artifices narratifs élaborés : mises en abyme, métatextualité, autoreprésentation, narration à tiroirs, etc. Volontiers formaliste − son éditeur, en quatrième de couverture de son plus récent roman, Conséquences lyriques (2010), la qualifie à juste titre de « cubiste » −, l’œuvre de Yergeau rappelle celle de Borges, à qui il a d’ailleurs consacré son mémoire de maîtrise. Bertrand Gervais, pour décrire la poétique de Yergeau, traite de la théorie des « sphères parallèles » :

[blocktext align= »gauche »]Les sphères parallèles suggèrent en effet que des récits peuvent cohabiter dans un même lieu, un même livre, sans interférence, créant des mondes étanches dont nous pouvons suivre les développements. Ce ne sont plus cependant des narrations au sens traditionnel du terme, dotées d’une structure forte, mais des instantanés fragmentés, marqués par l’incomplétude et la disjonction (Gervais, 2006 : 118).[/blocktext]

Les livres de Yergeau mobilisent donc une lecture tabulaire davantage que linéaire. Avec son court essai La recherche de l’histoire1 (1998), Yergeau expose lui-même sa théorie du récit, tant pour expliciter ses ambitions artistiques que pour les situer dans un système philosophique englobant.

Yergeau développe la métaphore du détective privé pour rendre compte de sa vision de la littérature. Polysémique, elle synthétise les rôles du narrateur, du lecteur et du critique. Dans le premier cas, « alter ego du narrateur, le détective a pour fonction première de retrouver une histoire perdue. […] Des éléments éclatés d’une histoire absente, le détective a pour tâche de reconstruire la suite logique des événements » (RH : 14). De ce point de vue, le narrateur d’un roman disons plus « traditionnel » se chargerait lui-même d’ordonner la réalité afin de la transmettre au lecteur. Or, dans une œuvre fragmentée comme celle de Yergeau, où des narrateurs non fiables sévissent2, le lecteur lui-même doit endosser le rôle du détective privé. Devant le chaos d’informations, de phrases et de paragraphes concomitants mais pas nécessairement unis par le sens, c’est à lui de déterminer des suites causales afin de reconstruire une histoire au sein de ce désordre qui, ultimement, imite l’incohérence du monde lui-même. Enfin, le critique, lecteur doté d’une mission particulière, inaugure à l’image du détective le règne de l’ordre, du « Logos » (RH : 74). Filant la métaphore, Yergeau s’interroge aussi sur l’abondance de personnages de détectives privés dans les fictions modernes. Pour lui, une telle mise en scène de l’acte herméneutique (la compréhension d’un texte mimant toujours la quête d’indices significatifs) vise justement à illustrer ce nouveau régime du savoir où l’individu, dépourvu d’ancrages suffisants pour délimiter la réalité du faux ou pour orienter son destin, doit tracer lui-même sa voie. Mais bien sûr, une telle liberté ne peut mener qu’à une perte de contact avec la réalité : « L’activité du détective, et de l’écrivain, est de l’ordre de la paranoïa » (RH : 109). D’ailleurs, peu importe le sens que le détective construit : le malfaiteur apparaît accessoire, puisque « le but de la recherche du détective n’est pas tant l’objet perdu, que la connaissance par laquelle cet objet sera retrouvé » (RH : 107). Lire se rapproche donc davantage du jeu cognitif que d’une quelconque recherche de vérité existentielle immanente. De fait, d’un point de vue existentiel, Yergeau conclut que l’être humain refuse désormais toute téléologie : « Nous ne tenons plus pour acquis que le privé va nous raconter l’anecdote tant espérée » (RH : 109). Incidemment, cette posture explique pourquoi aucune des fictions de Yergeau ne propose de fin, même son roman policier Ballade sous la pluie (1997) qui se termine sur le début de l’histoire de son roman précédent, 1999 (1995).

L’aspect le plus fascinant de La recherche de l’histoire tient de la tension que l’essai entretient entre la réflexion critique et la fiction. Chez Yergeau, fiction et théorie se répondent à merveille à partir de mises en abyme explicites ou de nombreux procédés métatextuels où la fiction est sans cesse mise à mal. Ainsi, La recherche de l’histoire se lit comme une sorte de palimpseste du roman précédent de Yergeau, Ballade sous la pluie, dans lequel un détective privé enquête sur une « lettre volée » qu’un professeur de littérature aurait découverte à Buenos Aires. Ces éléments renvoient explicitement au détective Lönnrot dans la nouvelle « La mort et la boussole » de Borges et à Auguste Dupin dans « La lettre volée » d’Edgar Allan Poe. Ainsi, chez Yergeau, tout se passe comme si la fiction se repliait sans cesse sur elle-même. D’ailleurs, l’insertion dans l’essai d’une suite poétique intitulée ironiquement « en attendant l’histoire » (RH : 58-66) estompe également les frontières entre les genres littéraires. Plutôt qu’une représentation mimétique, la littérature produit un discours sur elle-même, elle s’auto-glose afin de contester ses présupposés réalistes, voire humanistes. En revanche, une telle conception de la littérature suggère précisément le fonctionnement de la pensée de notre époque : « Nous en sommes à ce point de passage où un sujet décentré, dispersé dans la trame historiale des discours, est confronté à un référent incertain et mouvant » (RH : 41). D’aucuns pourraient percevoir dans ce processus une façon de désincarner la littérature, voire de revendiquer une forme d’« art pour l’art », contre laquelle Yergeau se défend : « désintéressé, le plaisir esthétique a pourtant une visée cognitive, qui en dévoile rétrospectivement son mode de fonctionnement » (RH : 31). Notons l’importance ici du terme « plaisir » : la lecture, pour Yergeau, se rapproche du jeu, mais d’un jeu fondamental où l’individu développe ses facultés de compréhension et d’appréhension du réel afin d’échapper aux « méta-récits » qui cherchent à l’avaler.

C’est pourquoi il faut lire les fictions de Yergeau comme des essais elles aussi, des créations réfléchissant en elles-mêmes sur leur processus de construction. Inversement, La recherche de l’histoire laisse pénétrer la fiction. Par exemple, le fragment narratif intitulé « Belcourt! Landrienne! Amos! » (RH : 102-106) raconte des souvenirs d’enfance auxquels un certain frère nommé « Charles » participe, frère à propos duquel Gervais conjecture : « Ce Charles-ci, dont l’apparition est éphémère, est-il à l’origine du personnage de Charles Hoffen [dans son roman 1999]? On ne peut le savoir de façon certaine, mais compte tenu de l’esthétique des sphères parallèles de Yergeau, il est difficile d’y voir un simple hasard » (Gervais, 2006 : 127). Ainsi se chevauchent continuellement fiction et réflexion, non seulement dans La recherche de l’histoire, mais dans toute l’œuvre de Yergeau.

 

Bibliographie

GERVAIS, Bertrand, «Les terres dévastées de Pierre Yergeau : 1999 et la théorie des sphères parallèles», Voix et Images, vol. 32, n° 1, (94) 2006, p. 117-132.

YERGEAU, Pierre, Conséquences lyriques, Montréal, Québec/Amérique (Coll. Littérature d’Amérique), 2010.

________, La cité des vents, Québec, L’instant même, 2005.

________, Les amours perdues, Québec, L’instant même, 2004.

________, Banlieue, Québec, L’instant même, 2002.

________, La désertion, Québec, L’instant même, 2001.

________, Du virtuel à la romance, Québec, L’instant même, 1999.

________, La recherche de l’histoire : essai, Québec, L’instant même, 1998.

________, Ballade sous la pluie, Québec, L’instant même, 1997.

________, L’écrivain public, Québec, L’instant même, 1996.

________, 1999, Québec, L’instant même, 1994.

________, La complainte d’Alexis le Trotteur, Québec, L’instant même, 1993.

________, Tu attends la neige, Léonard?, Québec, L’instant même, 1992.

 

  1. Dorénavant, le sigle RH suivi du folio indiquera les références à cet ouvrage. []
  2. L’exemple le plus frappant se trouve dans Tu attends la neige, Léonard? où le narrateur, qui fait aussi figure d’auteur, ressasse ses souvenirs familiaux. Or, lorsqu’il lit ses manuscrits à sa sœur vers la fin du récit, le lecteur apprend que le narrateur s’est inventé un frère fictif, Léonard, pour médiatiser ses propres souvenirs. []