La métamorphose du ruisseau
2015/04/10 0

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de Faites court!, dont le thème était métamorphose. Ce concours a été organisé conjointement par l’université Rennes 2, l’Université Laval et Le Crachoir de Flaubert, et s’est terminé le 16 février 2015. Arnaud Genois a remporté le premier prix du concours du volet nouvelle de l’université Rennes 2.

Bonjour Monsieur,

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai huit ans. Grand-mère m’a dit que t’écrire est une bonne idée, et que je serai heureux, et peut-être surpris, d’avoir ta réponse. Je ne te connais pas, mais elle m’a dit que toi tu me connais et que je ne devais pas craindre de me confier à toi, car tu serais bienveillant, oui c’est le mot qu’elle a utilisé. Alors comme ça, je vais tout te raconter sur moi, mais j’espère que tu en feras autant quand tu me répondras, sinon ce ne serait pas équitable et on ne pourra pas être copains, tu comprends.

Je sais pas trop par où commencer parce que c’est pas souvent que j’écris des lettres, juste à mes mamies pour souhaiter une bonne année. Ah si, et aussi à Juliette. Juliette, c’est mon amoureuse de l’école. Je la connais depuis le CP en fait, mais avant c’était pas mon amoureuse, elle elle voulait mais moi je pouvais pas parce que à la récré je joue au foot avec mes copains, et après l’école Maman vient me chercher tout de suite alors on peut pas parler, et sinon en dehors de l’école on n’habite pas à côté. Mais un jour je me suis blessé, et je pouvais plus jouer, alors Juliette ben elle passait les récrés avec moi pendant trois semaines. Au début moi je trouvais ça embêtant parce qu’elle parle beaucoup et que des trucs de fille, mais un jour y’a Thibaud et Yann ils se sont moqués d’elle à cause de ses chaussettes alors moi je l’ai défendue parce que je l’aimais bien quand même et qu’il faut jamais faire de mal aux filles et à personne. Et voilà, depuis ça on est amoureux pour la vie. Maintenant à la récré, je joue pas toujours avec mes copains. On a fait un agenda avec Juliette, comme pour la classe : le lundi on passe la récré ensemble, parce qu’on a plein de choses à se raconter comme c’était le week-end, le mardi le mercredi et le jeudi je joue au foot, et le vendredi aussi, mais que la moitié de la récré. Mais je vais lui dire que c’est pas possible de continuer comme ça, parce que mes copains sont pas contents que je quitte le match en plein milieu, surtout quand c’est chaud et qu’on perd. Quand on est ensemble, on se fait des fois des bisous, mais pas trop on fait gaffe que la maîtresse nous voie pas, elle veut pas. Le mercredi après-midi on se voit aussi, derrière la salle de sport. J’ai fait un mensonge à Papa, j’ai dit que le foot commence à treize heures trente alors que en fait ça commence à quatorze heures, et Juliette a fait pareil pour la danse, et comme ça on se retrouve que tous les deux pendant un moment, et là on peut se faire des bisous comme on veut, plein. Juliette elle dit qu’on est libres comme des papillons. Je comprends pas trop ce qu’elle veut dire, mais je lui dis pas, je l’aime et on va se marier. C’est sûr maintenant, elle m’a répondu oui. Comme j’étais timide j’ai pas osé lui demander dans les yeux alors je lui ai écrit une lettre j’aime bien lui écrire des lettres mais je te l’ai déjà dit. Mais comme c’est long par la Poste et que j’ai peur que le facteur il lise ma lettre, je vais les cacher dans son cartable à la récré comme ça elle peut les lire aussitôt et me répondre dès le lendemain. Plus tard j’aurai une immense maison rien qu’à moi, avec Juliette dedans et des enfants, mais bien sûr j’inviterai Papa et Maman souvent quand même, faudra pas les oublier. T’as une amoureuse toi? Désolé je dois te laisser et aller manger avec ma famille, papa a crié.

Je suis là. Comme tu le sais j’étais parti manger et c’était très bon. Papa a fait mon gâteau préféré, une tarte aux pommes. Tellement que j’adore j’en ai mangé trois parts! Et puis c’est bien cette petite pause, comme ça je suis sûr que l’encre est sèche et que je vais pas en barbouiller partout sur la lettre, parce que dans ce cas je devrais recommencer et j’ai mes devoirs à faire, quand même, je peux pas perdre trop de temps. Mais sinon je la continuerai sous ma couette avec la lampe de poche, comme quand je veux encore lire alors que Papa est déjà passé deux fois pour me dire qu’il est l’heure de dormir. Je voulais te parler de mon cadeau d’anniversaire, j’ai enfin eu le Power Ranger rouge. Tu connais? Je l’attends depuis au moins deux ans, mais au dernier Noël, Papa il voulait pas je l’avais entendu dire que c’était trop cher. A mon avis le Père Noël il s’en fout que c’est cher vu qu’il fait des cadeaux à tous les enfants de la terre, et puis au final c’est bête mon papa il l’a quand même acheté et si ça se trouve le Père Noël il était déjà en train de fabriquer le Power Ranger pour le Noël prochain. Mais je suis super content en tout cas, et j’ai envie de jouer avec, mais j’attends demain parce que j’ai déjà la lettre et mes devoirs, et surtout j’ai hâte d’être samedi, car je pourrais jouer avec Erwann et son Power Ranger bleu, ce sera encore plus cool. Parce que samedi, j’ai le droit d’inviter des copains à la maison, mais attention pas de bêtises a dit Maman. Et puis il faut pas embêter Willow (c’est mon chien) parce qu’il est fatigué en ce moment. T’as un chien, toi?

Et tu fais quoi comme travail? Parce que maintenant j’y pense, moi je veux devenir espion, comme James Bond. Je suis sûr que je peux y arriver, parce que déjà j’aime bien observer quand les adultes discutent en bas de la maison, je les écoute en me cachant dans les escaliers (c’est comme ça que j’ai entendu Papa parler du Power Ranger) et jamais on m’a découvert. Ça prouve que j’ai déjà des qualités d’espion non? Sinon comme le papa de Simon, je serai musicien. Ça c’est bien aussi, mais il faut faire le solfège, et c’est les mêmes heures que le foot, alors bon on verra plus tard, et en plus y’a ma sœur qui fait déjà de la flûte et elle s’entraîne dans sa chambre et moi ça m’embête pour mes devoirs je peux pas me concentrer, alors espion c’est quand même mieux. Tiens je t’avais même pas dit encore que j’avais une sœur. Elle s’appelle Tifenn et elle est plus grande que moi. Je la déteste en fait. Elle est au collège et elle se croit déjà une madame et elle est toujours sur son ordinateur à rigoler bêtement. Franchement elle est nulle à l’école et elle se fait engueuler tout le temps par les parents mais c’est bien fait pour elle tellement en plus elle est méchante avec moi. Elle m’appelle « Nabot pas beau » et me pique toujours mes stylos. Donc en fait je préfère pas trop en parler tu vois parce que rien que d’y penser ça m’énerve et j’ai peur qu’elle se mette à jouer de la flûte.

Alors parlons plutôt des vacances, pas des petites d’avril ou je serai sans doute chez Mamie et Papi, mais des grandes d’été. L’autre jour les parents ont dit qu’on allait partir en Dordogne (c’est à peu près dans le milieu de la France si tu sais pas). Pour une fois, on était quand même d’accord avec Tifenn qu’on avait pas envie du tout d’y aller. Moi j’ai rien dit mais elle, elle a râlé pendant le repas, et elle a dit qu’elle partirait pas cette année loin de ses copines. Moi je sais bien que c’est surtout qu’elle veut pas être loin de son amoureux je les ai vus tous les deux se bécoter dans le car. Mais mince, j’avais dit que je parlais plus d’elle. Donc moi aussi je ne veux pas y aller, parce qu’on va encore visiter plein de musées et de grottes, et moi j’aime pas ça c’est pas des vacances à la fin de la journée je suis encore plus fatigué qu’à l’école! Je préférerais qu’ils me laissent ici, je me débrouillerai bien. Et puis je pourrais profiter du petit ruisseau en bas du jardin, c’est l’été qu’il est le plus beau et que j’attrape le plus de poissons. Tiens, encore hier, j’ai attrapé deux gardons, et ben en été c’est au moins six ou sept. Faudra qu’on y aille ensemble si un jour on devient copains et que tu aimes la pêche, tu verras comme c’est beau et qu’on est tranquille.

Je vais maintenant te laisser, parce que j’ai presque plus d’encre et j’ai un contrôle d’histoire jeudi il faudrait pas que je tombe en panne. Quand tu me répondras, j’espère que tu vas me raconter aussi des trucs sur toi, par exemple comment est ta maison et si tu aimes le foot. Alors à bientôt, Monsieur.

Enzo.

* * *

Mon très cher enfant,

Si tu savais à quel point la lecture de ta lettre m’a ému… J’ai un peu pleuré, et beaucoup souri de toute cette candeur. Elle m’est d’un grand réconfort dans l’épreuve que je traverse. Je suis vieux, Enzo, très vieux. J’ai quatre-vingt-huit ans, et je vais bientôt mourir. Il ne sert à rien de me le cacher, il ne sert à rien de te le cacher. Et puis tu m’as demandé de tout te raconter si nous voulons être copains, alors, à quoi bon mentir! Depuis tout ce temps, tu dois penser que ta lettre s’est égarée, mais il n’en est rien. Je te prie de bien vouloir excuser le délai de ma réponse, mais je devais d’abord laisser couler un temps suffisamment long pour te répondre avec justesse.

J’apprécie grandement que tu aies pris le soin d’écrire cette lettre avec tes petites mains, et d’utiliser ta précieuse encre pour moi. A vrai dire, je n’ai moi-même plus eu l’occasion depuis longtemps de le faire, ayant adhéré avec résignation au mouvement des e-mails et des SMS. Il semblerait à ce sujet que mes doigts et mes poignets en souffrent cruellement, tant elles manquent d’entraînement. Je fais donc des pauses, qui me permettent ainsi de peser chacun de mes mots avec le plus grand soin. Tout le contraire de ta lettre : j’avais oublié et j’admire à quel point la spontanéité est grande quand on a ton âge! Comme tu l’as dit, je suis un parfait inconnu à tes yeux, et m’écrire a dû te paraître bien étrange. Je reconnais bien là toute la malice de ta grand-mère… Je vis en effet trop loin de toi pour que tu puisses prendre le temps de venir me rencontrer. Mais moi je te connais bien, Enzo, j’ai pris régulièrement de tes nouvelles et je t’ai observé, je t’ai vu grandir. Tu vois mon garçon, que j’ai comme toi quelques qualités d’espion!

Je sais par exemple que tu tenais beaucoup à cette petite Juliette. Mais la vie étant pleine de surprises, et de désillusions aussi, votre amourette d’enfant n’aura pas duré toute la vie. Jeanne Moreau te dirait « Vous vous êtes connus, vous vous êtes reconnus, vous vous êtes perdus d’vue, vous vous êtes r’perdus d’vue, vous vous êtes retrouvés, vous vous êtes réchauffés, puis vous vous êtes séparés. Chacun pour soi est reparti, dans l’tourbillon d’la vie. » Mais dans ce tourbillon de la vie, elle demeurera à jamais l’amour de ton enfance, le premier, le plus naïf et le plus entier. Tu en connaîtras d’autres, qui t’apporteront souvent du bonheur, et te tireront parfois quelques larmes.

Oui, j’ai une amoureuse : elle s’appelle Emma, elle est très douce, et tu l’aurais beaucoup aimée je pense. Nous nous sommes mariés, et sans vouloir remettre en question ta façon de faire, je crois qu’il n’y a rien de plus beau que de faire ta demande en regardant celle que tu aimes dans les yeux. Elle m’a accompagné une grande partie de mon existence, me pardonnant mes erreurs, acceptant mes défauts. Mais elle m’a hélas quitté il y a quelques temps, la vieillesse l’ayant emportée avant moi. Elle m’a donné trois magnifiques enfants, plein d’imagination et d’énergie, tout comme toi. Si ton confort te préoccupe, je peux t’assurer qu’il n’est nul besoin d’une immense demeure, mais juste d’un cocon chaleureux où l’on puisse voir grandir ceux qui nous sont chers, et qu’il nous appartient d’enrober de doux souvenirs.

Tu me parles beaucoup de foot dans ta lettre. Comme beaucoup de garçons de ton âge, il semblerait que cette passion ait accaparé une grande partie de ton enfance. Autant te le dire tout de suite, moi je n’aime pas le foot, alors ne compte pas sur moi pour une partie avec tes amis! Mais, si je ne me trompe pas, tu as progressivement ouvert les yeux sur d’autres activités, et tu t’es découvert un penchant prononcé pour la musique. Il se trouve que je suis pianiste. C’est mon métier, comme tu me le demandais. Et je serais ravi de pouvoir jouer avec toi, je suis sûr que tu progresses rapidement. Je vois aussi que nous partageons le même intérêt gourmand pour la tarte aux pommes, mais attention, avec les caprices de l’âge, je ne l’aime qu’exclusivement tatin, et dans la pâte faite main! Alors peut-être pourrions-nous, si l’occasion nous est donnée, partir pique-niquer et en déguster quelques morceaux près du ruisseau. Quoique tu risques d’être déçu… Je ne sais pas si tu y es retourné dernièrement, mais je sais de source sûre qu’il est aujourd’hui tari. Terminés, les gardons, les grenouilles, les tritons cendrés. Terminés, les vifs coups d’épuisette pour les attraper. Il n’y a guère plus qu’un amas de ronces où même les lapins ne veulent pas faire leur terrier.

Aux dernières nouvelles, j’ai également appris que ton chien Willow était mort, et que tu avais été très triste, au point de pleurer une nuit entière sur sa tombe dans le jardin. Alors, et même si j’aime beaucoup les chiens, je suis bien content de ne pas en avoir eu, pour ne pas m’affliger un pareil chagrin.

Je voulais enfin et surtout m’assurer que tes rêves d’enfant n’ont pas été déçus. J’y pense souvent ces derniers temps, et cela me préoccupe, au moment même où je regarde ce Power Ranger rouge qui trône encore sur mon piano, un peu désuet. De tes huit à tes quatre-vingt-huit ans, c’est une lente et inéluctable métamorphose qu’ont subi ton corps et ton esprit, mon cher petit. Je voulais te dire que tu as eu tort d’avoir ces mots durs envers ta sœur, qui ce midi te faisait encore ta toilette, prenait grand soin de toi et te rassurait, pauvre grabataire que tu es. Tu lui dois beaucoup, elle qui t’a toujours témoigné un soutien sans faille lorsque tu en avais besoin, ta grande sœur protectrice. Je sais que cette lettre n’aura pas de retour, évidemment. Mais je voudrais que tu saches, si tant est que cela soit possible, ô combien je me suis efforcé, chaque jour, d’accomplir ces rêves et de faire de ta vie une aventure intense. En évitant les ornières de ce chemin tortueux, mais aussi parfois en y sautant volontairement à pieds joints, pour voir ce que ça faisait. Je crois que nous y avons fait de belles rencontres, et que nous nous sommes épanouis. Alors je peux mourir heureux, et tu mourras heureux. Et sans regrets.

Tendrement,

Au petit garçon que j’ai été il y a fort longtemps,

Enzo.