Les Bêtes de Quersagne
2015/04/10 0

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de Faites court!, dont le thème était métamorphose. Ce concours a été organisé conjointement par l’université Rennes 2, l’Université Laval et Le Crachoir de Flaubert, et s’est terminé le 16 février 2015. Quentin Foureau a remporté le deuxième prix du concours du volet nouvelle de l’université Rennes 2.

L

a vallée de Quersagne s’éteignait, douce et bleutée, dans le vent de l’automne finissant, comme on tombe de sommeil. Sur les sommets, il n’y avait que le blanc d’un désert froid, presque phosphorescent dans le début de la nuit. C’était là la limite de ce qu’on pouvait voir depuis le bas-monde : au-dessus siégeaient d’épais nuages clairs qui roulaient contre les étoiles. Les sapins paraissaient défier le vent des montagnes pour s’allonger vers le firmament. D’autres arbres, monumentaux mais morts, se tordaient sur des rochers stériles et faisaient pendre dans le vide leurs branches osseuses, comme s’ils avaient abandonné depuis longtemps leurs rêves de se déraciner.

En une heure, tout, entre le ciel et la terre, semblait avoir été soufflé dans un silence grave et glacial. Décembre était serein entre les monts de Quersagne et berçait le village d’Anseigne dans le fond de la vallée devenue noire.

Quand la dernière lumière d’Anseigne s’évapora, une brise plus chaude que celles qui tournaient dans la vallée depuis la fin du jour passa sur le coq de ferraille du clocher, et le fit grincer. Elle s’envola vers les bois, fit frémir les sapins en égouttant leurs branches, tomba dans les crevasses d’un sentier écroulé sur le flanc d’une montagne et traversa la vallée en suivant le ruisseau.

Un mur de pierres la brisa dans un sifflement aigu, et elle s’écrasa contre une vitre trop fine et trop ancienne qui se fissura. Il apparut alors sur la vitre de la cellule de l’abbé Brumause une étoile argentée et tranchante, alignée avec celle du Berger dans le ciel. L’abbé Brumause dormait profondément, son grand corps lourdement allongé sur le matelas et recouvert de draps pourpres, comme une statue funèbre. Cette nuit-là, il soufflait paisiblement dans sa barbe brune. Il ne rêvait pas : il dormait du sommeil opaque qui fait les grandes nuits, celles qui rendent uniques le jour suivant.

 

L’abbé Brumause, donc, ne rêvait pas. Il crut à tort que les coups qui ébranlaient la porte de sa cellule venaient des derniers instants confus d’un rêve sur le point de s’achever. Lorsque la porte s’ouvrit sur le petit jour d’automne, il s’éveilla tout à fait. La voix qu’il entendit alors était fine : c’était celle du frère Moutain, hôtelier de l’abbaye de Quersagne. Une voix qui d’ordinaire ne dérangeait jamais personne, mais qui s’élevait pourtant dans la cellule de l’abbé Brumause, comme voilée par l’inquiétude qui engorgeait ses chuchotements. Il parla, et avant la fin de son récit, l’abbé Brumause s’était déjà levé et habillé pour quitter la chambre.

À la fin de la nuit, le frère Moutain avait accueilli un berger qui donnait de grands coups de pieds dans la porte principale en criant. Il portait dans ses bras un agneau de son troupeau, qu’il avait muselé d’une ceinture de cuir et couvert – ou plutôt attaché – dans une couverture noire. Toujours en hurlant, l’homme avait présenté l’agneau au frère Moutain. Il avait aussitôt couru jusqu’à la cellule de l’abbé.

Les deux hommes de Dieu marchaient dans les sombres couloirs de l’abbaye, le torse haut et les muscles tendus sous leurs soutanes encore pleines de la fraîcheur de la nuit. Lorsque l’abbé demanda à l’hôtelier ce qu’avait l’agneau, l’hôtelier posa sa main sur l’épaule de l’abbé pour le presser d’avancer.

— Vous verrez par vous-même. Ne parlez pas, il nous faudra sans doute beaucoup prier ensuite.

 

Les rayons du soleil tombaient, blancs, dans la chambre de Mona. Sur l’armoire courait l’ombre ondulante et floue des branches du bouleau du jardin, comme si l’arbre tamisait la lumière de la pièce pour ne pas éveiller trop vite l’enfant. Les yeux de Mona s’épanouirent doucement. Sa chambre était encore vague d’un sommeil sans rêve. Mais d’un premier regard éteint sur l’armoire, elle vit l’ombre fragile d’une étoile qui filtrait le soleil. Une fissure à sa vitre.

Puis il y eut un coup. Sous son matelas coloré, passant entre les lattes solides et vernies de son lit, il y eut un coup silencieux mais ferme.

Accroupie au pied de son sommier et soulevant d’une main faible la couette encore tiède, Mona regarda Saturne recroquevillé contre le mur, dans un angle sombre. Le chat s’était terré sous son lit, et tout ce que l’enfant distinguait de l’animal était un tas de fourrure grise tournant dans la poussière grasse, cherchant à s’étirer. En se mouvant, le chat voulait miauler, mais ne miaula pas. Il fit ronfler dans sa gueule une sorte de long gémissement criard, incontrôlé et entrecoupé de hoquets en saccades, comme le rire du diable. Ce cri douloureux était inconnu à l’enfant, mais il l’était encore plus pour Saturne qui, en s’entendant mugir, se roula sur le sol et griffa sauvagement le mur. Le chat se tordait de douleur, mais plus encore de peur. Et lorsque sa queue émergea de son corps furieux, se distordant elle aussi, Mona la saisit pour faire sortir l’animal agonisant.

Quand ses parents entrèrent dans la chambre éclatante de lumière orangée, Mona tenait son visage de sang entre ses doigts tremblants, la douleur coincée dans sa bouche déchirée. Elle courut les yeux fermés vers sa mère et écrasa ses joues meurtries sur ses hanches. Enfin, elle hurla et fut emmenée dans le couloir.

Son père se pencha sous le lit et fit voler à travers la pièce le petit matelas tâché de sang d’enfant. Dans sa terreur lumineuse, Saturne enfouit son museau dans sa main en hurlant. Car c’était bien une main velue poussant au bout d’un bras noueux et difforme qui avait tranché la figure inquiète de Mona. Son père recula et ferma la porte de la chambre au moment où, de toute sa nouvelle hauteur – celle d’un petit enfant –, Saturne se dressait sur ses pattes arrière, sans doute sur le point de devenir des jambes, et hurlait en souriant.

 

L’abbé Brumause poussa la petite porte de l’étable et avança. Il courut presque à l’air libre, et resta immobile au milieu de la cour, le visage tourné vers le soleil de midi étrangement chaud. Le doyen Hamoris le rejoignit lentement, la bouche grande-ouverte, les doigts crispés par la peur. Il s’arrêta un bref instant derrière l’abbé Brumause, puis reprit son souffle et se plaça face à lui. Son regard ridé chercha celui du prêtre, puis il parla calmement :

— Qu’allons-nous faire d’eux? Pourquoi ici, dans notre vallée, dans notre abbaye?

L’abbé de Quersagne ouvrit les yeux et les plongea droit dans l’astre du jour, espérant percevoir autre chose qu’une voix humaine. Aussi vite, il jeta son regard à terre et répondit, presque dans un murmure :

— Que peut-on faire? Prévenir ou taire? Les enfermer ou les libérer? Les regarder souffrir, changer…? Les tuer…? Vous avez entendu leurs cris, leur souffrance ; vous les avez vus se changer un peu plus à chaque minute, et nous regarder un peu moins à chaque instant. Mais avez-vous croisé leur regard? Avez-vous eu le courage de regarder ces êtres dans les yeux?

Le doyen hésita, puis bafouilla :

— J’ai vu leurs mains, leurs museaux puis leurs visages. J’ai regardé cet…l’agneau dans la paille… Je l’ai vu se dresser. J’ai vu…

Mais les avez-vous regardés dans les yeux?

Le doyen Hamoris, pour la première fois depuis des années, secoua la tête avec désespoir.

— J’ai croisé leur regard à tous, reprit l’abbé Brumause, l’un après l’autre. J’y ai vu la souffrance et l’effroi de la bête… mais il me semble… Je suis sûr d’y avoir aussi vu la Grâce. Un élan de Vérité, notre Vérité, mon ami. J’y ai vu quelque chose… croyez-moi, par pitié… quelque chose qui descendait directement de Dieu.

Une brise tiède souffla sur les deux hommes, dérangeant leurs soutanes salies par l’étable.

— Que faire… murmura l’abbé. Ne pensez-vous pas que nous ne devrions rien faire? Et laisser faire Dieu? Cet agneau et ce chat se transforment à notre image. A notre image, mon ami. Laissons…

Il fut coupé par le fracas de la porte de l’étable contre le mur de bois. L’hôtelier Moutain les regardait en pleurant.

— L’agneau parle! cria-t-il.

 

Philippe Ourdelais regarda sa femme de toute sa colère, de toute sa peur, et s’écria qu’ils devaient tuer le chien. L’abattre dans la grange d’une balle dans le crâne. Mais Marie-Lou Ourdelais avait croisé le regard de Griffon quand elle l’avait vu s’écrouler en geignant près de sa niche, à travers une vitre fissurée pendant la nuit. Philippe, leur fils Antoine et elle-même l’avaient enfermé dans la grange, et depuis le chien se jetait sur les murs en aboyant, puis en grondant.

— Ça ressemble à des mots. Le chien veut parler. Il faut l’emmener à l’abbaye. Il faut le montrer aux frères du cloître!

Philippe, son fusil figé dans ses mains, ne savait plus s’il avait peur de son chien ou de sa femme. Il ne put répondre.

— Tu le tueras là-bas si tu veux, mais il faut leur montrer… qu’il parle!

Antoine poussa une lamentation grave et gorgée de sanglots. Dans son esprit frêle se confondirent un instant la peur de son père, de la mort de son chien et des moines de Quersagne. Antoine avait tenu Griffon dans ses bras à dix ans, et avait laissé le chiot lui lécher les mains. L’animal lui avait fait du bien, comme le docteur l’avait dit. Antoine aimait le docteur qui lui avait donné Griffon, douze ans plus tôt, mais il avait toujours détesté les moines de Quersagne. Ils disaient à ses parents des choses qui blessaient Antoine quand il les comprenait. Ils disaient à Maman que Dieu l’avait fait idiot pour d’autres raisons, pour des raisons du ciel, et à son père qu’il devait être fort avec lui. Mais Antoine les détestait aussi pour leurs histoires qui font peur. Sa Maman lui disait que, quand il se faisait du bien dans son lit, quand il buvait trop à un mariage, quand il faisait peur aux enfants d’Anseigne, Dieu le punirait par le malheur sur la maison et par des cauchemars envoyés par Ses anges.

En ce début d’après-midi de décembre, en entendant hurler son chien, Antoine Ourdelais avait plus que jamais peur de l’abbaye de Quersagne.

 

— Parlez-moi. Faites de vos mots les premiers de cette ère.

L’abbé Brumause regarda le doyen Hamoris. Puis il répondit avec le sourire qu’il avait toujours rêvé d’avoir :

— Les hommes peuvent-ils parler après de telles paroles? Prions, mon ami, nous parlerons quand Ils nous parleront. Quand ils seront là tout entiers.

— Mais le Diable…

— Ne peut avoir usé de telles paroles. N’avez-vous pas entendu ce qui a été dit? Cette voix, ce Verbe divin qui est sorti de Sa bouche, en Sa langue. Comme Il citait les textes que nous connaissons et qui font notre vie. Non, mon ami, le Diable n’est pas en nos murs. Et maintenant qu’Ils sont là, Satan n’y sera jamais plus.

— Le chat a attaqué l’enfant…

— Il restait de la bête en lui. Et la bête avait peur. Leurs regards, pendant qu’Ils se métamorphosaient, en était la preuve. Imaginez : n’auriez-vous pas peur, si un…

On frappa à la porte de la cellule. Encore. La fine voix curieuse de l’hôtelier annonçait la venue d’un autre animal. La famille Ourdelais voulait leur montrer leur chien.

— Nous voilà! s’écria l’abbé Brumause.

Puis il se tourna vers le doyen, qui commençait à comprendre, donc à pleurer.

— Il en viendra d’autres. Il en faudra d’autres, pour Son armée. Venez participer à la consommation des siècles, mon ami. Aujourd’hui, le monde recommence, et Il fait de nous ses bâtisseurs.

 

Griffon était dans une grande caisse en bois clouée, et ne bougeait plus. Son souffle seul résonnait contre les planches tremblantes. Antoine voulut tendre la main et toucher la prison de son frère, mais il avait peur. Ce jour était son jour de peur.

— Il sortira, Antoine, dit la grosse voix du curé. Il n’aura même pas besoin de nous pour sortir.

Le sourire de l’abbé Brumause impressionna le triste idiot : jamais il ne lui avait souri de la sorte. Plus aucun air de punition ne tendait ses traits. Le curé avait l’air gentil. Pourquoi?

— Va aux cuisines, et demande ce que tu veux à Caroline de ma part. Je dois parler à tes parents. Ne t’inquiète pas pour Griffon : tu le reverras vite. Il ne souffrira bientôt plus.

L’hôtelier Moutain fit rouler la caisse sur un diable rouillé vers l’étable silencieuse, en face de la porte des cuisines, et Antoine quitta le cabanon et traversa la cour dans la même direction. Le pas décidé d’Antoine rassura l’abbé Brumause qui se dirigea, radieux et fort comme un saint, vers le couple Ourdelais.

— Vous n’aurez pas à tuer Griffon. Nous le cacherons avec Eux…avec les autres, comme il nous a été commandé par les ordres de Dieu.

— C’était bien des mots? demanda Marie-Lou en se jetant presque aux genoux du prêtre. C’était des mots qui sortaient de sa gueule!

— Des mots, et plus encore.

— Et sur son dos? interrogea Philippe sur un ton d’égaré.

— Dieu seul le sait, et nous ne le saurons que lorsque…votre chien se présentera à nous sous sa nouvelle forme.

— Quelle nouvelle forme…? implora Marie-Lou, tordant ses lèvres tremblantes.

L’abbé n’osa prononcer quoi que ce fût. Il ne sut plus soudain si ce qu’il allait avouer était trop monumental, trop transcendant pour qu’une langue humaine l’exprime, ou bien s’il devait ne rien dire pour garder secret le préambule du plus grand événement des millénaires.

Ce fut le doyen Hamoris, debout à leurs côtés, qui répondit :

— Ce sont les mêmes êtres que Jacob vit en rêve monter et descendre de l’échelle céleste. Ils sont de la même race divine que celui qui a annoncé à la Sainte Vierge son immaculée conception. L’un d’entre Eux nous a parlé. Il nous a révélé leur nature, leurs projets au nom de Dieu, et…

Un hurlement haineux constellé de pleurs immondes déchira alors le jour éclatant de l’abbaye. De l’intérieur de l’étable il s’envola vers la vallée, et n’était pas encore éteint lorsque les moines et la famille Ourdelais s’engouffrèrent dans la semi-obscurité du bâtiment, curieusement chaud.

C’était Antoine qui avait hurlé. Il avait hurlé toutes les peurs qui, depuis le levé du jour, écartelaient son crâne, les souvenirs des châtiments pour sa douce idiotie, les cauchemars envoyés par les anges. Ils étaient venus pour le punir, il en était certain. Le curé l’avait dit à Maman.

Le visage d’Antoine lui faisait affreusement mal, tant il criait et pleurait. Il n’avait même pas mal aux doigts, alors que certains étaient sûrement cassés à cause de la pierre qu’il avait soulevée, grâce à laquelle il n’avait plus eu peur pendant quelques secondes.

Près de lui, dans la paille, deux grandes formes parfaites, recouvertes d’un fin duvet blanc et aux ongles bleus, étaient étendues immobiles, figées dans leurs dernières crispations. Deux lambeaux plumeux sortaient de leurs dos, mais ne pousseraient plus. Car sur leurs épaules nues s’ouvraient leurs crânes broyés par la pierre d’Antoine, deux chevelures d’une couleur indescriptible et une sorte de chair pâle qui se mêlaient au foin en coulant. Un autre corps, déformé et velu à tête vaguement humaine, mais pleines de crocs, gisait tordu dans la caisse de bois éclatée. Il était presque coupé en deux. Un lourd débris de pierre de taille était encastré dans son dos ouvert et brisé. Et Antoine hurlait qu’Ils étaient venus pour lui.

 

« Louez-Le, vous tous, ses anges,

Louez-Le, vous toutes, ses armée. »

Psaumes 148 : 2