La reine de chez Steinberg
2016/02/24 1

Q

uébec, 24 décembre 1976. 18 h 02. Chez Steinberg, épicerie de quartier située au coin de la rue Bayard et de la rue Saint-Vallier Ouest, il n’y a pas de clients. Des étalages de produits festifs dégarnis, des circulaires souillées et déchirées sur le plancher sale ainsi que des décorations de Noël défraîchies marquent la fin d’une journée achalandée. Près du comptoir à tabac, Pierrot (18 ans), Momo (16 ans) et Tanguay (17 ans) discutent entre eux et madame Gagnon (47 ans) feuillette Le Petit Journal derrière son comptoir-caisse. En sourdine, la radio diffuse le single Noël 70 des Poppys.

 

MADAME GAGNON

My, my, ’est pas mal cute la jeune qui a été choisie dans notre boutte pour être duchesse. Me demande ben si a gagnera pas contre la fille qu’y ont montrée hier à TV… T’sais, celle dans le comté Saint-Jean-Baptiste. Celle avec les gros cheveux gonflés pis les faux cils en dessous des yeux. A fait assez dure! En tout cas, c’était pas comme ça dans mon temps. On était ben plus fancy que ça, nous, su’ les chars avec le Bonhomme, nos vraies fourrures, nos robes pis nos coiffures.

 

TANGUAY, moqueur

Vous avez été duchesse, madame Gagnon?

 

MOMO, chuchote

Duchesse de la bouteille, ouais!

 

Pierrot donne un coup de coude à Momo pour lui faire signe de se taire.

 

MADAME GAGNON

Oui, monsieur! La plus belle duchesse de la batch de ’55. La première reine couronnée. Je sais c’est quoi être connue pis admirée, moé.

 

TANGUAY, chuchote à Momo

T’as peut-être raison, elle a trop bu, faut croire. C’est rendu qu’a se fait des histoires.

 

MADAME GAGNON, pour elle-même

Dans mon jeune temps, avant d’être icitte, c’est monsieur Steinberg, le big boss, qui m’a appelée pour me rencontrer parce qu’y’avait vu ma photo dans le magazine Sears. C’était juste des folies à l’époque, je posais pour le fun. Mais ma photo en petite tenue… ça l’a pas laissé indifférent, Steinberg.

 

TANGUAY, moqueur

Êtes-vous ben sûre de ce que vous dites, madame Gagnon? C’est-tu vraiment une photo de vous dans un magazine qui a convaincu monsieur Steinberg de vous donner une job de caissière?

 

MOMO, chuchote aux autres

C’était pour qu’elle arrête de se promener en bobette chez Sears que le bonhomme y’a offert une job. Y’était gêné pour elle.

 

PIERROT, chuchote

Cibole, les gars.

 

MADAME GAGNON, offusquée

M’as te dire une affaire ti-gars, j’étais un model pis y m’a trouvée assez de son goût pour me demander d’être sa secrétaire. Qu’est-ce tu veux? C’est ça un homme. Tu deviens sa secrétaire parce que t’as les charmes qu’y faut, pis après… Ben, c’est pas de tes affaires ce qui se passe après!

 

MOMO

C’est ben beau vos histoires…

 

TANGUAY, moqueur

Vos histoires de soûlonne…

 

MOMO, ricane

Mais dites-moi donc, comment ça vous êtes icitte d’abord?

 

MADAME GAGNON

Ben, j’étais mariée, ti-gars, pis je savais ben que j’allais pas juste classer des papiers. T’sais, je dis pas que ça m’aurait pas tenté, mais j’avais des bouches à nourrir à’ maison. Des fois, je me dis que si je l’avais suivi, le beau Sam Steinberg, j’aurais peut-être eu une vie de rêve avec ben des bidous, des maisons à Las Vegas, des bijoux pis un ou deux poodles avec ça. J’aurais pu être dans le vrai monde, moé.

 

MOMO

Pis pourquoi vous l’avez pas laissé votre mari, madame Gagnon? Ç’avait l’air d’un bon deal son affaire au bonhomme Steinberg.

 

PIERROT, chuchote

C’est parce que c’est pas vrai, innocent. Tu vois ben qu’est folle braque. Arrête donc!

 

MADAME GAGNON

Je l’aimais mon mari, moé. Pis l’amour, c’est ben plus fort que l’argent. Tu vas voir quand tu vas être grand, tu vas comprendre.

 

MOMO, chuchote

C’est pas parce qu’a l’aimait, c’est parce qu’y’a frappait. A l’avait la chienne de partir.

 

PIERROT, irrité

Voyons, dis pas des affaires de même. On a assez de madame Gagnon qui invente des niaiseries, pas besoin d’entendre les tiennes en plus. Là, on a en masse de pelletage à faire avant de partir pis ça me tente pas d’arriver en retard pour le réveillon chez nous. Fait que lâche, là, pis grouille.

 

MOMO

C’est pas moi qui invente des affaires sur madame Gagné, c’est Ginette qui parlait de ses histoires de ménage à madame Langevin l’autre jour.

 

TANGUAY

Bon, la mémère à Morin qui placote avec les bonnes femmes sur le chiffre de neuf heures asteure.

 

MOMO

Ta gueule, Tanguay!

 

MADAME GAGNON, pour elle-même

Moé, j’étais faite pour être famous. Ma mère m’a toujours dit que j’étais trop belle pour rester dans Québec. Elle, a voulait que je sois une danseuse. Pas danseuse cochonne, nenon, danseuse dans les grands cabarets avec les paillettes, le glitter su’ les joues pis les grandes plumes. Le gros kit, là! Moé, j’aurais pu être une femme respectée pis aimée partout dans le monde. J’ai fait ben des rencontres, avec du ben beau monde à part de ça. Ces gens-là me disaient tout’ de partir à Hollywood. J’aurais pu être à TV, pis devenir une star…

 

TANGUAY

Pis à place, vous êtes devenue caissière? Me semble que ça tient pas debout votre affaire.

 

MADAME GAGNON

Pas n’importe quelle caissière, ti-gars. Je suis la reine des caissières! (Elle sort le modèle réduit d’une caisse en bronze.) Moé, j’ai gagné des prix icitte!

 

MOMO

Bon, une autre affaire! Est pas juste reine du Carnaval, est reine des caissières aussi!

 

Momo et Tanguay rient.

 

MADAME GAGNON

Vous pouvez ben rire mes p’tits maudits, mais moé, je suis pas n’importe qui. J’ai été une winner pour plein d’affaires dans vie.

 

TANGUAY, aux autres commis

C’est quand même dommage qu’a l’aille perdu sa dignité…

 

PIERROT, aux autres commis

Eille, ça va faire là! (Pierrot se retourne et s’adresse à madame Gagnon.) Madame Gagnon, on va sortir pelleter la neige à l’entrée. Y’a pas un chat, pis on ferme dans une heure anyway… Joyeux Noël, là!

 

Madame Gagnon, désintéressée, fait un signe de tête en guise de réponse et retourne à sa lecture. Une fois les garçons à l’extérieur, elle dépose le journal, appuie ses coudes sur le comptoir et pose son regard rêveur sur le sol. Le bruit de la tempête se fait entendre dans l’épicerie, mais elle n’est pas perturbée, elle garde la même position. Elle semble absorbée par ses pensées. Les lumières de l’épicerie s’éteignent graduellement sur la figure immobile de la caissière de chez Steinberg.