Encore une fois, les animaux morts
2017/07/05 0

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uand nous étions encore une famille nucléaire, que nous habitions tous ensemble, mes deux frères, ma sœur, mes parents et moi, nous avions beaucoup d’animaux : des rats domestiques, un cochon d’Inde, des poissons et des chats, plusieurs chats. Dans ce temps-là, dans ce coin de la ville pris entre St-Michel et Rosemont ‒ dans ce quartier n’ayant pas de nom véritable, dont l’épicentre est cette rue si souvent parcourue, si souvent détestée : Jean-Talon, entre Pie-IX et Saint-Michel ‒ sur les avenues, entre les maisons des vétérans qu’ont rachetées des immigrants italiens, maghrébins et pakistanais, rôdaient des chats de ruelle. Les chattes en chaleur nous réveillaient, les nuits d’été, avec des miaulements rauques et elles accouchaient quelques semaines plus tard sous les balcons des voisins, parfois sous le nôtre. Parmi les souvenirs de mon enfance se trouve celui d’avoir flatté beaucoup de petits chats qui n’appartenaient à personne, après quoi ma mère me demandait d’aller me laver les mains pour ne pas attraper de microbes.

Un jour, je devais avoir douze ou treize ans, les rumeurs ont commencé à courir. On disait qu’un homme en camionnette blanche, une camionnette de prédateur, de meurtrier de films américains, rôdait après le coucher du soleil. On disait qu’il en avait contre les chats sans propriétaire, mais aussi contre certains chats domestiques qui avaient la permission de sortir hors de leur maison, et qui ensuite disparaissaient pour toujours, laissant derrière eux des maîtres inconsolables. Pour les chats qu’il ne pouvait attraper, l’homme à la camionnette déposait des bols de croquettes empoisonnées ça et là, dans les ruelles, les stationnements commerciaux, proches des poubelles, là où les matous aiment se regrouper. Deux chats de notre voisine immédiate étaient ainsi morts dans des gémissements atroces, la vétérinaire du coin de la rue n’avait pas pu les sauver. Au cours de cette période où les chats errants se raréfiaient dans les rues, un petit chaton avait pris l’habitude de venir nous demander à manger chaque matin, il miaulait très fort et très mal, ma mère avait dit que c’était peut-être parce qu’il avait été peu et mal nourri, peut-être la malnutrition avait-elle affecté sa voix, et son poil aussi, qui n’était pas soyeux mais rêche. Nous lui refilions de la nourriture molle de notre grosse chatte domestique, une persane qui refusait de manger des croquettes, qui ne mangeait que de la dinde en conserve, parfois du poulet, et qui s’est laissée dépérir de jalousie quand finalement nous avons adopté ce petit chat braillard qui n’a jamais beaucoup grossi. J’ai beaucoup pleuré lorsqu’on l’a fait euthanasier, notre grosse chatte persane devenue incontinente, mais je ne me rappelle pas que ça ait été une peine prenante, durable.

Ça nous allait bien, un chat trouvé dans la rue, peut-être mieux, finalement, qu’une chatte aristocratique qui avait tellement mauvais caractère que ma mère devait mettre des gants de vaisselle pour la brosser, sinon elle finissait les bras en sang à force d’avoir été griffée. En tout cas, moi, ça m’allait mieux, un chat sauvage, une bâtarde à la fois très dépendante de nous et très farouche. On l’a adoptée, on a découvert que c’était une femelle, c’était notre chat, mais elle restait un chat de ruelle. Elle n’aimait pas rester enfermée très longtemps, et son affection était quelque chose de précieux, de délicat même, qu’elle ne nous donnait pas souvent, qui se manifestait par de petits ronronnements, sans grande démonstration. J’ai grandi, j’ai vieilli, un jour je suis partie de la maison familiale, j’ai emménagé dans un appartement avec beaucoup de colocataires mais aucun animal. Mais quelque mois plus tard, j’adoptais deux chattes que j’ai toujours. Je pense même souvent que ce sont mes enfants, je les appelle Mes filles. À vrai dire, je sens confusément que si je tombe enceinte, il y a plus de risque que j’accouche non pas de bébés enfants mais de chatons. Mon imagination ne dit pas si je les allaiterais ou pas; des petites dents de bébés chats, ça doit croquer durement les mamelons.

Il y a deux semaines, j’ai appris que Grigri, la petite chatte sauvage qu’on a adoptée jadis, dont le poil est devenu soyeux grâce aux croquettes nourrissantes qu’on lui a données, mais qui miaule toujours aussi mal, que Grigri, du jour au lendemain, a commencé à ne pas aller très bien. En une journée, en fait. Ma famille a pensé qu’elle avait peut-être fait un AVC, elle marchait en zigzag, n’arrivait plus à descendre les escaliers, miaulait après des choses qui n’existaient pas; peut-être voyait-elle des fantômes, on dit souvent que les chats savent voir les morts. Mon petit frère a installé un drap dans la cour pour qu’elle puisse s’y reposer, puisqu’elle a toujours préféré être à l’extérieur. Avec mon autre frère, ils ont convenu que le lendemain, ils allaient l’amener à la clinique vétérinaire. Mais le lendemain, Grigri a disparu. Elle n’est jamais revenue.

La voisine dit l’avoir aperçue deux ou trois jours plus tard, au loin, avec du sang qui lui sortait de la gueule. Quand la voisine s’est approchée, Grigri s’est sauvée. L’hypothèse la plus probable, c’est qu’elle a senti la mort venir et a préféré l’affronter seule. Moi qui me suis toujours identifiée aux chats en général, et à Grigri en particulier, je me demande si parmi toutes les choses que l’on partage, cette petite bâtarde et moi ‒ le désir de choisir qui prend soin de nous, une origine mêlée, un goût pour l’aventure qui pourtant se tarit le soir, à la porte de ce qu’on sait être la maison, et les talismans, que je collectionne et dont elle porte le nom ‒ je me demande si dans notre lot commun, le désir de soustraire notre douleur au regard de ceux qu’on aime est une grâce ou une faiblesse, une pudeur ou une force. Je me demande ce que je dois apprendre du goût des animaux de vivre leur détresse en privé, je me demande si comme eux, je dois lécher mes plaies dans le noir, quand personne ne me voit. Ou devenir humaine, essayer de comprendre que si je souhaite être accompagnée, je dois entrouvrir les pans de ma détresse, en parler sans me braquer. Sans disparaître.