Entre deux journées
2017/07/19 0

Le tournoi

S

ur le balcon, le soleil de midi nous tombait dessus. Moi, Léo, Coralie et Joëlle, tous assis sur des vieux fauteuils extérieurs avec une Pabst dans la main. On regardait la rue et le stationnement. Y’avait pas grand-chose à regarder, quelques voitures brûlantes et une asphalte poussiéreuse qui fondait presque. La canette de bière était glacée dans ma main et j’aimais voir Léo, Coralie et Joëlle sourire. On a ri en pensant à notre jeunesse passée ensemble, on a bu beaucoup de bière sous le soleil.

C’était une fin de semaine spéciale à Jonquière. Les étudiants du Cégep avaient organisé un tournoi de Beer-pong extérieur. On s’est rendus à pied à la compétition. On marchait un peu croche, avec les caisses de Pabst dans les bras. C’était derrière un bloc appartement, dans une cour en gravier. Les tables étaient déjà prêtes avec les verres en plastique rouge et les balles de pingpong.

J’ai été mis en équipe avec une fille de Montréal que j’avais jamais vue. On a gagné quelques parties, mais on s’est pas rendus en finale. Elle est repartie assez tôt et je pouvais pas me souvenir de son nom. Le soleil se couchait au ralenti sur la ville grise, sale et belle. J’en étais déjà à une douzaine de bières. J’ai pissé dans tous les buissons et sur la portière de quelques voitures.

Léo s’est mis à me poursuivre avec une bouteille de rhum. Je me suis sauvé un bon moment parce que l’odeur m’écœurait. J’ai fini par abandonner et j’ai pris quelques gorgées. J’ai tout de suite vomi sur la clôture qui séparait les deux terrains. Léo prenait des photos de moi. J’ai relevé la tête en m’essuyant la bouche sur la manche de ma chemise. Léo m’a dit « Dude, c’est le party le plus malade de ma vie. » et on est allé se reprendre chacun une canette de Pabst dans la glacière.

Après ma vingtième bière, je suis allé m’asseoir contre la même clôture pour regarder tout le monde. Entre deux voitures, je voyais la maison et les tables posées sur le gravier, avec tous les gens saouls autour. J’étais content de les voir sourire. J’ai penché la tête à ma gauche pour vomir par-dessus mon épaule. Je me suis rincé la bouche avec une gorgée de bière. J’étais tellement heureux de voir tout le monde sourire.

Je me suis levé pour aller voir les autres. Léo s’est approché de moi et m’a chuchoté quelque chose dans l’oreille. Il est parti en courant et moi je suis resté là, sous le choc. Je pouvais pas y croire. Je me suis mis à trembler des mains. Rien n’avait plus d’importance. Les secrets sur la mort sont ceux qui donnent le plus de courage.

Je suis allé voir Mélissa et j’ai enfin osé lui dire comment je la trouvais belle depuis longtemps. Je lui ai dit des choses avec mon haleine terrible. Et quand je n’ai plus rien eu à dire, je l’ai embrassée. On est allés chez elle en marchant sous la lune brisée en deux. Étonnement, j’ai réussi à lui faire l’amour. Je me suis endormi nu dans son lit simple, en pensant à une fille que j’avais aimée pour vrai.

Un samedi

J

e me frotte les yeux du revers de la main. Les draps sont gris pis usés. La place à côté de moi est vide. J’ai encore mes jeans, ma chemise pis mes chaussettes. J’ai la nausée plantée dans mes tripes et mon crâne est mince comme une coquille d’œuf. Les murs blancs sont loin les uns des autres pis moi je suis là, coincé au milieu. Apparemment je me suis juste écrasé sur mon lit en perdant connaissance. Ça fait changement des heures d’insomnie.

Y’a du bruit dans l’appartement. Je me lève trop vite pis je tombe presque par terre. Ma coloc est dans la cuisine à se préparer un déjeuner. Faut pas que je dégueule pendant qu’elle mange. Je fais toujours un caliss de bruit d’agonie quand je dégueule. C’est plus fort que moi. Je ravale mon envie de vomir du mieux que je peux en enfilant mes bottes. Un des deux lacets me pète dans la main. Je fais un nœud du mieux que je peux avec ce qui reste en sacrant à voix basse.

Dehors y fait froid mais je le sens moins que d’habitude. Les piétons me regardent. Les conducteurs me regardent. Les oiseaux les poteaux électriques les blocs appartements le trottoir les nuages le dépanneur à bières. La ville en entier me regarde. Come on, crissez-moi patience.

J’arrive devant la porte du 670, rue de la Tourelle. Je sonne, Léo ouvre la porte. « Tu veux-tu un bon café, mon gars? » Je fais oui de la tête. Mais je vais me servir un grand verre d’eau avant. Je réussis à le boire presqu’en entier. C’est un truc que j’ai trouvé pour rendre l’expérience plus agréable. Je me brasse le ventre d’un bord pis de l’autre. À genoux devant la toilette, je referme la porte et tout sort d’un coup. Un grand jet froid d’acide gastrique dilué. Je tire la chasse, m’assoie à côté du bol. Tabarnak. J’ai du plaisir à vomir. J’ai du plaisir à vomir chez un bon ami. J’ai du plaisir à me sentir dans mon corps comme dans un sac à vidanges. Holy shit. Je me rince la bouche et m’essuie sur la serviette de quelqu’un.

Léo me tend mon capuccino dans une petite tasse blanche. Merci Léo. On s’installe à table et on parle de bière, de vin. On parle toujours de bière et de vin. J’ai envie d’ouvrir une bouteille et de la vomir demain matin. Une demi-heure passe et j’ai même pas fini la moitié de mon café. Je suis vraiment à chier. Je suis à chier en osti.

Je dis au-revoir et je retourne chez moi affronter les murs blancs. Fuck it. Aujourd’hui j’affronte rien. Je vais laisser gagner le maudit espace entre moi et les murs. Entre le tremblement de mes doigts et un corps qui m’attend quelque part. Entre mon manque d’intérêt et les canettes de bière dans mon frigo. Gustave se couche sur mon ventre en me regardant dans les yeux. Sa tête se frotte sur mon torse. Les ronronnements me calment un peu. Not a bad day.

Entre deux journées

L

a porte veut pas s’ouvrir. Je cherche dans ma poche de manteau et trouve mes clefs. Je m’assoie du côté conducteur avec ma bouteille de Session IPA entre les jambes. J’en prends des bonnes gorgées en regardant la rue vide et sombre et enneigée. Y’a personne autour. Je mets la clef dans le contact et le moteur fait des drôles de bruits avant de démarrer. J’ai les yeux comme des grosses vis plantées dans mon crâne. Je suis bien placé pour voir les lumières de la basse-ville, au loin. Je me dis qu’il y a peut-être quelqu’un là-bas, assis dans sa voiture, à me regarder. Quelqu’un d’aussi seul et aussi saoul que moi. Quelqu’un avec la nausée qui vient du fond du cœur. Une autre moitié de cadavre qui s’engourdit avec de la bière tiède pis flat. Une autre machine à retenir ses larmes. Mais on s’en caliss un peu.

En fouillant dans la boîte à gants, je trouve un disque de metalcore que j’aime bien. Je mets le volume au bout. J’ai mal aux oreilles, mais c’est pour enterrer ma voix. Parce que je fais pas attention à ma voix, je l’écorche vive, je la brise en morceaux de gravier. Je mets ma chanson préférée. Quand le chanteur se met à hurler, je fais pareil. Je sens ma gorge qui s’ouvre et se ferme à répétition. Une vibration comme un coup de poing dans les côtes. Un grognement de dents acérées. Une morsure dans les veines de mon cou qui veulent crisser le camp de tous les côtés. J’ai peur d’arracher le volant, tellement je le sers fort. Je reprends des gorgées amères et tièdes et flat avant de m’y remettre.

« I’m choking on my words
Like I got a noose around my neck
I can’t believe it’s come to this
And dear, I fear
That this ship is sinking tonight!
»

J’entends un cognement contre la vitre du côté passager. J’ouvre les yeux et remarque une silhouette imposante dehors. Je baisse le son. Je descends la fenêtre. « Tu vas-tu baisser le son de ton caliss de beat, osti?! Y’est trois heures du matin, tabarnak! » Je vois mieux sans la vitre mouillée. Y’a une grosse femme en pyjama qui me regarde. Elle a l’air en colère. Elle a même l’air de m’haïr. Je lui réponds que je suis désolé et que je vais baisser la musique. Je vois sa grosse silhouette s’éloigner pendant que je remonte la fenêtre, mais pas la musique. Je viens de dessaouler big time.

Je barre la porte en sortant avec ma bouteille vide dans la main. Je m’éloigne en la calissant sur l’asphalte, en plein milieu de la rue. Je me dis que c’est un geste d’imbécile. Mais ça aussi on s’en caliss un peu.. Je regarde devant moi, mais je vois pas grand-chose. Je sais juste que je m’approche de chez moi. Lentement. Par à-coups de jambes molles. C’est une nuit un peu trop comme les autres.

Je commence à sentir que je pourrai pas me retenir plus longtemps. Alors j’accote mon avant-bras sur un poteau électrique. Mes yeux commencent à se mouiller et mon visage grimace de plus en plus. Je suis laid quand je pleure. Tant mieux si je suis seul dans une rue déserte, la nuit. Je sanglote fort. J’ai des spasmes qui prennent tout mon corps. Comme des orgasmes de désespoir. Je peux pas m’empêcher de dire « non… non… » à voix basse et au-travers des chutes de larmes. C’est la seule chose que j’ai, ma voix. Même si c’est la chose la plus impuissante au monde. C’est aussi la seule chose qui puisse dire non. Te dire non à toi. Je veux pas que tu repartes. J’ai envie de hurler pour déchirer le ciel. Juste pour que l’avion quitte jamais la piste. Come on, love, stay with me.

Parfum emprunté

I

l pousse la vieille porte de bois pour sortir de l’immeuble à logements. Il marche lentement le long de la rue, avec son chandail humide de sueur et les cheveux gras. Sa tête lui fait mal et son corps est mollement fébrile.

Pas la patience d’attendre l’autobus, il continue à marcher sur le trottoir fendu de partout. Il a l’impression d’avoir oublié quelque chose et s’en ronge la peau des doigts. Son cœur frappe et frappe sans cesse, il envoie des vagues trop courtes contre son torse. L’eau remonte le long de sa gorge, il passe sa main sous le détecteur pour piétons mais traverse sans regarder.

Il esquive les passants en murmurant « il n’y a personne autour. »

Son cœur lui envoie des vagues de plus en plus hautes qui s’enroulent et grondent et s’écrasent contre son torse engourdi. La respiration devient difficile, il croit se noyer. Ses genoux s’écrasent contre la bordure bétonnée d’une plate-bande, son corps se voute vers l’avant et ses mains s’appuient dans la terre noire et les fleurs. Son visage rougit et s’ouvre. Les veines lui ressortent du cou, un flot de vomi acide émerge de sa bouche. Il peut encore goûter le vin rouge et la bière, ça le fait sourire un peu.

Il reste ainsi quelques instants, le dos recourbé et les mains entre les cuisses. Il porte les doigts de sa main droite à sa bouche, tient un bout de peau pincée entre deux dents et tire pour l’arracher. Un grand morceau se détache aisément, la douleur le fait grimacer.

En rouvrant les yeux, il voit que les extrémités de l’index et du majeur sont rougis de sang. Il passe son nez tout le long des deux doigts en reniflant et reconnait l’odeur. C’est le parfum de sa vulve à elle. Elle qui trouve toujours une manière de le suivre partout où il va. Et il comprend que la fuite est impossible, qu’il ne pourra pas pousser la vieille porte de bois deux fois de suite.

Il ne veut pas vomir encore une fois, alors il se murmure à lui-même « je vais mourir. » Il se lève pour aller chez lui et la pluie le suit jusque-là. Dans le petit frigo posé par terre dans le salon, il trouve trois bières. Il les amène toutes avec lui sur le balcon où il s’assoit.

Il décapsule la première en enlevant ses chaussures qu’il laisse tomber deux étages plus bas sur l’asphalte du stationnement. Le liquide amer lui coule dans la gorge, ses jambes sont arrosées par les gouttes froides venues du ciel.

Il décapsule la deuxième en laissant couler une goutte chaude venue de ses cils. Il avale tout en quelques gorgées et pousse des rots en sanglotant.

Il décapsule la troisième, observe le bâtiment d’en face au-travers de la bouteille couleur miel. Il essuie sa joue en buvant tout d’un trait.

Sa main trouve un joint et un briquet dans sa poche. Il se met à fumer, pour assécher sa bouche et le ciel qui fuit. Il veut fumer et se perdre. Le chant d’un oiseau attire son attention. Il ne se souvient plus à quoi il pensait auparavant. Il ne se souvient déjà plus du chant de l’oiseau.

Il pourrait disparaître maintenant.