De ce côté de la fenêtre
2018/05/16 0

L

a neige brille sous la lumière des lampadaires et j’étouffe, dans le froid, sous mes deux cotons ouatés et mon manteau Canada Goose blanc. Quelques flocons s’écroulent des nuages et viennent s’étendre dans mon sillage. Mon dos se couvre de sueur, des goûtes y perlent à l’unisson et le vent joue une partie de ballon poteau avec le pompon de ma tuque verte. Je me bats avec l’hiver, armé de ma pelle en bois et de mon dos pré-arthritique.

Épuisé, je m’assois sur un banc de neige, pour regarder l’allée se recouvrir nonchalamment. Mes cigarettes se trouvent dans une des poches intérieures de mon manteau. Je fouille, me déboutonne, finis par me tailler un chemin jusqu’à l’enveloppe de carton rigide, le vent s’engouffre, vient me caresser l’échine et ma sueur se cristallise presque. Derrière moi, la balançoire rouge et jaune va et vient, surplombant le fleuve, et une odeur de bois brûlé se mêle à celles des flocons et de l’usine de pâtes et papiers. Je prends une bouffée sous les regards inquisiteurs du Père Noël et de Rodolf, ils font peur, tous les deux, avec leurs ampoules rouges à la place des yeux et leur respirateur artificiel. Bras dessus bras dessous, ils oscillent, de droite à gauche, sans me quitter du regard.

Sur ma gauche, une petite maison sombre, les fenêtres à moitié givrées avec, à l’intérieur, la lumière bleutée d’un téléviseur. Deux jeunes enfants, sans doute entre huit et douze ans, se blottissent l’un contre l’autre, enveloppés dans une lourde couverte tachetée comme un léopard. Une femme fait les cent pas, le téléphone dans la main gauche, et gesticule violemment de la droite. Ses lèvres se meuvent rapidement et, malgré la distance et la noirceur, j’arrive à voir les nerfs de son cou se raidir. Les enfants, cachés sous la couverte, tentent de se mettre à l’abri de la tempête.

Ma cigarette achève, le mégot me chauffe le bout des lèvres et je ne vois plus rien, que du blanc. Ne sentant plus mes fesses, je décide de rentrer, découragé à l’idée de recommencer demain. Je jette un dernier coup d’œil sur ma pelle dressée et immobile à l’extérieur, je me sens plein d’ecchymoses.

***

Je les regarde souvent, ces enfants, lorsqu’ils s’assoient sur le plancher du salon, pour souper en regardant leur émission, lorsqu’ils se disputent ou, encore, quand ils se mettent à deux pour faire courir et sauter le chien partout dans la maison. Et elle, elle, je la vois partout, tout le temps, surtout quand je ferme les yeux. Je la regarde prendre sa douche, soupirer, l’espionne lorsqu’elle s’emporte au-dessus du fourneau, menaçant faussement le chien de sa cuillère en bois, houspillant qu’elle ne veut personne dans la cuisine. Et, dans ma tête, je peux entendre le rire des enfants lorsque le chien rampe et se faufile, bravant l’interdit, pour ramasser une goutte de sauce échouée sur le prélart. Tout cela se joue, devant moi, à travers les grandes fenêtres de leur maison. Je m’invente, m’approprie, leur intimité. Je leur prends tout, ils ne voient rien, ne savent rien et, de mon côté de la fenêtre, cette mère devient ma femme et, ces enfants, les miens. Et tous les soirs, nous sommes en famille, moi je suis là dans le noir, dilué dans mes murs, une entité fantomatique et, eux, sont là, de l’autre côté et ne peuvent me voir.

***

Les aiguilles tictaquent derrière mon dos convalescent et l’odeur du beurre de peanuts fondant sur mes toasts m’écœure je ne la quitte pas des yeux. Elle porte une robe de chambre rose pâle, ses cheveux tombent en frisottis mouillés sur ses épaules et elle marche lourdement, le dos courbé vers l’avant. Elle ferme les lumières, c’est triste : tout devient noir, opaque, sans vie. Puis elle s’écroule et angoisse sur son lit, seule, sous les craquements des ressorts et la lourdeur du silence. Tout s’éteint et je comble le vide en l’imaginant, couchée, fixant le plafond, la respiration saccadée.

Je me vois me faufiler, m’étendre à son côté, sans rien dire la caresser. On ferait connaissance, je lui apprendrais mon nom en un murmure dans son oreille. Je l’empêcherais de parler, ma main sur sa bouche, pour qu’elle se repose ; sa respiration ralentirait, elle s’endormirait, figée. Je m’assurerais de la détendre en l’empêchant de gigoter, ma peau contre la sienne, pour qu’elle dorme paisible. Je frissonne, mais reste assis dans mon lazy-boy, je n’ose pas et me contente de l’étreindre à distance. Et son angoisse continue, parce que je manque de cran.

Je m’hais.

De la fenêtre voisine, une lueur m’appelle. Un petit point jaune et deux ombres dans la chambre des enfants.

– Tu crois qu’on a des problèmes ?
– Ein… Quoi ?
– Bin tu sais, maman, tantôt, au téléphone, elle disait que…
– Arrête, dors… Tout va bien.

Le vent s’attaque aux fenêtres, essaie de s’immiscer dans mon salon, de m’éloigner des enfants.

– Ça me fait peur…
– Je sais, mais tu t’en fais pour rien, maman s’occupe de tout.
– Mmm.
– Je veux pu t’entendre, dors.

Des rafales de neige s’écrasent sur le revêtement de la maison, entrecoupent mes pensées. C’est silence, je n’entends plus rien. Un grand mur blanc me cache les fenêtres, les ombres, et les voix s’évanouissent.

Je m’allume une cigarette et vais jeter mes toasts. Je me coule un verre de lait et prends un capelet contre le mal de dos, en espérant qu’il soit assez fort pour m’endormir. Mel Gibson manie son tomahawk, le visage sanglant, dans la télé, c’est The patriote ce soir à TVA. Je pèse sur power off et me sens soulagé.

***

Bercé par le bruit des charrues dans l’odeur du matin, je frissonne et monte le thermostat à 22 degrés, les vitres du salon sont couvertes d’eau et le cadre, autour, s’écaille. J’entends des rires à l’extérieur, des rires aigus. À la télé, ils annoncent que les écoles demeureront fermées aujourd’hui.

La tranchée, creusée la veille, se cache sous deux mètres de neige. À côté les enfants jouent avec le chien. Le petit ne cesse de regarder l’allée, inquiet, se demandant si sa mère va bien, où elle est et si elle revient bientôt. La petite voit son regard et lui saupoudre le visage de neige, il se met à rire, quelques secondes, puis rive à nouveau ses yeux vers l’entrée. Ses yeux, comme les miens, sont sans cesse en quête d’elle.

D’un pas pressé, la mère passe devant eux en portant deux maigres sacs d’épicerie, pose sa main sur la tête du chien qui l’assaille à grands coups de langue, et s’adresse brièvement aux enfants. De chez moi, j’envie le chien en la traquant, avide d’elle, de fenêtre en fenêtre, silencieusement, craignant bêtement qu’elle ne m’entende et ne me voit l’épier dans mon pyjama bleu et rouge.

À la hâte, elle laisse les sacs sur le comptoir de la cuisine et se dirige, nerveuse, à sa chambre. Elle s’assied sur son lit, dans ses mains elle tient une pile de billets de loterie. Sur le bout de son matelas grinçant, elle se met à gratter frénétiquement, des sciures d’espoir voltent et vont se prélasser sur sa couette blanche. Elle gratte et rogne et grafigne, souffle la poussière et recommence en tremblant. La main sur les yeux, elle craint de regarder le dernier billet. Un vent chaud s’échappe de ses lèvres sèches et disperse la poussière argentée.

« Et si ? Si seulement … »

Les yeux fermés, elle se berce sur le bout du lit, le visage tout rouge, espérant un lot gagnant. Elle ouvre les yeux, ses épaules s’affaissent, ses ongles griffent ses poignets déjà rouges d’eczéma et elle se lève, lentement, l’air fatigué. Elle secoue sa couette et envoie valser les sciures au sol. Les billets, déchirés, finissent enfouis dans la poubelle. Elle se regarde un bon moment dans le miroir, ses yeux sont rouges et gonflés. Elle pense à lundi où elle devra se lever, grelottante pour nouer ses bottes et aller au travail, où elle devra expliquer à son patron pourquoi elle n’avait pas de gardienne et pourquoi elle avait dû manquer une journée. Il la regardera sévèrement, de haut, il lui dira qu’elle devra faire de l’over. Et elle le remerciera en souriant.

On sonne à ma porte alors que je me figure ses yeux, sa descente de reins, la chaleur de sa peau à mon contact, son odeur. Alors que je salive en l’imaginant souffler mon nom et que je surprends mes mains caresser mes bras, mes côtes, mes cuisses… Et que je tressaille à l’idée de ses doigts effleurant ma peau. Alors que je me dis que je pourrais sortir en même temps qu’elle, lundi, et lui parler. Ça ferait changement que de la regarder de la fenêtre, différent que de la sentir et de l’entendre, en voix off, dans ma tête.

C’est un homme, dans un habit jaune usé à bandelettes réfléchissantes, qui se dévoile quand j’ouvre la porte; il dit faire la tournée des maisons pour inspecter les détecteurs de fumée. Je le fais entrer à contrecœur, ses mouvements, trop prompts et trop solennels pour l’ampleur de la tâche, m’énervent et me donnent envie de l’assommer avec la lampe du salon. Dans le détecteur, rendu jaune cancer par la fumée secondaire, une pile carrée, orange de rouille, fusionne avec le plastique datant des seventies. Il me regarde, me traite de haut, m’explique les supposés dangers et bla bla bla. Mais je n’écoute plus, je regarde dehors. La femme a rejoint les enfants et aide le petit, couvert de flocons, à construire un fort, la petite se prélasse à l’intérieur et le chien se prend pour un sauveteur. Il tourne autour de la structure de neige, le museau en l’air, aux aguets, il ne lui manque plus que le manteau à languettes argentées.

L’homme blablate, je me contiens, les poings serrés. Il sort et je claque la porte derrière lui. Je veux m’allumer une clope, mais le paquet est vide; quelques miettes de tabac tombent sur la table, je passe ma main pour ramasser et vais mettre mon manteau. Le dépanneur ne se trouve qu’à quelques minutes de marche.

Je déballe le paquet, mes doigts gelés jettent au vent l’emballage et portent une cigarette entre mes lèvres. La neige cesse de tomber, la vie reprend, des voitures passent dans la rue et tous les voisins déblaient leur allée ou leur balcon. Certains discutent entre eux, on se sent comme dans un film de Frank Capra, tout semble trop beau. Pendant que la fumée s’engouffre doucement dans mes poumons, je lance un dernier coup d’œil à ce tableau utopique. Quelque chose plane, une lourdeur, c’est comme être dans l’œil d’un ouragan.

Je passe l’après-midi à faire le guet sans que rien ne se produise, puis lentement tout le monde s’en retourne au chaud. Le ciel s’éteint de nouveau et je décapsule une bière devant le bulletin du soir, sans écouter, la télé est en sourdine; je veux juste avoir l’air normal tandis que, de ma fenêtre, je les espionne.

***

Le chien halète, couché sur le tapis, les oreilles rabattues vers l’arrière. Toutes les lumières sont allumées. Le petit pleure, dans un coin du fauteuil, pendant que la femme s’engueule avec la petite. Je n’arrive pas à penser. Je ne veux plus savoir et n’ai qu’un désir : que ça s’arrête. J’essaie de taire les voix, mais elles se hurlent en moi. Je plonge mes yeux dans ceux du petit, essaie de le calmer, je ressens sa détresse et me mets à suffoquer, l’air me fuit, ma cage thoracique ne m’appartient plus, elle se bombe et s’aplanit frénétiquement. La petite, brusquement, tente de s’enfuir et tourne le dos à sa mère, qui lui saisit le bras pour la ramener à elle. Le mouvement est brusque et la petite s’écroule au sol, lourdement. Une larme coule sur ma joue et je détourne le regard, d’un coup ça fait trop, je suis écrasé par un poids invisible qui, assis sur mes épaules, me fait défaillir. Je veux fuir la douleur et les souvenirs qui reviennent, cherchant à réenfouir ce qui remonte, mais je ne contrôle plus rien. Je m’échappe. Des mains fortes, mes mains, devenues ennemies, me saisissent la tête et retournent mon regard vers la scène, m’obligent à y assister. Je suis pris dans un étau.

Le regard consterné de la mère, sa peur, une peur d’elle-même et de ce qu’elle pourrait faire. Le petit demeurant immobile, haletant, dénué de toute conscience, il n’est que peurs et angoisses. Un frisson me parcourt en le regardant, en même temps, un sentiment de déjà-vécu pousse au sein de ma poitrine. J’ai mal à mes larmes qui ne veulent plus couler. Je suis totalement vidé et m’esquinte les jointures sur le bras de ma chaise. La femme, le regard vide, s’excuse. Agenouillée à côté de la petite, elle demande si elle va bien. La presque jeune femme se lève d’un air de défi et, de ses lèvres, murmure quelque chose…

La main de la mère va s’écraser contre sa joue qui se colore en une marque rouge à cinq branches.

L’empreinte de la main s’étend, lui couvre toute une moitié de visage et des larmes tentent d’éteindre la brûlure. La petite s’empourpre. Elle fonce de rage contre le ventre de la mère désolée, la mitraillant de ses poings en criant.

Le petit s’approche du chien et l’entoure de tout son corps suffocant. J’échappe un cri à mon tour, des flashbacks se mêlent à ce qui se livre devant et dans moi. Je n’en peux plus. Je veux me défaire de ce sentiment de déjà-souffert, la nausée me prend et tout autour de la fenêtre m’apparait flou.

Et la mère s’excuse, pleure et prend les coups, sans répondre. Elle pleure pour ce qu’elle a fait, mais aussi pour ce qu’elle veut faire. Une pulsion. Un profond désir la secoue; rendre les coups, frapper plus fort et en finir. La saisir à la gorge et l’étouffer, prendre la porte et ne plus se retourner, ne plus aller empiler les palettes de bois à l’usine, ne plus préparer les repas, ne plus être une bonne mère, n’être plus mère du tout. Juste s’assouvir et disparaître. S’effacer.

Incapable et dégoûtée, elle reste là, pantelante, les bras le long du corps. Les deux, mère et fille, ne forment plus qu’une masse essoufflée. Et elle s’excuse, encore et encore, rien d’autre, comme si elle était coincée sur repeat.

Les poings, épuisés, cessent leur va-et-vient et redeviennent mains. De petites mains tremblantes et moites où le sang commence tout juste à se réengouffrer.

Et le petit reste figé. Et le chien aussi. Et moi aussi. Et la télévision continue de diffuser sa lumière tout en grichant une chanson de Noël.

Le chien se lève, la tête basse, le museau effleurant le sol. Prospecteur quadrupède que le petit suit, à tâtons, comme s’il allait désamorcer une bombe. Ils rejoignent les deux autres. La femme fixe la fenêtre le regard vide et perdu, sa fille dans ses bras, et j’ai l’impression qu’elle m’adresse un appel au secours, un « à l’aide » silencieux. Elle esquisse un demi-sourire en sentant le garçon l’entourer, les deux petits bras la serrent jusqu’à l’écraser.

Je me sens mieux, reprends mon souffle lentement, vidé et tremblant.

***

La route est déneigée, il ne reste plus qu’une gadoue brunâtre, et les trottoirs sont de nouveau praticables. Le week-end est terminé. Les lumières décoratives ne brillent plus, le ciel se peint de blanc et de bleu. La femme passe devant ma porte, lance un rapide coup d’œil vers mes fenêtres puis relance son regard dans le vide. Je sors à sa suite. La suis, à distance.

Lorsqu’elle s’arrête devant l’usine, elle n’en peut plus et pense à faire demi-tour, j’en suis sûr ; mais, paralysée, elle reste plantée devant quelques minutes. Le soleil l’aveugle de sorte que ses yeux se plissent, je n’arrive pas à voir ses pupilles. Je passe mon chemin, silencieusement, sans un regard, elle ne me voit pas. Pour elle, je n’existe pas. Je la vois entrer par la grande porte, pénétrer dans un nuage de sciures de bois et de relents de vernis. Lorsqu’elle en ressortirait, il ferait noir et les enfants l’attendraient pour le souper. Et moi, je veillerais, silencieux et invisible, de mon côté de la fenêtre.

Je vais acheter mon paquet quotidien de Mark Ten King Size et fais la route vers chez moi, je prends mon temps; 16 h ne vient jamais assez vite. Mon allée est toujours bourrée et ma pelle toujours hissée comme une échelle à neige, ensevelie jusqu’au manche. La maison bleue est vide et silencieuse.

Elle est froide, ma pelle, et givrée, mon dos couine presque sous mes efforts et une voiture passe à côté. Je peine à souffler, respirer me fatigue, la vie me fatigue.

La voiture s’arrête devant la maison d’à-côté et la femme en sort, salut le conducteur et rentre d’un pas rapide. Je prends la plaque en note en m’imaginant le conducteur exploser avec sa vieille Ford.

Elle dénoue ses bottes, marche à sa chambre et éclate. En larmes, elle frappe sa tête contre le cadre de porte. Elle hurle, seule, et martèle le matelas de ses poings blêmis, beugle dans son oreiller, tente de s’étouffer avec. Une lettre glisse de son sac à main et s’étend à ses côtés.

Il y a son nom à l’encre noir et, dedans, un avis de licenciement, un adieu en bonne et due forme. Noël arrive dans cinq jours, les vacances d’hiver aussi…

Elle finit par se traîner sur le balcon, les épaules voûtées. Aucun son ne sort d’elle et, dans sa main droite, il y a sa paire de bottes, noires et poussiéreuses. Avec ce qui lui reste de force, elle les envoie valser de l’autre côté de la route. Les deux s’enfoncent dans la neige encore molle et collante.

***

Quelques minutes s’écoulent avant que je ne sorte, j’attends qu’il n’y ait plus que moi et un vieux matou dans la rue et mets les bottes à l’abri sous mon manteau. Le chat, inquisiteur, me suit de ses yeux vides, jusqu’à ce que je claque ma porte. Je dépose les bottes, dégoulinantes, sur le tapis de l’entrée, les colle au calorifère pour que leur odeur, son odeur, se déverse dans le salon.

Et c’est comme si elle était là, ici, enfin, de ce côté de la fenêtre.