La 79
2018/05/23 0

Y

’a des moments de même où j’me sens seul.

Dans ce temps-là, j’m’en vais faire un tour d’autobus. Reconnecter avec moi-même.

Faque j’ai pris la 79 en direction de l’Ancienne-Lorette vers trois heures et quart. J’ai regardé les passagers pour trouver quelqu’un avec qui jaser. J’ai vu un homme dans cinquantaine. Y m’a fait penser un peu à mon père. L’absent. J’me suis approché de lui. J’suis venu pour y dire de quoi pis là j’ai remarqué qu’y pleurait. J’y ai demandé si y’allait bien. Y s’est tourné vers moi, avec ce regard. Tsé, celui qui souffre. L’écorché. Y’a reniflé pis y m’a dit qu’son fils, ben y’est mort.

J’m’en veux pas vraiment d’pas être resté à côté d’lui. Y m’a pas retenu.

J’me suis retourné pis j’ai vu une femme, d’à peu près ton âge, d’à peu près ton visage.

J’me suis approché d’elle. J’y ai demandé si la place à côté était prise. A m’a dit non. J’ai dit oui.

T’étais belle ce jour-là, dans ta robe à 3 000 piastres. Ou peut-être tu faisais juste semblant. Parce que quand j’ai soulevé ton voile devant le prêtre qui tenait dans sa main deux bagues, à la question j’ai répondu oui, pis t’as dit non. J’ai pas bien su te comprendre.

Aujourd’hui, alors qu’t’étais avec moi de nouveau, dans la 79 en direction de l’Ancienne-Lorette, j’te voulais pu comme avant. Faque j’tai recréée. À ma guise, d’la manière qu’y aurait fallu. On a parlé longtemps, t’étais juste mieux. Pis j’me suis même surpris à penser que finalement, tu devais être plus vraie imaginée que réelle.

Pis là, la 79 s’est arrêtée, c’tait le terminus, coin Chauveau Ouest et Borduas. T’as pris une direction, j’ai pris l’autre, encore une fois. J’suis revenu seul à la réalité. Mais j’la voulais pu, faque j’ai mis mon veston, celui qu’t’aimais, pis j’t’allé prendre le train.