Mascarade
2018/05/10 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du concours Reliures organisé en 2018 par les Jeunes programmatrices de la Maison de la littérature de Québec.

E

nfant, j’adorais me déguiser. Le placard de mes grands-parents débordait de trouvailles me permettant de devenir tour à tour un médecin, une gouvernante, un garagiste ou une athlète olympique. Je puisais souvent mon inspiration de la panoplie de chapeaux de ma grand-mère. J’y ajoutais des plumes, des billes et des cure-pipes avant de revêtir fièrement mes créations. L’équation était simple : nouvelle tête égale nouvelle personne.

Derrière mes jeux se cachait l’envie floue d’être quelqu’un d’autre lorsqu’être moi ne suffisait pas. Pourquoi se contenter d’une personnalité alors qu’on pouvait en embrasser plusieurs? J’avais huit ans et tout était permis. Avec le temps, les choses ont changé. L’imagination d’une petite fille n’avait plus sa place dans la vie adulte. J’étais condamnée à rester moi-même. Jusqu’à ce que je trouve la faille.

Comprenez-moi, ce n’est pas tout à fait ma faute. Mon visage a toujours été composé de cent autres. Mes traits rappellent souvent ceux de quelqu’un tels les morceaux mouvants d’un rébus. J’étais «la sœur de Nicolas», «la fille de Suzanne», «une ancienne collègue» ou « cette jeune écologiste qui est passée à Tout le monde en parle ». C’était dans mes yeux, ma voix, mon sourire. Partout sur moi, des parcelles d’inconnus.

Des années durant, je corrigeais les gens : « Je ne sais pas de qui vous parlez. Excusez-moi, vous faîtes erreur. » Leur expression passait de la joie à la gêne. Parfois, une pointe de déception jaillissait du fond de leurs yeux. Je les quittais tête baissée, m’excusant presque de ne pas être celle qu’ils voulaient.

Un jour où la solitude pesait lourd, j’ai menti. Lorsqu’un homme à l’épicerie m’a demandé si j’étais bien la cousine de Fanny, j’ai dit oui. Tout naturellement, sans y réfléchir. S’en est suivie une conversation enjouée sur ma famille. J’ai répondu à ses questions de manière évasive. Nous nous sommes quittés après quelques minutes, sourire aux lèvres. Lorsque je suis retournée chez moi ce soir-là, ce n’était pas le vide de mon appartement qui m’a accueillie comme à l’habitude, mais l’excitation retrouvée de la fillette qui jouait à enfiler des costumes.

Mon manège a duré ainsi quelques temps. Je devenais de plus en plus à l’aise dans mes mensonges. Je savais calibrer mes réponses pour ne pas être démasquée. J’ai même poussé l’audace jusqu’à prendre un café avec Isabelle, une « amie d’enfance ». Nous avons parlé de nos vies, de mon chat Baryton aujourd’hui décédé et de son déménagement en Ontario qui avait mis fin à notre amitié. Nous nous sommes séparées une heure plus tard avec de vagues promesses de reprendre contact un jour. Comme après chacune de ces rencontres, je me sentais légère. J’avais un peu l’impression de faire le bonheur de ces gens qui, au détour d’une rue, découvraient un visage connu.

Jusqu’à cette journée d’automne où, armée d’un livre, je me suis rendue sur les plaines d’Abraham pour emmagasiner le plus de soleil possible en prévision de l’hiver.

Je lisais depuis un certain temps lorsqu’un toussotement timide est venu troubler le silence. Relevant la tête de mon livre, j’ai aperçu une vieille dame, debout devant moi. Petite, le dos légèrement voûté, enroulée dans un tricot saumon. Elle portait un bonnet de laine malgré la chaleur. Et, dans ses yeux, toute la lumière du monde.

— Coralie! m’a-t-elle lancé d’une voix flûtée.

J’ai acquiescé en tentant de lui rendre un sourire à moitié aussi lumineux que le sien. Elle s’est aussitôt assise à mes côtés, ses genoux pressés contre les miens.

— T’es montée à Québec sans me prévenir? Ma tannante!

Ma poitrine s’est serrée d’un coup. Le soleil commençait à cogner dur. J’ai bredouillé quelque chose comme quoi je m’étais décidée à la dernière minute. Des mots que j’ai regrettés à mesure qu’ils s’échappaient de ma bouche.

— Si tu me l’avais dit, j’aurais préparé mon fameux gâteau aux carottes que t’adores. Pas grave. Ce soir, tu manges avec nous. Je trouverai bien quelque chose dans les armoires pour te concocter un dessert. Ma bibitte à sucre.

Dans mes oreilles, mon cœur criait à tue-tête. Comment lui dire la vérité maintenant?

— Ça fait trop long longtemps qu’on s’est vu, Coco, continuait-elle. Trop longtemps.

Elle a attrapé ma main pour la serrer fort fort. Ma tête s’est mise à tourner.

— Francine?

Un septuagénaire venait d’apparaître près de nous.

— Regarde Michel si c’est pas une belle surprise! Notre Coco!

Michel m’a observé un quart de seconde avant de pincer les lèvres en un sourire triste. Peut-être a-t-il remarqué la panique ou la culpabilité dans mon regard? Il a relevé les genoux de son pantalon de laine pour s’accroupir tant bien que mal devant sa femme.

— Francine, c’est pas Coralie. Elle lui ressemble, mais c’est pas elle.

— Mais…

— Ça fait trois ans maintenant. Tu le sais.

Francine a commencé à battre des paupières à toute vitesse cherchant à comprendre ce qu’on lui disait. Son regard s’est embué à mesure qu’elle laissait aller ma main. Lorsqu’elle s’est retournée vers moi, ses yeux étaient éteints, ses lèvres tremblaient.

— Viens, on rentre à la maison.

Hochant la tête, la vieille dame s’est levée comme une ombre. Elle s’est accrochée au bras de son mari pour ne pas chavirer.

— Pardonnez-nous, mademoiselle, dit-il. On vous laisse à votre lecture.

La pierre qui me serrait la gorge m’a empêché de répondre, de m’excuser. Ils se sont éloignés à petits pas, soudés l’un à l’autre. Je les ai suivis des yeux jusqu’à ce que leur silhouette se noie quelque part dans mes larmes.