À dix-neuf ans, quand je suis revenu de mon roadtrip dans l’Ouest canadien pour commencer mes études au Cégep de Gaspé, j’ai réalisé qu’une vie de voyageur pis de collégien, c’t’ait pas mal la même affaire. Y’avait de l’alcool, de la drogue, de l’errance, du vide pis des gens. Des gens ensemble qui essayent fort de ben faire ça.

Me suis retrouvé dans l’appart 60 des résidences du cégep. Un endroit perdu au fond de l’immense bâtisse. Ma porte donnait juste à côté de la salle de séchage. Les étudiants de deuxième année du programme de plein air qui s’étaient fait chier l’année d’avant par les allers-retours dans les corridors blancs brunis à transporter leur stock mouillé – des dry pis des wetsuits, des bâches, des tentes, des cordes – avaient shotgunné cette section-là. J’étais le seul nouveau parmi eux, baigné dans leurs running gags, leurs références obscures. Pendant leurs nombreux mois de cohabitation, y s’étaient créé un dialecte. Je l’apprenais sans me presser.

À l’extérieur de ce building dégueulasse s’étendait Gaspé. Leur Gaspé. Les maisons qu’avaient réussi à louer des étudiants portaient toutes un nom issu d’anecdotes floues. Ça avait l’aspect d’un microcosme dont y’étaient les seuls à connaitre le secret. Un monde hors du monde.

On startait les soirées à Niche avant d’aller fumer au Cormo en dessous de la Cabana, pis on filait ben batté en longboard su’es rues en pente vers la Touille, en passant prendre la gang de la Brioche pour s’éclater au Docteur Amour jusqu’à se faire kicker out par Lou, en beau joual vert de devoir travailler le lendemain. Y restait qu’à espérer qu’y aille des lits dispos au Saint-Tabarnak pour surtout pas, encore, dormir aux résidences.

Par ces soirées reproduites à l’usure, y me semblait que ma première année partait en vrille dans brosse pis dans brousse. Je savais pus trop c’que j’allais faire de mon cégep, oussé que ça allait me mener, mais bon, comme le répétait la gang de plein air : « On traversera la rivière quand on sera rendu au pont. » Adage logique dans les profondeurs de la forêt gaspésienne. Mais entre la Niche pis le Saint-Tabarnak, y’avait pas ben ben de ponts. Nos amitiés coulaient en rivière pis on voulait y immerger nos corps, on enfonçait nos pieds dans le fond pour tenir contre les courants, pour pas se noyer, accrochés à notre idéal de l’amour libre.

C’tait dur de pas fucker le chien. Fallait s’unir juste un peu. Frencher souvent, mais seulement pour le fun. Unir nos bouches sans l’ombre d’une promesse, devenir un instant nos bouches pis rien d’autre. Parce que ça pouvait exister l’amour sans attaches si on y croyait assez fort.

Je marchais su’le fin fil de ma foi, mais crisse que j’avais peur. À chaque instant. De fucker le chien avec mon amour trop d’amour. Pis la blonde à Doudou qui a poppé de nulle part pendant un party à la Brioche.

— Tu danses pas. T’as pas l’air à l’aise. Come on, bouge ! Qu’est-ce qui a ? Bouge !

La foule disparaissait parce que l’odeur de ses aisselles mouillées m’envahissait. J’ai remarqué qu’elle portait une camisole mince qui révélait ses poils. C’est pour ça qu’a sentait autant la transpiration, pis je me disais, en repensant à mes cours de bio : à base, c’est aphrodisiaque. Je me trouvais ridicule de réfléchir à ça, mais pendant une demi-seconde, je me concentrais su’autre chose que son odeur. Immédiatement, j’y suis revenu. Elle prenait toute la place. La place de ma haine contre c’t’ostie de party-là avec du monde qui beuglait en jouant au fucking beer pong au fond de la maison. Je les entendais pus parce qu’elle transpirait. Ça m’excitait sa transpiration. Ça m’excitait comme un animal. Je suis retourné à base quand elle a saisi mes mains dans ses mains.

— Sont froides.

Mais pas les siennes. Les siennes étaient chaudes. Ses hanches aussi. Je l’ai senti quand elle a déposé mes mains froides à l’intérieur de sa camisole. Sa camisole mouillée de sueur.

— Pis Doudou ?

— Quoi, Doudou ?

Elle a remonté mes mains jusqu’à ses seins. Je laissais sa poitrine contrôler mes mouvements, me balancer lentement en arythmie avec la mauvaise musique, les autres danseurs, le salon, le moment. Ça y était, tout avait disparu. J’habitais son odeur. Fallait partir. C’tait pus juste pour le fun. Fuck, pourquoi ? Pourquoi au lieu de retirer mes mains j’ai approché mes lèvres de ses lèvres ?

En marchant vers son appart, ça me trottait dans tête : « J’tu en train de fucker le chien ? » Mais je continuais d’avancer, fasciné par sa démarche. Elle filait sans se retourner, avec la ferme assurance que je la suivais. Je ressemblais à un petit chihuahua tentant difficilement de s’adapter au rythme de son maître. L’idée de me diriger vers l’interdit me ralentissait. Mais elle, toujours deux mètres devant, semblait s’en câlisser. Elle fonçait sans hésitation, étonnamment rapide pour une fille aussi torchée. À ses yeux, ce qu’on s’apprêtait à faire était probablement même pas de l’ordre de l’interdit. Elle pouvait ramener l’ami de son chum chez elle. Rien à Gaspé lui en empêchait. Je tremblais devant une telle confiance. Une partie de moi avait envie de rebrousser chemin. Ma première visite de l’appart de mon bon chummey du cours de philo pouvait pas avoir comme but « baiser sa blonde ». Notre amitié venait à peine de naître pis, déjà, j’allais lui faire ça ? Mais y’avait que’que chose dans l’attitude désinvolte de cette fille dont je connaissais même pas le nom – je la réduisais à cette triste épithète de la « blonde à Doudou » –, que’que chose qui m’empêchait de virer de bord.

— S’cuse si ça pue, c’est les hamsters.

Elle m’a glissé ça en ouvrant la porte. On venait d’atterrir dans une pièce sens dessus dessous, enfouie dans le linge pis la vaisselle sale. Frayant mon chemin à travers les traineries, je me demandais si cet appart-là avait un nom.

On a pénétré dans une chambre au coin du salon où un lit pis un bureau se partageaient difficilement l’espace. Elle s’est dirigée vers la cage cachée entre ces deux meubles, en a sorti un rongeur pour le promener dans ses mains chaudes. Ses mains malhabiles de fille trop saoule pour tenir une vie entre ses doigts.

Y t’a pris une drop le pauvre, une sale drop.

— Shit !

— Shit…

Pis elle l’a repogné dans ses mains ivres, a tenté un massage cardiaque su’a petite poitrine de la créature inerte. J’observais, figé, incertain si je devais trouver la scène horrible ou risible quand, contre toutes les fucking attentes possibles, la bête s’est éveillée dans un spasme.

— Tabarnak !

— Tabarnak…

Ses mains dégrisées ont voyagé vers la cage, y ont remis le hamster avec ses nombreux comparses. Je me suis demandé combien y’en avaient. Un, deux, trois, quatre… J’ai pas pus faire le compte. Elle m’a prise par la taille pis m’a frenché. Entrelacés, on est tombé su’le lit. J’ai senti son corps se ramollir, comme si y se rappelait soudainement la nuit pis l’alcool. La brève passion s’est endormie avec son corps.

J’ai pas eu ce privilège. Mes yeux refusaient de se fermer, fixait l’affreux plafond beige pendant qu’elle ronflait su’mon épaule, que les hamsters s’agitaient bruyamment, que la lumière se glissait dans le matin pis que la porte de la chambre s’ouvrait. J’ai roulé vers l’extrémité du lit. Les pas approchaient. Y’est entré, s’est couché de son bord, a pris sa blonde en cuillère. Sa blonde.

Y’avait trop de monde dans c’te lit-là.

J’ai attendu que’ques secondes, assez pour me dire que Doudou avait eu le temps de s’endormir, pis j’ai crissé mon camp le plus vite possible.

Su’a rue de la Reine, sous les aurores, je me répétais en boucle : « J’espère qui a pas vu que c’tait moé. » Comme si le lit était assez grand pour qu’un regard se perde dans son horizon.

Les semaines qui ont suivi, j’attendais que Doudou me pète la yeule en sang. D’où je viens, ça aurait été la moindre des punitions pour avoir partagé une nuit avec la blonde de ton ami. Mais y’a rien qui est arrivé à part un texto : « By the way, le hamster est mort. Les autres l’ont mangé dans nuit. »

Peut-être que le seul drame là-‘dans, c’tait effectivement ça. La mort du hamster.