— Jamais. Peu importe la décision que tu vas prendre, ça va te demander du courage de l’assumer. Je serai là pour toi, que tu continues ou pas.
Mes épaules se délient, s’affaissent un peu. Quelque chose au fond de mon ventre s’apaise, s’adoucit.
(FANIE DEMEULE, Highlands, p.160)
Ce n’est pas la première fois qu’il en est question entre nous, mais oui, comme on évite souvent le sujet, il y a toujours un temps d’adaptation quand on s’y plonge. Sur ses gardes, elle hésite parfois à tout me dire, elle sait que je sais, c’est pour ça qu’il est rare qu’on l’aborde. Par ignorance de ma part aussi, peut-être. Je feins une sorte de pudeur. Je suis mal à l’aise et ça m’arrange d’accuser une forme de discrétion sur ce sujet. Je crois qu’elle voudrait en parler davantage, j’ai l’impression qu’on a fait le tour cent fois déjà, mais je sais que ce n’est pas si simple pour elle.
J’ai pris l’habitude d’esquiver la conversation entre autres parce que je ne veux pas qu’elle pense que je les associe systématiquement. Mais aussi, je me l’avoue, je suis lasse, j’en ai assez de la voir grugée par des problématiques qui ne sont pas les siennes. Qui le sont devenues quand même, par la force des choses. Je ne veux pas être celle qui le ramène toujours sur la table et elle a sûrement peur de me déranger en l’adressant. Je sais plus trop comment l’aborder, de toute façon. Je l’ai déjà fait, souvent. Par habitude, longtemps. Je n’ai pas envie d’utiliser nos précieuses minutes d’échange pour poser des questions inconfortables qui l’obligeraient encore à m’annoncer des mauvaises nouvelles qu’elle essaie elle-même d’oublier sur une base quotidienne. Elle me dit Je me sens tellement mal, mais je n’en peux plus et moi j’ai juste envie de lui dire que Moi non plus mais qui suis-je pour prétendre comprendre les subtilités des craquements de leur plancher. Si je n’avais pas si peur qu’elle s’effondre en m’entendant le lui dire, je lui avouerais que moi aussi, je suis terrorisée. Mais je ne vais pas là dans la confidence et elle m’en est reconnaissante.
C’est le plus long non-dit de notre vie: sans dire, on sait à quel point l’autre est mortifiée. Ce jour en est un où le besoin est trop fort, elle doit absolument en parler, partager, et ce n’est pas le moment pour moi d’être nerveuse avec elle. Je prétends bien la solidité et elle s’accroche à moi. Il y a un semblant de normalité qui finit toujours par se réinstaller. Pas obligé de tout regarder en face, on apprend que les yeux s’habituent à voir de biais.
Un jour, que dis-je, une nuit, il la rappelle et elle ne peut pas s’empêcher de répondre parce qu’elle est morte d’inquiétude. Elle a toujours été bien plus inquiète que fâchée. La frustration est toujours passagère, l’angoisse de ne pas savoir ou d’être trop capable d’imaginer gruge et rampe et gronde et ronge. Elle me dit Je connais son cœur. Personne ne connait son cœur comme je le connais. Mes réponses tardent à arriver, elles se sont affinées avec le temps, j’ai tout utilisé mon empathie envers lui dans les premières années. La colère monte vite en moi et j’ai fini de tenter de la chasser, sauf quand elle me le réclame. Si elle me dit Mais comprends-moi alors, la bienveillance me regagne parce qu’elle me le demande.
Moi, je ne suis pas inquiète pour lui. Je suis tourmentée par la vision de ce corps affaibli, déposé avec grand-peine devant moi, venu faire semblant de manger à ce restaurant où on se donne rendez-vous depuis toujours. Cette ombre flottante qui combat de façon acharnée des mauvaises surprises dans chaque détour. Depuis tellement, tellement longtemps. Elle fixe la fenêtre comme si elle pouvait le voir arriver. Pourtant, on le sait, il n’apparaît jamais au bon moment.
Je terminerais de poser la question et je le regretterais déjà, mais jamais autant qu’elle. Peut-être que ce serait une de ces conversations où l’optimisme l’emporte, où elle me fait croire que tout n’est pas joué. Les chances sont minces mais elles existent encore, à l’image de ma précieuse amie. Ça arrive quand même qu’on réussisse à en rire. Bien sûr. Toute la situation est tellement exagérée, déconnectée. Avec le temps, il a fallu que l’on s’arme. Une carapace entre nous et l’espace-temps. Un rire contagieux, qui l’emporte souvent. Depuis la fois où il avait mis du spaghetti dans ses souliers pour ne pas qu’elle puisse s’en aller quand j’étais allée la chercher. Il faut savoir en rire, assises sur le lit, en regardant la porte de la chambre se faire défoncer par une épaule d’adolescent enragé. Parce que sinon la vie c’est trop, c’est fou. Il faut se prendre dans nos bras et réaliser ce qui se passe, rire entre nos larmes de terreur. Crier des insultes inventées à celui qui blesse à répétition parce qu’il veut qu’on souffre autant que lui. Et il s’excusera bien. Il se repent chaque fois. Une maîtrise en repenti. Un doctorat en tricot de mensonges, une maille à l’endroit, trois mailles à l’envers. Rien ne garde au chaud même si on parle à mots couverts. On ouvre encore notre cœur à la possibilité d’une guérison parce que sinon, que reste-t-il de nos amours?
Parce qu’aimer, c’est aussi parfois l’inconfort. Je me lance : Comment va ton frère?
Sous mes yeux tombe la dernière feuille de l’arbre à l’automne. Celle qui résistait encore, à la fin du mois de novembre, m’avoue sa fatigue, son anéantissement, comme si son secret n’était pas déjà déposé sur la table entre nous.