Un oiseau qui annonce la venue d’une nouvelle ère, l’occasion de reconfigurer le monde tel qu’on le connait.
(FLORENT MICHAUD, Papa, j’ai peur quand tu oublies, p.15)
L’écran de mon téléphone s’allume et affiche ce surnom qu’on s’est mutuellement donné à l’adolescence et qui nous suit depuis. En ce beau dimanche matin, huit heures tapant sur l’horloge du four, « Mon ange » me passe un coup de fil. J’hésite à répondre. Je saisis l’appareil, prends une grande respiration. Je n’ai pas peur. Des fleurs. C’est une belle journée ensoleillée et je m’en vais chasser le lion. Je sais que tout ce qui s’en vient aujourd’hui sera difficile et que cet appel ne changera pas le cours de l’histoire. Je suis seulement lasse ces temps-ci, d’écouter des aventures glauques qui ne me concernent en rien.
Je dois avouer que, souvent, je ne comprends même pas le sujet de la conversation. Quand je raccroche, je reste toujours avec l’impression d’avoir fait un rêve fiévreux. Chaque fois, j’analyse sans succès les nouvelles intonations de cette voix que je reconnaitrais entre toutes les autres. Ces derniers temps, elle me raconte des histoires dangereuses « J’ai trouvé des caméras dans ma chambre, je pense », « Il y en a d’autres, peut-être des centaines » « Je l’ai confronté, il nie tout, mais je l’ai entendu clouer quelque chose ». Paniquée, je lui demande des détails, mais la conteuse s’égare et se répète. « J’en ai trouvé plusieurs, j’en cherche encore, quelques dizaines au moins. » Elle termine la conversation en m’obligeant à ne pas m’inquiéter, ce que je n’arrive évidemment pas à faire. Est-ce que ne pas répondre me protégerait de l’inquiétude?
J’hésite encore. Je suis attendue quelque part et je n’ai pas envie de cet appel matinal. Je crains qu’il ne s’étire comme tous les autres depuis des mois. Je dois répondre. C’est la règle. On prend soin. Elle répondrait.
– Allô?
Elle me demande comment je vais et sans attendre ma réponse, elle me parle de ses calculs, de ses observations et me rappelle qu’elle est en danger mais que je ne dois surtout pas m’inquiéter, tout va bien. Je porte toute mon attention sur le café que je me prépare pour ne pas perdre pied dans ce discours troué. Elle me parle d’un endroit que je ne connais pas, je lui demande simplement où elle se trouve et ses réponses floues ont vite fait de m’étourdir. Je ne distingue pas le vrai du faux parce que je ne suppose jamais qu’il y a du faux.
– J’ai éteint mon téléphone pour quelques jours. Peut-être que t’as tenté de me rejoindre. J’avais éteint mon téléphone. Fallait que je le fasse, j’avais pas le choix. Attends un peu, je vais à la cave.
Je sais qu’elle éteint son téléphone les jours où sa consommation prend le dessus sur sa bonne volonté.
– Ah mais j’ai pas essayé de t’appeler. T’es où là? Depuis quand t’as un sous-sol?
– Attends, ça coupe, qu’est-ce que tu dis?
– J’ai pas essayé de t’appeler.
– Inquiète-toi pas, j’ai pas peur, faut pas que tu t’en fasses.
Entre deux phrases que je ne comprends pas, je profite du moment où elle reprend son souffle et je lui demande pour la énième fois de me nommer l’adversité pour que je cerne enfin mieux l’enjeu. Comme si elle m’entendait pour la première fois, elle semble distraite et redirige la conversation vers moi.
– Sinon toi, tu fais quoi aujourd’hui?
Je lui annonce que je me prépare pour des funérailles. Silence. J’ai l’impression que je l’entends froncer des sourcils.
– … Qui est mort?
Mais je n’ai pas le temps de répondre.
– Je suis tellement, tellement, tellement désolée. Je t’appelle, comme ça, le dimanche matin. Je te demande pas comment tu vas. Je savais même pas que quelqu’un était mort.
– C’est pas grave, tu savais pas. Inquiète-toi pas.
– Je m’excuse.
Elle raccroche. Je cligne des yeux sur deux billes d’eau qui glisse sur mes joues. J’avais prévu pleurer aujourd’hui mais pas si tôt. Je tiens encore mon téléphone dans la main, je tremble, tout m’épuise. La réalité m’échappe un court instant. J’aurais aimé un petit répit aujourd’hui mais la vie, brutale, me rappelle qu’elle continue même les jours où on met les gens que l’on aime en terre. J’inspire. Je dois la rappeler.
– Allô mon ange?
– Je me sens trop mal.
– Je peux passer prendre un café tantôt, si tu veux. En fin d’après-midi.
– J’aimerais ça.
Tant qu’il y aura de la vie, il y aura la guérison.