On s’est habituées l’une à l’autre, le langage a trouvé son ordinaire.

(JP Chabot avec l’aide de Audrey-Ann Bélanger, Voyage à la villa du jardin secret, p. 52)

J’ai entendu toutes les contradictions. Tu es courageuse! Tu es égoïste! Tu ne penses pas à la famille. La famille te doit une fière chandelle.

J’ai entendu toutes les promesses, aussi. C’est juste pour un temps. Je vais pas très loin. C’est important de garder le lien. Faut pas t’inquiéter. On est là. 

Pourtant cette nuit, je grelotte seule au salon. Je regarde de la ouate tomber d’un ciel noir et profond. Je berce cette enfant qui se met à trembler si j’ai le malheur de faire un mouvement qui pourrait lui laisser croire que je prévois de la déposer. Elle a froid ou je-ne-sais-quoi. Je ne cherche plus à savoir.

Je n’ai pas la vocation. J’ai l’habitude et l’intérêt de ne prendre soin que de moi. Je n’ai pas eu l’appel. Je terminais une journée normale, à payer mes comptes, à nourrir mon corps, à donner des nouvelles à mes amies. Je pliais du linge au salon quand on sonna à ma porte. Je n’ai pas bougé. Je n’attendais, comme toujours, personne. C’était la vie que je menais, la vie que j’avais souhaitée. On a sonné à nouveau et j’ai reconnu ma sœur qui m’appelait de l’autre côté de la cloison. À cette heure? Je suis allée ouvrir et depuis, mes bras ne m’appartiennent plus: ils servent à réchauffer une petite fleur que je n’ai pas mise au monde. Je prends soin de ses racines comme j’aurais voulu qu’on prenne soin des miennes. J’ai tellement rêvé qu’on attende l’autobus avec moi, qu’on me coiffe ou qu’on me chicane, doucement, pour mon bien. Qu’on me demande de faire preuve de prudence, qu’on me répète la consigne pour s’assurer qu’il ne m’arrive rien. Pendant que d’autres s’imaginaient régner sur un royaume, je caressais le désir qu’on me tienne la main pour traverser la rue. Qu’on me pose des questions sur ma journée. Qu’on remarque les fautes dans ma dictée. Je n’ai pas eu cette chance. Ma famille était occupée ailleurs, avec ma sœur qui avait besoin de toutes ces attentions, plus que moi, me disait-on. J’étais tellement tellement sage, me répétait-on. Et j’y croyais. Des années plus tard, j’ai réalisé que je n’avais jamais eu le choix d’être sage ou non. On ne me voyait pas. 

On a transporté rapidement ses petites choses dans mon appartement. On m’a tendu un biberon à moitié vide. On a déposé un pot de poudre jaunâtre sur le comptoir de ma minuscule cuisine. J’ai compté six couches. Le reste viendrait vite, je n’avais pas à m’inquiéter. Tout serait pris en charge, mais plus tard. Pour le moment, je n’avais qu’à prendre mes responsabilités de tante, pour l’amour! J’ai appris son nom en même temps que son existence. Ma sœur agitée devait partir, vite. Elle m’aimait et me redonnerait des nouvelles bientôt, promis. Elle m’a remerciée encore, sur le même ton où on donne des ordres. Elle a fait claquer ses bottes et refermé la portière d’une voiture que je n’avais jamais vue. La nuit des premières fois. 

Puis il y a eu nous deux, en silence, au beau milieu de ces murs que je ne reconnaissais plus depuis qu’elle s’était fait parachuter en leur sein. Je me suis adressée à elle pour la première fois. Marguerite, qu’est-ce qui se passe avec ta maman? Comme si elle pouvait me répondre. Comme si elle pouvait savoir. À vingt-huit ans, je ne sais toujours pas. Marguerite n’a pas pleuré. J’ai eu l’impression qu’elle était soulagée. Ou peut-être que c’est moi qui l’étais. Elle s’est frotté les yeux et je l’ai prise pour la déposer dans ce qui deviendrait notre lit. Elle a terminé son biberon, a soupiré et s’est endormie pour quelques heures. 

Je ne remets pas en doute que ma sœur souffre. Je reconnais seulement le fait que sa douleur a toujours débordé dans la vie des autres. 

J’ai lu les instructions et fait chauffer l’eau pendant qu’elle hurlait, puis le calme est revenu. J’ai beaucoup pleuré, mais je m’adressais quand même à elle tout le long en lui répétant qu’elle était aimée, qu’elle n’avait rien à se reprocher. On ne peut pas lui imposer le fardeau d’une génération de mauvaises décisions. 

Notre premier petit matin ensemble et déjà, je ne voyais plus la pluie comme avant. Je sais ce qu’il faut faire, ce n’est pas sorcier et la petite n’est pas exigeante, elle voulait être vue et entendue et je ne pouvais que comprendre ce désir profond. Je ne comprenais pas pourquoi c’était à moi que revenaient ces nouvelles tâches quotidiennes et évidemment, ce matin là,  tout le monde ignorait mes appels. Je m’imaginais me fâcher, crier mon inconfort, cracher mon venin, mais tout me semblait vain. La seule à avoir répondu, c’est ma patronne, à qui j’ai demandé congé. 

Et tranquillement, les nuits se sont accumulées au pied du lit. Elle se réveille et me reconnaît. Les journées commencent trop tôt et je n’ai plus beaucoup de temps pour réaliser ce qui me définissait avant, mais je deviens son monde et je réalise que j’accède à une autre forme de complétude. Je ne peux pas imaginer quelqu’un d’autre que moi reproduire les gestes de soin, de réconfort, de tendresse. Tous les soirs la valse recommence et je reprends mon souffle à ses côtés. Nos univers se répondent.  

Depuis cette apparition nocturne qui a tout chamboulé, je n’ai reçu que les appels et la visite d’inconnues me demandant chaque fois de reconnaître que je peux prendre soin de ce petit être, mais qu’il n’est pas le mien et que je n’ai aucun droit. On me répète qu’il est impératif que je laisse entrer tout le monde qui le voudra dans ce petit salon et que je réponde encore aux questions, quelles qu’elles soient. Qu’on ne peut prédire l’avenir. Que c’est à prendre ou à laisser. Que la mère est la mère, qu’elle cherche à se recomposer, à l’abri, avec des gens qui l’aident. Je me répète tout bas Et moi, qui m’aide? C’est étourdissant et tout le monde parle toujours de la petite fleur comme si elle n’était pas là. Pourtant, tout ici est à elle maintenant, elle pousse au beau milieu du salon réaménagé pour ses mouvements. Je sais que c’est elle, au fond, qui m’aide. 

Le soir arrive toujours et je ne sais pas comment c’est possible, mais je l’apaise assez pour qu’elle abandonne ses luttes du jour à mes côtés, dans notre lit, pendant que je termine de ramasser la journée. Quelques heures plus tard, je la rejoins sur notre île et on fait confiance à la nuit. Il arrive encore souvent qu’elle se crispe, commence à se tordre. Des larmes commencent à rouler sur ses joues puis sur les miennes, comme un réflexe. Je lui parle doucement, comme j’ai appris à le faire lorsqu’elle est entre deux sommeils. Ça va, je suis là. Son corps se détend puis elle reprend son rêve là où elle l’avait laissé.