Réciter ou L’art de taire (Journal de classe)
2012/10/23 0

3 octobre

Ici, en ce lieu, dans ces lignes, à qui m’adresser? Où doit-on remonter pour qu’une parole, née de soi, nous atteigne? C’est dans l’intuition de ce plateau que commence le journal : une première lettre envoyée au désert.

Aujourd’hui, lu un extrait de L’Or, de Blaise Cendrars. Autour de moi, vingt-cinq regards circulent, comme autant de lignes tracées dans l’espace. Cet espace est peut-être le premier pays à rafler dans la conquête de l’autre. Établir un territoire d’entente. Aussi, pour y arriver : apprendre à soutenir, à renvoyer ces regards.

Le professeur : une femme de théâtre (ou plutôt : une femme-théâtre) réveillée dans une salle de cours. Elle nous parle souvent d’allégories possibles avec la mer, son rythme, ses profondeurs. Et se retire. Un trou demeure, une chaise au milieu, j’y prends place. Là, le silence fait vibrer nos ventres et nos voix. Nous sommes au monde tel qu’il bruisse en nous.

9 octobre

Ce n’est peut-être pas un bon jour. Il a plu par intermittence. Je n’ai pas pu rester en classe. Des regards s’échangent. Il y a une sorte de familiarité qui s’installe peu à peu, et qui nous retarde sans cesse. Et cela m’est apparu : j’attends. Dans cette classe, dans ce monde, sans arrêt j’attends.

Du silence à la parole : l’espace de la classe. Un espace sans début ni fin, fait pour rester, quand nous passons. Des gens se rameutent un après-midi par semaine pour se dresser au centre du souffle, en plein cœur des regards. Au milieu d’une parole en partance de soi : mon corps.

Cette quête de la parole, de son instant et de son lieu, est celle d’une ouverture à même la béance du monde.

17 octobre

Aujourd’hui, il fallait descendre d’une chaise, puis monter sur une autre en chantant. Tout simplement. Soutenir le chant, qu’il ne s’affaisse pas dans notre marche. Fernande fredonne un air en langue cri. Il y a comme un murmure constant chez Fernande, une sorte de contenance à dire les choses, à les nommer. Et, étrangement, c’est dans ce bégaiement que le monde advient, par essais. Quiconque prête l’oreille à ces paroles se met également à l’écoute du silence d’où elles surgissent. Et où elles vont. En fait, il s’agit peut-être d’un silence tout à fait méconnu. Nous parlons sans savoir.

Dans la bouche de Fernande, je fais le rêve autochtone. Je passe en mode habitation élémentaire.

22 octobre

Ce matin, dès cinq heures, première neige au 61b, rue Carrier. Des gens s’empressent de ramasser les feuilles. C’est la première fois que j’écris un mardi. Un vers d’Yves Bonnefoy remonte : « L’ocre, le vert se réfugient sous les arbres. »

Les mots : ce qu’on dit de la neige, du dehors, n’est-ce vraiment que l’empreinte de ce qu’était, dehors, la neige? Et les pérégrinations du général Suter, c’est le fossile de quoi ?

Quand je lis s’ouvre un espace à mi-chemin, une île. Avant l’île, le livre. Après, des gens trop à l’écoute. Il y a l’océan d’avant l’île, et l’océan d’après. C’est peut-être l’idée d’être au centre qui inquiète. Sans point de départ et d’arrivée : la belle perdition d’être ici…

31 octobre

Avant de réciter, ce qu’on lit demeure silencieux, en lui-même. Ensuite, on sent une urgence à faire surgir une image. Et bien sûr, on échoue. Trop d’empressement à rendre présente la chose, à tel point que le mot la dénature. Réciter véritablement consisterait plutôt à laisser les choses au silence, à consentir à leur appartenance au fond muet où, chacun, nous sommes, quand souvent nous ne faisons qu’exister. C’est un peu ce que Fernande arrive à faire, à son insu. Que l’ombre portée de la chose la mette en lumière.

7 novembre

Dans l’Inconnu sur la terre, Le Clézio imagine un intrus, un garçon. En sa présence, les arbres, le lac et les plantes de chaque jour ne sont plus les mêmes, mais sont des arbres, un lac et des plantes.

C’est peut-être cela, réciter. Une sorte de témoignage. Un homme arrive, s’assoit et dit : « Dans ce livre-ci se trouve un enfant qui, chaque matin, se lève et mange. » Et que cette petite phrase soit immense de son monde, dite avec étrangeté, ou plutôt, par un étranger en sa propre langue, comme l’est Fernande. Il n’y a pas de plus beau « j’aime » que celui bégayé. Être étranger en sa langue, cela signifie : ce qui n’est pas dit accompagne ce qui se dit. « Éloquence », dans Le Robert, a d’ailleurs un double sens :

1. Don de la parole, facilité pour bien s’exprimer.

2. Qualité de ce qui, sans parole, est expressif, éloquent. Caractère probant de ce qui n’a pas besoin de discours.

Mais alors : à quel point le livre peut-il se passer de ma parole? Il y aurait un espace soustrait à l’énonciation, que ma lecture doit tout de même rendre présent? Tel est le paradoxe de l’éloquence. Bien lire, ce serait donne l’impression que l’objet récité se passe d’être lu.

12 novembre

J’ai parlé du murmure de Fernande, de son bégaiement magique. Ça s’est confirmé aujourd’hui : nul doute que cette fragilité de la parole adossée au silence soit en mesure de résorber le paradoxe de l’éloquence. Il y aurait eu, de ma part, une méprise entre passion (en mettre trop) et vulnérabilité (être nu devant le livre). Mais intégrer la fragilité, avant tout, c’est écouter. La lecture à voix haute est une forme d’écoute.