Borealium Tremens
2013/06/26 0

La maison de Hilaire représente le plus pur esprit de la construction du début du siècle dans les villages du Lac-Saint-Jean : deux étages, petit toit en pente de tôle, revêtement en clabord de vinyle blanc tournant au jaunâtre, fenêtres carrées disposées sans goût et en nombre suffisant pour que les secrets de famille respirent à leur aise, mais sans se faire apercevoir. Les stores sont tirés en permanence. Le terrain est trop vide : il manque des jouets pour enfants et des papiers d’emballage déchirés.

Dans l’allée de gravier, la Ford Comet bleue, vieille de 120 000 miles, rouillée et cabossée, attendait son prochain tour du Lac. La voiture de Diane devait être garée à l’église. Près du bac à fleurs vide gisait un sac de terre éventré.

J’ai poussé la porte de la Mustang et une bourrasque me l’a arrachée des mains dans un craquement sonore. Le smog de fumée s’est échappé en volutes mélangées de gouttes de pluie. J’ai enfilé mon pardessus et remonté l’allée trop droite, trop bien entretenue, en me léchant l’intérieur de la joue. La sonnerie, un carillon désagréable – sûrement choisi par Diane pendant mon absence – a résonné dans le bruit clapotant de l’averse. Prenant bien mon temps, j’ai formé une boule de salive et de sang, et, visant bien les pots de fleurs, je l’ai crachée avec toute la puissance de mes muscles faciaux. Il a fallu cinq bonnes secondes à la pluie pour la faire disparaître.

***

Sainte-Monique de Honfleur, 19 août 1972

Je pose mon crayon sur la pile de papier, je rallume ma pipe pour m’aider à réfléchir. Par la fenêtre se dressent les montagnes du Nord, solides et fières. Je m’apprête à décrire mon frère dans ce journal, pour mon roman. De fait, ce ne sera plus mon frère, mais une création de mon esprit, une représentation, une fiction. Il pourrait devenir n’importe qui ou n’importe quoi. Ou simplement ne plus être l’ostie d’alcoolique déraciné qu’il est devenu, condamné à boire jusqu’à la fin, qui arrivera plus vite comme ça, je suppose. C’est bien ce qu’il doit penser aussi, avec raison. Mais quoi? C’est mon frère, mon sang, malgré tout. On est nés de la même terre peu fertile, où quelques graines seulement peuvent croître : l’alcoolisme, la honte, la violence, la haine, la démence.

***

Après le carillon, j’ai entendu un gémissement venant de derrière la porte, suivi d’un gargouillis de mots à peine compréhensible. La porte s’est ouverte, laissant voir le corps courbé d’un vieillard vaguement familier.

« S’fini d’jà, les bondieuseries? Coudonc y’est-tu mort, l’curé? »

En m’apercevant, ses pupilles se sont contractées et son front s’est plissé. Il avait l’air d’avoir quatre-vingts ans. Puis, il m’a reconnu : son vieux visage rougeâtre d’alcoolographe s’est déridé et il a souri de toutes les dents, jaunes et croches, qui lui restaient.

« Bonjour, bonjour, Gus! T’es r’venu, enfin? Chu don’ ben content de t’voère, mon frére. Fais comme chez vous. »

Sans un mot, je suis entré dans la maison – celle de Diane. Tout avait changé pendant mon absence : Gustave a été vaincu pendant la grande bataille de la décoration, que des greluches du village – qui prétendaient avoir voyagé – avaient importée jusqu’ici pour le malheur de ce qui nous restait d’humanité. Le papier peint coloré du salon a été recouvert par une peinture blanche, trop blanche. Il y prolifère dorénavant une race entière de bibelots de bonnes femmes : angelots, coqs, chiens de berger, maisons de campagne et chevaux noirs. L’ameublement, fier mais miteux, est composé d’un affreux divan beige aux bras recouverts de broderies fleuries, de napperons ornés de chatons, de tableaux dorés exhibant leur peinture insignifiante : un ruisseau à l’automne et un village amorphe et anonyme qu’on voulait bucolique et boréal. Des aquarelles sûrement peintes par une belle-sœur éloignée ou une grand-tante restée vieille fille qui vit avec trop de chats. C’est toujours comme ça avec l’aquarelle.

L’existence matérielle d’Hilaire se limite maintenant au coin-télé : fauteuil-tabagie à bascule, sorte d’évolution de la chaise berçante, télévision plaquée de bois avec écran de 18 pouces et accès à trois postes, cendrier de marbre sur pied et deux portraits de nos ancêtres français, déformés par la main malhabile de l’artiste qui n’a pas laissé de signature – ou par la petite vérole, l’opium ou la guerre franco-prussienne, allez savoir. Peut-être les trois à la fois.

« T’as faitte bonne route? Pas frappé d’orignal dans l’Parc? Ni de ch’val noère?

— Non, j’ai rien frappé en chemin, merci de t’informer. En fait, y’avait pas la moindre goutte de pluie à Québec; c’est juste en arrivant ici qui s’est mis à pleuvoir à boire debout.

— Ouais, méchante affére… À’ tévé, y disent qu’ça va continuer d’même ben longtemps… »

La météo, toujours la meilleure façon de détourner l’attention vers autre chose, vers tout sauf ça. Je suis devenu un expert dans le domaine.

« Mais attends, Gus, faut célébrer ton r’tour! Une tournée d’gin, barman!

— Tu sais pas que je bois plus depuis longtemps? Quand je bois, je deviens fou braque, comme le chien des Prescott… Sinon, je suis juste ben déprimé, déprimé à en crever. C’est comme un coup de dés pipés. J’ai jamais de chance : la chance existe pas. Ça, en tout cas, tu dois t’en rappeler…

— J’vois pas d’quoi tu parles. Voyons don’, voir si un seul p’tit verre de gin va changer que’qu’ chose! »

En disant ça, il évitait mon regard. C’est comme ça que ça s’oublie, des secrets de famille : avec des regards de côté, des yeux vides fixés dans le néant d’un rideau orange. Puis, ça meurt avec ceux qui les portaient en eux. Une autre génération se pointe le nez, d’autres secrets voient le jour et on les enfouit aussitôt sous deux pieds de fumier. Exactement les mêmes secrets que leurs ancêtres : l’alcool, les femmes, la folie.

Hilaire est revenu avec sa bouteille, déjà largement entamée, et deux verres mal lavés. Ces verres-là n’appartenaient pas à Diane, au moins.

« Je peux allumer ma pipe? »

Il s’est gratté la nuque avec sa main gauche. Sa nuque déformée par l’âge.

« J’sais pas… Diane, tu comprends-tu? Mais non : ouais, vas-y. Assis-toi là, pis prends mon cendrier. »

Il m’a pointé le divan brun, l’immondice en faux cuir, puis s’est affalé dans son fauteuil. Son doigt tremblait. Il a débouché la bouteille, rempli les deux verres d’un bon pouce de gin pur et m’a donné le mien. Quelques gouttes se sont écrasées sur le tapis, absorbées aussitôt par ses poils longs comme des tentacules.

« Trinquons à ta bonne santé!

— Et à toutes les douleurs de la vieillesse!

— Pourquoi pas, tiens? On boit pas autant d’gin pour rien, hein? À’ santé pis à’ douleur!

— Tchin! »

D’un geste du bras expert, il s’est fourré le contenu du verre dans le palais. Avec précaution, j’ai bu une gorgée. Un long frisson m’a parcouru le corps : sensation étrangement familière, contact charnel, presque maternel. Deux ans d’abstinence venaient de déguerpir au galop, remplacés par l’euphorie de l’alcool. Le poids qui pesait sur mes épaules, domestiqué avec le temps, avait disparu. J’ai allumé ma pipe.

« C’est nouveau, tes favoris? Ça te fait pas trop mal. Ça me rappelle que’qu’un, mais j’sais pus qui…

— Oui, c’est un barbier à Québec qui m’a fait ça. Ça l’air que c’est devenu à la mode pendant que j’étais pas là.

— Ouais, p’t-être ben, mais icitte, dans le village, pas encore. T’es le premier, j’pense. Les jeunes sont toujours en retard, t’sais… Tu me fais vraiment penser à que’qu’un, j’te jure… »

Lentement, son visage s’est illuminé. Il s’est relevé en gémissant, se tenant le dos d’une main et un genou de l’autre, comme le font les vieillards de tous les pays depuis toujours. Le corps humain est programmé pour vieillir sans cesse et les mêmes réflexes surgissent des abîmes du monde, les mêmes pour tous. Il a fouillé une armoire de bois massif, un autre héritage français de notre père – peint en blanc par Diane depuis – et en a retiré deux vieux albums bruns.

« Tiens, r’garde ça. »

J’ai caressé les jaquettes racornies. Le grain du papier gonflé d’humidité était parsemé de taches gris foncé. Je tenais, entre mes mains, les albums d’un autre siècle, transmis de génération en génération depuis l’invention du photogramme, venus de l’autre côté du continent.

L’odeur douce du papier vieilli m’est tout de suite montée au nez, comme si elle ne m’avait jamais quittée, l’odeur du temps qui passe et disparaît sauf dans les fibres jaunies d’un papier d’épinette. Des vagues de souvenirs d’enfance m’ont pris par surprise. Dans ma chambre d’enfant, je revoyais la bibliothèque que m’avait patentée mon Français de père. Il y avait des livres : des contes reliés de Maupassant et de Tolstoï, des recueils – de mauvaise qualité – de légendes amérindiennes, les récits de voyage de Cartier et de Champlain et des ouvrages épais de Jules Verne. Les nerfs de ma tempe droite ont formé un nœud. La perceuse braquée sur la tempe, la douleur lancinante. Déjà de retour?

« C’est les albums de famille des Seurin pis des Douillard, nos ancêtres français. Tu chercheras toi-même à qui tu m’fais penser… »

D’un coup sec, j’ai vidé mon verre.

« D’la bonne qualité, hein? »

Hilaire a rempli nos verres. Il me regardait avec malice, un sourire mystérieux aux lèvres.

« Albertine m’a dit qu’tu voulais écrire un roman su’ not’ coin de pays, c’est-tu vrai, ça? T’sais, c’est p’t-être pas une bonne idée. Y’a des… gens qui s’raient prêts à tout pour empêcher ça. »

J’ai préféré éluder la question. Hemingway disait qu’on ne parle pas d’une œuvre en cours, sinon on ne l’écrit jamais. On finit par la rêver chaque nuit, chaque sieste, et dans notre sommeil on crée un monde complet et cohérent, sur lequel on n’arrive pas à mettre le moindre mot, un monde tellement grand qu’il finit par peser sur nous comme sur un dieu incompétent. Alors, la peur nous ronge, la peur de ne jamais terminer, et on se réveille en sursaut, le corps couvert de chair de poule et de sueurs froides, les yeux rougis, impuissant, et tout ce qui nous reste, ce sont ces rêves devenus cauchemars, ces images trop claires du même homme étrange, habillé à la mode du 16siècle, qui déchire nos pages l’une après l’autre avec un rictus sadique.

Les portraits de nos ancêtres, sur les murs blancs, semblaient approuver mon silence. Hilaire Seurin, le père de mon père, se dressait fièrement pour la pose, le patriarche en habit militaire, la moustache épaisse aux bouts recourbés, les médailles d’honneur, fier vétéran de la guerre franco-prussienne. Je jurerais qu’il m’a lancé un clin d’œil. Un peu trop fort, peut-être, j’ai dit :

« Pourquoi t’es jamais revenu chercher tes fils américains, hostie d’imbécile, hein?

— Pardon?

— Non, non, rien.

— Tu parlais d’grand-père Hilaire? J’ai ben vu qu’tu l’regardais dins’ yeux. J’le sais pas non plus, moé, pourquoi qu’y’est jamais r’venu, pourquoi qui nous a laissés icitte à mourir comme des chiens… J’ai deux-trois réponses… J’sus p’t-être ben dans l’champ, t’en pens’ras c’que tu voudras. Mais pas tu-suite, Diane va r’venir bientôt. »

Ses yeux brûlaient d’une flamme puissante. Il fixait le sud, à travers le mur, le sud, synonyme de liberté et d’errance.

« Mardi, s’tu veux, j’t’emmène faire le tour du Lac. Y’a pas de problème : Diane pense que j’vas être en tournée… On pourra jaser sans s’gêner : toé, moé, ta Mustang pis le lac Saint-Jean pendant une semaine. J’vas t’montrer mon itinéraire en accéléré. Au jour un, on traverse la Péribonka pis on va à Saint-Ludger-de-Milot, à Saint-Augustin, à Sainte-Jeanne-D’Arc pis on fait une partie de Dolbeau. Au jour deux, on va prendre le « U » ben droit, ben chrétien qu’les rangs forment par là. On va passer par Mistassini, par Saint-Stanislas, Saint-Hedwidge, pis encore par Dolbeau. Après ça, le jour trois : Albanel, Girardville, Normandin, Saint-Méthode, Saint-Félicien. Le jour quatre : Roberval, Métabetchouan, Lac-à-la-Croix, Hébertville, Hébertville-Station. Pis enfin, le jour cinq : Alma, Saint-Henri-de-Taillon, Saint-Coeur-de Marie, Saint-Nazaire, Notre-Dame-de-Lorette, le Lac Léon, pis le retour icitte, à Sainte-Monique. »

Il avait parlé trop vite et il transpirait comme à la petite école, quand il récitait sa leçon de géographie. Des gouttes perlaient sur son crâne à moitié rongé par la calvitie. Sa conception du monde s’arrêtait à ça : le lac Saint-Jean et ses alentours. Il concevait la France de ses ancêtres uniquement comme le point de départ des vieilles cartes des grands navigateurs, un point minuscule, inconcevable, presque invisible. Comme moi, Hilaire était le fils américain oublié d’une famille désagrégée dont l’arbre généalogique avait été tronçonné cent ans plus tôt. Un quart du tronc de départ avait été transféré en Amérique, planté de travers dans une terre hostile, comme un épouvantail, et nous, les dernières branches rachitiques, nous poussions désormais, cahin-caha, quatre mois par année, sur ce tronc retombé à l’horizontale, creusé par les fourmis rouges et habité par des vers de terre séchés depuis des années.

« J’vends pus d’bibles, comme y’a deux ans : astheure, j’distribue des produits d’bonnes femmes. En faitte, c’pas mal la même clientèle… J’me suis dit que ta belle gueule pourrait m’aider. D’ici là, prends l’temps de ben r’garder les deux albums. Tu vas sûrement avoir des questions : tu m’les poseras pendant le voyage. »

Un rire gras l’a secoué, ce qui a eu pour effet de lui faire renverser quelques gouttes de gin sur sa camisole trouée. Il ne tremblait plus lorsqu’il a levé son verre

« Au diable la santé. Trinquons, c’te fois-là, à nos aventures de malades mentals!

— À nos aventures! »

La poignée de la porte d’entrée a grincé. J’ai avalé de travers et j’ai recraché ma gorgée. J’ai pensé : ça doit être un mauvais signe, de mal trinquer de même, comme de passer sous une échelle ou de voir un cheval noir.

Par la porte entrouverte, une voix stridente s’est fait entendre. Ça m’a transpercé les tympans, comme un coup de .303 ou comme les sifflets ultrasons dont on se sert pour mater les animaux enragés. Mauvais chien, ça disait, mauvais chien.

« Salut, chéri, c’est moé. »

Diane. Diane était là. Diane, la femme qui m’avait volé mon frère, qui l’avait volé à lui-même avant même qu’il se trouve complètement. C’est elle qui l’a laissé comme je le vois : une tête, trop creuse, trop sombre, au-dessus du corps noueux d’un homme qui a trop tourné autour du Lac. Un corps qui appartient à quelqu’un d’autre. À Diane. Dire qu’on pourrait encore prendre la route, n’importe laquelle qui mène à l’Ouest ou au Sud jusqu’en Colombie-Britannique, jusqu’en Californie, jusqu’à la mer, la vraie, l’océan à vrai dire. Là-bas, je pourrais écrire le roman rempli de soleil, de sable et de femmes dont je rêve depuis deux ans. Un roman qui ne serait pas aussi sombre que celui qui s’impose ici, dans ce village foutu, près d’un lac tiède deux mois par année et gelé le reste du temps.

« Toé! Toé, Gustave Seurin junior… Qu’est-cé qu’tu câlisses, icitte!? Déjà r’venu d’l’asile? Qui c’est qui a signé ton papier? Crisse, c’est lui le fou qui faudrait enfarmer…

— Bonjour, Diane ». J’ai répondu le plus calmement possible, mais tout mon corps me trahissait : je tremblais de la tête aux pieds, crispé pour sourire.

« Je partais justement… Hilaire, on s’en reparlera pour mardi.

— Quoi, mardi!? Mais tu travailles, mardi! »

Je me suis précipité vers la porte arrière en serrant les albums-photo. En chemin, l’effet du gin m’est tombé dessus sans prévenir; je me suis mis à voir double : quatre tableaux d’ancêtres, deux aquarelles de campagnes, des dizaines de bibelots. Diane s’est approchée, menaçante comme une Sœur Supérieure mise à la retraite à coups de pied dans le cul, prête à exploser comme une grenouille dans un micro-ondes. Je frissonne juste à y penser : toucher Diane.

En sortant, j’ai claqué la porte et je me suis adossé dessus de toutes mes forces. Derrière, à peine étouffée, la tempête prévue s’abattait sur Hilaire. Devant, la pluie tombait dru. La douleur à ma tempe s’est un peu calmée. Je me suis dirigé vers la Mustang, dans l’allée croche tout à coup et j’ai ouvert la portière. Le front contre le volant, j’ai compté jusqu’à deux cents pour laisser passer la sixième dose de gin, puis j’ai tourné la clé dans le contact. Dans le rétroviseur, j’apercevais le mot « Mustang » que j’avais d’imprimé sur le front comme au fer rouge. Les huit cylindres m’ont propulsé en criant comme des damnés, laissant derrière moi la rue Melançon. La pluie tombait toujours à boire debout, pendant que moi, je sortais une bière froide du coffre à gants. Tant qu’à moi, il pleuvait à boire assis dans un char chaud.