Les choses
2013/06/12 0

Ce texte a été écrit sous contraintes dans le cadre de la Tentative d’épuisement d’une œuvre de Riopelle tenue au Musée National des beaux-arts du Québec le 5 avril 2013, pendant la Nuit de la création.

« Regarder une peinture de Riopelle, c’est y entrer, être happé comme un tourbillon dans un champ de force composé non seulement de choses, mais du mouvement des choses –  de leur dislocation et de leur harmonie. » – Paul Auster

 Quatre textes, quatre choses sur les choses, le mouvement des choses, la dislocation des choses, puis leur harmonie.

 1. Les choses

 

— Ben là, dans cette peinture-là, c’est clairement des oiseaux!

— Non, c’est pas ça. Ou en fait, c’est pas juste ça. Pourquoi tu cherches toujours à identifier des choses dans les tableaux qu’on regarde?

— Je cherche pas des choses; anyway depuis quand les oiseaux sont des choses?

— Bon, OK, les oiseaux sont peut-être pas des choses, mais ça change rien au fait que tu cherches toujours à dire ce qu’une peinture représente au lieu de juste l’apprécier comme elle est.

— Qu’est-ce que tu veux dire, « l’apprécier »?

— Ben, je sais pas… Voir ses qualités esthétiques et artistiques, sentir que l’artiste maitrise son art, ressentir quelque chose…

— Ah ah! Tu vois, toi aussi tu cherches quelque chose!

— T’es con! Je parle pas de quelque chose de tangible comme un oiseau, je parle de quelque chose d’intangible : une impression, une émotion, une force…

 Mais les oiseaux sont pus tangibles : Riopelle les a enlevés de la toile après les avoir vaporisés. Ils sont pus rien que des traces… Est-ce que c’est pas intangible, ça, justement? D’ailleurs, me semble qu’on est pas supposés pouvoir toucher aux œuvres dans un musée?

 Ok, tangible était peut-être pas le bon mot. Disons concret, plutôt. Toi tu cherches quelque chose de concret sur le tableau, comme si t’avais absolument besoin d’avoir une prise sur le réel. Dans le fond, t’as peur d’être absorbé par le monde abstrait au-delà des oiseaux, c’est ça?

— Ben là moi j’vois rien qui passe au-delà des oiseaux ni même juste par-dessus : les anneaux passent en-dessous, j’te ferai remarquer.

— Ah mais oublie le par-dessus ­et le en-dessous! Tu gosses sur les mots depuis tantôt, preuve que t’as peur de regarder plus en profondeur… de trouver ce qui résonne en toi…

 Croâ! Croâ!

 T’es con.

 

2. Le mouvement des choses

 

On sort du musée

champ de bleuets cosmiques

les yeux nous pétillent de bulles de savon

sur nos dos remontés de tant d’art

démontés de désarroi

tu hallucines

toujours des oiseaux

 

mes croassements à ton oreille

n’y sont pour rien

 

homme poisson tortue

ta silhouette au cutter

j’ai les yeux découpants

le soleil lance ses billes sur toi

tu ouvres la bouche

« j’aime la tarte aux bleuets »

 

tu hallucines

des rayons glissants

que tu escaladeras en licorne

à défaut de pouvoir voler vers le soleil

 

tu me regardes

je suis un exquis cadavre d’oiseau

un autre fouillis de plumes tachetées

qui pense trop aux clous

et à tout ce qui l’arrime au rien

mon cœur de ventilateur

te touche à peine

 

mes pattes rouge sang en l’air

même pas écartées

 

et quand ta licorne te prend

tu ne vois qu’une licorne

qu’une prise

j’hallucine

un mouvement vers le réel

la bouche pleine de bleuets

 

3. La dislocation des choses

 

Parfois j’avais l’impression que t’étais rien qu’une tête d’oie vissée sur un sac d’aspirateur noir de crasse. Dans ces moments-là je me demandais pourquoi j’étais avec toi, qui étais au fond comme toutes les autres têtes d’oie vissées sur des sacs d’aspirateur noirs de crasse. Avec eux, tu formais une volée de parapluies mornes, inutilisés.

Mais quand tu m’embrassais et qu’un courant vif comme un sécateur passait, je me disais que je devrais t’étêter, me défaire de ton corps et te déposer sur le rebord d’une toile avec les autres têtes d’avant.

En fait, quand tu m’embrassais je voyais des oiseaux, tes oiseaux, ceux que tu m’écoeurais donc tellement d’avoir vus sur chacune des œuvres de Riopelle. Je voyais des oiseaux quétaines comme tout, deux en fait, deux belles colombes juteuses qui se tournaient autour en se cherchant mutuellement la queue sur fond d’anneau de mariage et de dessin d’enfant. La cause et l’effet, la poule et l’œuf.

Puis quand on faisait comme si on faisait des enfants je te voyais comme une madonne sur un piédestal avec un halo blanc de peinture en spray. Je sentais tout le rose de nos chairs vibrer sur des fréquences complémentaires et faire un bruit blanc qui nous isolait du monde. J’avais envie de mettre le feu à des cierges tellement ce qu’on faisait sentait l’encens.

Mais quand tu voyais des oiseaux sur une peinture pis que tu passais à la suivante tout de suite, j’avais le gout de sortir mon arsenal par mon trou de bec et de te faire mal. Je t’aurais menotté les ailes, bandé les yeux avec des élastiques ben serrés pis fait marcher sur des clous pis des bouquets de mariée en feu. Ton corps sentirait la crasse brulée.

En fait, c’était ta petite cervelle en bois qui m’intéressait.

J’avais envie de la taillader en pointe, comme ça tout le monde verrait l’étroitesse de ton champ de vision. Oiseau pour oiseau, tête dure pour tête dure.  Grâce aux dents de mes ciseaux à bois, je me serais sculpté une petite oie vide à mon gout.

 

4. L’harmonie des choses

 

Oyez, oyez! Braves gens, venez assister à la volatilité de l’amour et voir cet homme recevoir des volées de boulons par la tête! Choisissez votre camp : celui de la femme aux gants rougis de colère ou celui de l’homme pendu par les pattes! Celui de l’amour fou devenu haine ou celui de la souffrance aigüe devenue paix! Assistez à cette passion de l’un envers l’autre devenue la Passion d’un Jésus moderne!

Une fois toutes les larmes de métal et de colère versées, aurons-nous droit à une envolée vers les cieux ou à une descente aux enfers? Aurons-nous droit aux deux? Les jeux sont faits, mesdames et messieurs… La roulette tourne : rouge, noir, blanc… Vos yeux tournent aussi, je le sens, de voir tant de sang couler… Laissez-vous emporter par la rage et lancez vous aussi vos boulons, vos billes, vos clous! Lancez-vous dans le feu de l’action et rejoignez monsieur pour une douche gratuite! Laissez-vous aux bons soins de madame et de son équipe!

Que les plumes et les têtes de linotte flétrissent!

Que les couleurs se mélangent et blanchissent!

Que l’harmonie du chaos retentisse!