Mémoires d’une hivernale
2014/02/26 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du cours Écriture de fiction I (roman), donné à l’Université Laval par Cassie Bérard à l’automne 2013.

« Dans les régions les plus froides du Royaume des hommes libres, les villageois chérissent des légendes sur une fleur. On la reconnaît au doré onctueux de ses pétales et à son odeur de perle séchant à la lueur de la lune. Les érudits la dénomment RixIbanor. On dit qu’il y a quelques années, incapables de la comprendre, les médecins de la cour auraient éliminé tous les spécimens vivants de la plante. Je tiens néanmoins à faire foi de son existence : bien que je ne l’aie jamais entendue, j’ai déjà contemplé ses bourgeons. J’ai aussi compilé des rumeurs à son égard. Selon les habitants des peuplades du Nord, on entendait le chant de la fleur chaque année et il annonçait la fin des temps froids. La RixIbanor aurait la propriété de résister aux basses températures, de mourir avec la venue du dégel et de s’épanouir à la fraîcheur de l’automne. C’est pourquoi on la surnommait Chant d’hiver. »

Récits du Barde Couleur d’If

Année XIV du royaume de Rubeus I

 

CHAPITRE 1

Tout a commencé le premier matin de ce qui devait être le printemps de mes sept ans. Non pas par un événement particulier, ni une pensée, ni une sensation concrète, mais plutôt par un louvoiement laiteux, zigzaguant quelque part entre mes tripes et mes os. Dans le labyrinthe de mon corps endormi, seul mon nez se frayait un chemin assez rapidement. Sauf que je n’avais pas besoin de plus : une odeur me suffisait pour savoir que quelque chose n’allait pas. Ou, dans ce cas, son absence.

— Tu sens? Avait été l’accueil de Luanc lorsque nous nous étions rencontrés l’année précédente, au sortir de l’hibernation.

— Quoi?

— Le printemps.

— On dirait des œufs pourris.

Son visage s’était alors illuminé avec un de ses retentissants éclats de rire.

Moins d’un an plus tard, je saisissais la portée de cette blague : la chaleur qui nous sortait de la torpeur apportait aussi des relents issus de la décomposition de matières mortes. Leur absence constituait un signe que je m’étais réveillée au mauvais moment, au mauvais printemps.

J’ai ouvert les yeux, même si j’avais le pressentiment qu’ils auraient dû rester fermés. La clarté prismatique qui se filtrait jusqu’à ma chambre confirmait mes craintes. Je ne comprenais pas tout à fait mon malaise, mes parents me rappelaient chaque automne que la nécessité de manger provoquait des réveils hivernaux. Je percevais d’ailleurs les effluves des aliments placés sur ma table de chevet en prévision d’une telle éventualité : la viande saurée, les fruits secs confits et l’aigreur des écorces destinées à éloigner les insectes. Ils me répétaient également que si cela m’arrivait et que j’avais peur, je pouvais crier et ils viendraient me voir dès que leurs corps leur permettraient. Je n’ai pourtant rien fait. Le creux vertigineux qui envahissait mes viscères m’en empêchait.

J’ai attendu. L’assoupissement, la faim, le printemps, n’importe quoi. Mais, rien n’est arrivé.

À un certain moment, j’ai eu la conviction que je ne me rendormirais plus. Que la léthargie diluvienne qui avait su apaiser mes ancêtres ne courait pas dans mes veines. Que j’étais de celles qui se réveillent l’hiver.

*

Chant posa sa plume sur la table en ébène et relut les quelques lignes qu’elle avait gribouillées : elle n’aimait pas trop. N’étant pas certaine de pouvoir rendre justice à la réalité, elle doutait encore de la pertinence de cette entreprise. Surtout, elle craignait de déchaîner d’anciens démons. Des démons qui ne se laisseraient peut-être pas modeler sagement avec de l’encre. Au début, elle avait décliné poliment l’offre du maître-archiviste de compiler ses mémoires. Il avait insisté. Elle avait opposé un refus plus catégorique qui se voulait définitif, ne comptant pas sur l’alliance secrète qu’il négociait. La première fois qu’Étoile lui avait parlée de ce projet, Chant s’était sentie indignée, agacée et amusée par l’audace de son adversaire de fortune. Pour la forme, elle avait continué à dire non pendant un temps, tout en devinant la fin de la partie. Elle soupira en souriant et replongea sa plume dans l’encrier. Bientôt, le jour sortirait ses griffes et arracherait le château de son sommeil. Mieux valait avoir fini quelque chose avant de devoir vaquer à ses occupations.