Le maquillage est un art
et 2014/06/25 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de Huis clos à ciel ouvert tenu au Musée national des beaux-arts du Québec le 4 avril 2014, pendant la Nuit de la création, et ce, sous les contraintes imposées lors de la deuxième période d’écriture de ce projet à laquelle se sont livrés trois duos d’artistes.

Au traversier de Lévis, une équipe de tournage vient d’arriver et fait un remake québécois du Titanic.

ANAÏS : Bon, ton maquillage est parfait, Marco. Tu peux aller sur le plateau.

MARCO : Merci, tu as réussi à faire ressortir mes yeux, comme je te l’avais demandé. Mes yeux, tout passe par mes yeux. Regarde!

Marco fait une mimique mystérieuse à Anaïs.

ANAÏS : Mmm, ça doit vouloir dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

Elle éclate d’un grand rire, ce qui fait rebondir sa poitrine généreuse, au risque d’un débordement à l’extérieur du décolleté. 

ANAÏS : Allez, file. Tu reviendras me voir pour la scène de noyage. Le bleu, ça t’ira bien.

Marco y va d’une autre mimique avant d’inspirer profondément pour se détendre.

MARCO : Oui, j’y vais. C’est ma première scène où j’aurai quelque chose à dire, j’ai toujours juste fait de la figuration. J’ai une phrase, mais c’est MA phrase. Je te le dis, je vais devenir un grand acteur. On se reverra… Anaïs.

ANAÏS : Quoi, c’est ta première fois? Mais on dirait que t’as toujours fait ça. Allez, merde.

MARCO : Mon père m’a toujours dit que « l’important, c’est d’avoir l’air ». Ça me rassure, au moins, j’ai l’air d’un acteur, c’est déjà ça! Il me reste quelques minutes avant ma scène. Je veux pas arriver trop tôt, je vais avoir l’air anxieux. Faut pas avoir l’air anxieux, ça l’air.

ANAÏS (regardant vers le plateau dans l’espoir de le voir partir bientôt) : Ben voyons!

Une étrange maladie touche près du tiers de la population qui ne contrôle plus ses glandes sudoripares. 

ANAÏS : Comment ça ton maquillage coule de même! T’es stressé tant que ça?

MARCO : Non, non. Je suis pas stressé. Je sue pas du mollet quand je suis stressé!

 Marco lève son pantalon et le montre à Anaïs.

MARCO : Tu penses que c’est normal, ça, toi? Peut-être que t’as raison… je suis stressé .

Le caméraman arrive, tout dégoulinant. Il demande à Anaïs d’aller sur le plateau. 

ANAÏS : Viens, Marco, t’es pas le seul à avoir chaud, on dirait. Pourtant, avec la brise, c’est pas si mal il me semble!

MARCO : J’ai pas l’impression d’avoir chaud, je suis juste plein d’eau. Je me sens comme un gicleur à gazon. C’est normal, c’est normal. (À lui-même.) Envoye mon Marco, c’est ta chance, go, go, mon Marco.

ANAÏS : Ben non, Laurie! Qu’est-ce qui se passe avec ta face!

L’actrice devant elle a l’air d’un clown, son maquillage dégouline sur sa robe. 

ANAÏS : Qu’est-ce qui se passe ici? Ça a pas rapport, moi j’ai pas chaud!

MARCO : T’as pas de scène à tourner non plus! T’es pas une grande actrice. Moi, je sue parce que je suis un artiste. Le caméraman sue parce qu’il est gros et Laurie a un problème de peau. Calme-toi Marco, calme-toi, pense à la plage, tu es sur la plage, respire, respire…

ANAÏS : Bon, je vais refaire ma job, je cré ben. Allez, tout le monde en ligne que je vous rebarbouille la face. Y’est où là, le directeur?

Le directeur arrive en courant, il presse la maquilleuse. Tous les acteurs doivent repasser sous son pinceau.

MARCO : Non, non, non, c’est pas vrai que Laurie va avoir son maquillage avant moi. Elle, elle ne parle pas. Moi, c’est ma chance. Il faut que je brille. Retouche mes yeux, c’est mon pouvoir, mes yeux.

ANAÏS : Marco, tu gosses. Laurie, c’est la star. Toi, ben t’es rien. Je pourrais faire ton rôle si on me strappait les seins. Bon, un à la fois. Seigneur, Marie, Joseph, qu’est-ce qui se passe ici!

Elle se fait aller un carton comme éventail, elle aussi commence à suer. 

ANAÏS : Mon maquillage a pas fondu, au moins, c’est déjà ça de pris (dit-elle en regardant ses pots de fards à paupières). On se croirait dans un épisode de X-Files ou de Fringe. Savais-tu, Marco, que des fois, je maquille à New York. Je suis une artiste, moi aussi!

MARCO : T’es pas une artiste. On te filme pas. Personne sait t’es qui. T’es juste bonne pour mettre des couleurs sur des faces. Tu connais pas les (Marco prend un visage dramatique avant de prononcer le reste de sa phrase.) émotions.

Les vêtements de Laurie et de Marco sont maintenant trempés.

MARCO : Ça ne me prendra pas juste un nouveau maquillage!

ANAÏS : Ça, c’est pas de mon ressort.

Une bande d’étudiants manifestent « activement » pour légaliser la marijuana.

ANAÏS : Voyons, c’est quoi ce brassage-là dehors? On peut-tu déplacer le traversier un peu pour le tournage qu’on entende pas les slogans?

MARCO : Sens-tu?

ANAÏS : Mmm, une petite odeur de printemps on dirait. Ça ferait du bien par ici pour te calmer.

MARCO : Hors de question, mes yeux, mes yeux vont être rouges. Impossible.

Marco se lève subitement de sa chaise et se met à donner des ordres aux gens qu’il croise.

MARCO : Déplacez le bateau! Faites taire les jeunes drogués! Anaïs, maquille-moi. Now!

ANAÏS (coquine): Viens-t-en. On va t’arranger ça.

Il s’assoit devant elle.

ANAÏS : Bon, un peu plus de fond de teint. Raconte-moi ton rêve d’acteur, là, ta scène de rêve.

MARCO : Oh! Ma scène de rêve? Elle serait avec DiCaprio, comme dans le vrai Titanic, on serait intenses, genre mes yeux, zoom sur mes yeux, et DiCaprio me révèlerait m’avoir toujours envié. Le personnage de DiCaprio, pas lui pour vrai, mais il aurait la bonne face parce que dans le fond, c’est vrai que, dans la vie, il veut être moi. Tsé, tu comprends? Des éclairages tamisés et une musique dramatique. Ma scène de rêve, wow, un grand moment. De l’émotion à l’état pur. Juste du wow.

ANAÏS : Ok, là je vais faire ta ligne des yeux. Lève le regard bien haut.

Anaïs regarde parmi ses crayons traceurs et en choisit un à lèvres, bien gras, et bien bourgogne. 

ANAÏS : Allons-y, garde les yeux en l’air, c’est important pour garder la ligne parfaite.

MARCO : Je te fais confiance, si tu dis que tu maquilles à New York, tu dois pas être si pire que ça. Refais mes yeux comme tantôt, ils étaient fous. Ok, faut vraiment que je me trouve du nouveau linge. Je dégouline partout.

Au loin se dessine le champignon d’une bombe nucléaire : le souffle rejoindra la ville dans les prochaines secondes. 

ANAÏS : Voyons, c’est quoi ça, au-dessus de l’île d’Orléans?

Son crayon dessine une longue ligne sur la joue de Marco. Tous les membres du bateau sont projetés au sol à cause du souffle. Marco se retrouve couché sur Anaïs.

MARCO : Ok, c’était quoi, ça! Pis pourquoi tu tiens un crayon à lèvres?

ANAÏS : Fuck le crayon, ma peau, ma peau me pique! C’est quoi cette odeur? Du bacon?

Elle regarde par-dessus la rambarde et voit sur la berge plusieurs ambulances partir vers l’île et des hélicoptères arriver par centaines.

ANAÏS : Euh… Marco. C’est pas normal, ce qui se passe.

MARCO : … pourquoi le monde crie. Les hélicos? Y’a pas d’hélico dans le Titanic. Y’a des militaires partout.

Marco entre en crise.

MARCO : On se fait envahir, Anaïs, je te le dis, on se fait envahir.

ANAÏS : Le feu. Partout le feu sur l’Île. Marco? On va mourir, je pense. Et tu sais ce que j’aimerais faire, avant de mourir?

Marco retient son souffle et regarde intensément Anaïs.

MARCO : Non… tu veux pas qu’on couche ensemble…?

ANAÏS : Mieux. Viens.

Anaïs prend Marco par la main et marche jusqu’à la proue du bateau. Elle s’appuie sur la rambarde, dénoue ses cheveux et met son cardigan sur ses épaules. 

ANAÏS : Oh Will! Sais-tu ça son nom?

MARCO : Oui, c’est ça son nom. Toi, c’est Rose. (Il se ressaisit.) Oh! Rose!

Marco la prend par la taille, elle ouvre les bras en croix.

Les ondes magnétiques se dérèglent; les gens entendent la radio et les conversations électroniques environnantes dans leur tête. 

ANAÏS : What the foucault les bruits. Tu les entends? Ayoye, ça fait mal. Euh… Marco. Tu saignes de l’oreille…

MARCO : J’entends Marie-Louise Arsenault qui parle de Miron dans ma tête. Toi aussi, tu saignes. Fuck, fuck. On fait quoi?

Anaïs ouvre ses bras en croix encore plus grand.

ANAÏS : Ha! ha! On dirait que j’entends mieux en ouvrant les bras. Je suis une antenne! Hey! Je pogne les ondes de l’armée. Y’a eu une bombe nucléaire! On est des mutants! Ha! ha! ha!

Elle est prise d’un fou rire incontrôlable. 

ANAÏS : On saute, ha! ha! ha!, à… ha! ha! ha l’eau? Ha! ha! ha!

MARCO : Tu veux qu’on saute? Je pogne des ondes dans ma tête, on est peut-être électrifiés!

ANAÏS : L’armée commande de (se concentrant) tirer … tirer sur tout le monde de la région. On va être éliminés!

MARCO : Ok, on saute, on saute pis on se cache en dessous des débris.

Il attrape la main d’Anaïs et ils se lancent par-dessus la rambarde.

ANAÏS : AAAAAAAH!

Ils atterrissent (ou plutôt ils amerrissent).

Les plaques tectoniques se disloquent : la ville de Québec et la ville de Lévis se rapprochent dans un tremblement sourd.

ANAÏS : MERDE! On avait pas pu prévoir! On a pas fait le toaster, mais pas loin! La terre, la terre, elle bouge!

MARCO : Les vagues sont immenses, accroche-toi à quelque chose!

ANAÏS : Tiens, une porte en vieux bois vermoulu, comme dans le film. Je peux encore t’appeler Will ou Jack?

MARCO : Je vais être qui tu veux, essaie d’embarquer sur la porte, pour pas prendre froid.

ANAÏS : Mais toi, tu vas devenir bleu… Attention, on va bientôt toucher au Château Frontenac avec la prochaine vague!

MARCO : Faut essayer de s’accrocher au pignon… Rose…

Marco glisse sous la porte.

ANAÏS : NOOOOOOOOOOOON!

Elle regarde autour d’elle, espère le voir ressortir. Entre les creux de vagues, elle voit la tête blonde de Marco émerger. 

ANAÏS : Marco!

Elle attrape l’affiche qui fait « clap » au cinéma et l’utilise comme rame. Elle s’approche de Marco en surfant et l’attrape par l’encolure.  

On entend siffler : une bombe atomique rejoindra le sol dans quelques instants. C’est inévitable.

MARCO : J’pense qu’on est faite.

ANAÏS : Serre-moi. Pis frenche-moi. S’il te plaît.

MARCO : T’es polie.

Marco l’attrape par le cou et l’embrasse passionnément. La porte est emportée par une vague immense. Les deux se retrouvent à l’eau, toujours liés. La bombe heurte la terre. L’eau devient aussi bouillante qu’un spa à Occupation double. 

ANAÏS : Marco… j’ai chaud.

MARCO : J’pense… j’pense… j’pense qu’on cuit. ON EST EN TRAIN DE CUIRE!

ANAÏS : Au moins, c’est plus rapide que les brûlés au sol.

FIN


Voici les autres textes qui ont produit sous les contraintes imposées lors de la deuxième période d’écriture du projet Huis clos à ciel ouvert :

Autoroute 20 to Hell, de Jim Gagnon et Aimée Lévesque;

Crime et délit pas loin d’un réfrigérateur, de Marc Laliberté et Lily Pinsonneault.