En attendant l’autobus
et 2014/07/02 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de Huis clos à ciel ouvert tenu au Musée national des beaux-arts du Québec le 4 avril 2014, pendant la Nuit de la création, et ce, sous les contraintes imposées lors de la troisième période d’écriture de ce projet à laquelle se sont livrés trois duos d’artistes.

Au terminus Charlesbourg, un policier interroge tour à tour des gens.

ANITA : Salut!

MONSIEUR PLUMEAU : Bonjour madame. Savez-vous pourquoi des policiers sont ici?

ANITA : No, je l’ignore, je ne suis pas ici, êtes-vous ici?

MONSIEUR PLUMEAU : Oui, je suis ici puisque je vous parle en ce moment…

ANITA : Ah gosh, êtes-vous là? Je ne sais pas trop comment nous disons, êtes-vous là dans la ville?

MONSIEUR PLUMEAU : Je suis là, ici, dans la ville, au terminus…

ANITA : Ah! Pas moi!

MONSIEUR PLUMEAU : Vraiment? Mais où êtes-vous alors? Je ne vois pas.

ANITA : Je suis dans Glasgow!

MONSIEUR PLUMEAU : Ah, je vois, je vois, je suis donc d’ici. Mais cela ne me dit pas pourquoi il y a des policiers…

ANITA : Ah non, pourquoi il y a des policiers, savez-vous?

Monsieur Plumeau se met à marcher vers les policiers. Il interrompt une conversation entre un policier et un jeune homme. Les gens le dévisagent et lui disent de retourner d’où il vient. Il rebrousse chemin.

MONSIEUR PLUMEAU : Vraiment, pas moyen de rien savoir!

Les égouts débordent dans les rues de la ville.

ANITA : Et vous, savez-vous autre chose?

MONSIEUR PLUMEAU: Que vous êtes de Glasgow et que l’autobus devrait bientôt arriver, non?

ANITA : Ah mais, what the… qu’est-ce que c’est que tout son caca dans la ville sur mes trottoirs!

Monsieur Plumeau regarde tour à tour le trottoir puis Anita. Il hausse les épaules et tire sur les poils de sa barbe.

ANITA : Vous allez où?

MONSIEUR PLUMEAU : Au théâtre.

ANITA : Prendre le thé?

MONSIEUR PLUMEAU : Non, non, il y a une représentation d’Ubu roi, vous connaissez? Mais oui, vous connaissez de par ma chandelle verte!

Anita ne comprend visiblement pas ce dont Plumeau parle.

MONSIEUR PLUMEAU : Et vous, vous allez où? Prendre le thé? Au théâtre? Non, non, vous me semblez plus du genre à attendre le bus pour retourner chez vous après une longue journée de travail. C’est ça? Votre chat vous attend?

ANITA : Oui! Je travaille à Les Cupcakes de Cokelicot juste à côté, mais je viens de Glasgow, pas de Les Cupcakes, well je viens de Les Cupcakes, je fais les cupcakes, avec mon amie on fait les petits gâteaux et là je vais à la maison, mais pas cette maison, l’autre maison. J’ai un chat et il s’appelle Mika, mais il est pas à cette maison il est l’autre maison.

MONSIEUR PLUMEAU : Nom d’une girouette pluvionivale, vous avez combien de maisons, vous?

Court-circuit général : tous les appareils électriques et électroniques s’allument en même temps et ne répondent plus à aucune commande.

ANITA : Regarde, monsieur, il y a l’affiche de Les Cokelicots qui flashes, je me dis pourquoi elle flashe pourquoi les policiers et pourquoi les flashes et vous ne pas être anxious about it. Vous savez quoi?

MONSIEUR PLUMEAU : Nom d’une noix de coco en voyage! Y a pas de coquelicots qui clignotent, y a plus de lumière, madame! Plus de lumière, c’est tout. Y a pas de quoi faire des monticules avec des éléphanteaux!

ANITA : Oui, j’ai un chat, je vous ai dit tantôt oui, Mika! Vous?

MONSIEUR PLUMEAU : Comprenez-vous quand je parle?

ANITA : À qui d’autre vous parlez?

MONSIEUR PLUMEAU : J’ai pas dit : est-ce que je vous parle? J’ai dit : comprenez-vous? Vous faites du coq au vin!

ANITA : Cokelicot, les cupcakes, oui, très bons gâteaux, je vous invite?

MONSIEUR PLUMEAU : Coq… quoi? On dit coq au vin… hum, âne au coq, ah, je sais plus. Vous savez?

ANITA : Anita, et vous?

Anita tend la main en guise de présentation.

MONSIEUR PLUMEAU (lui serrant la main) : Monsieur Plumeau, Monsieur Plumeau, enchanté de faire votre coq-naissance… euh, connaissance, pardon.

ANITA : God bless you. Vous voulez un mouchoir?

MONSIEUR PLUMEAU : Dieu me saigne? Où ça?

Un transport de zoo fait un accident : des dizaines de lions, de rhinocéros et de tigres sont relâchées dans la ville.

ANITA : Oh my bloody God, qu’est-ce que vous dites? Qu’est-ce qu’ils sont-ils ces bestioles? Qu’est-ce qu’ils font-ils dans mon trottoir?

MONSIEUR PLUMEAU : Un rhinocéros! Un rhinocéros, ah! c’est bien dommage que j’aille voir Ubu roi

ANITA : Je croyais que vous allez au théâtre!

MONSIEUR PLUMEAU : Oui, c’est ça. On pourrait y aller à dos de rhinocéros. Ça vous dit?

ANITA : Ah monseigneur Ploumo vous êtes adorable, oui catch it! Catch it!

MONSIEUR PLUMEAU : Donnez-moi la main. Il faut y aller doucement. Il pourrait se sauver…

ANITA : Pourquoi aller doucement, je pensais que nous allons à dos de rhinocéros!

MONSIEUR PLUMEAU : Pas doucement sur le rhinocéros, mais doucement vers le rhinocéros. Il pourrait avoir peur, vous comprenez?

ANITA : Bien sour que je comprends, je parle français!

MONSIEUR PLUMEAU : Rita, on y va… Oh! il part lentement…

ANITA : Rita? Anita!

Les corbeaux semblent atteints du syndrome d’Hitchcock et sèment la panique.

Monsieur Plumeau regarde le rhinocéros se faire attaquer par des centaines de corbeaux sous ses yeux.

MONSIEUR PLUMEAU : Je pense qu’on va devoir oublier la promenade à dos de rhinocéros…

ANITA : That’s a funny thing! Nous l’avons pas à Glasgow ce oiseau et ce rhinocéros, vous savez ça? Je dois prendre photo pour envoyer à ma mère, prends mon caméra, je vais proche, ok?

MONSIEUR PLUMEAU : Bien sûr, bien sûr. Donnez-moi ça que j’immortalise la scène.

ANITA : Mon père voulait pas que moi je venir ici il disait too cold, hell no, jungle friends daddy! Jungle friends! You see that? Ok alors je prends la pose, que je dois faire vous pensez?

MONSIEUR PLUMEAU : Votre père ne pouvait dire mieux : jungle! Mais, je ne crois pas que cette photo lui fera plaisir. Il risque vous faire des remontrances. Gardez la photo pour vous, en souvenir de notre rencontre. Ça fait combien de temps que nous attendons le bus?

ANITA : Pour moi, je pense environ trois jours et vous étiez là quand je suis arrivée je pense so…

MONSIEUR PLUMEAU : Trois jours!!! Trois jours!!! Mais vous devez mourir de faim, non?

ANITA : Oui, je veux aller manger au bistro Alexandre, c’est pour ça que j’ai faim.

Série de combustions spontanées.

MONSIEUR PLUMEAU : Aimez-vous le rhinocéros ou le corbeau flambé?

ANITA : Je ne goûte pas jamais! How exciting!

MONSIEUR PLUMEAU : Jamais…? Alors, on fait quoi, on attend encore, mais oui, on attend, le théâtre, je ne peux pas aller manger avec vous… J’en suis désolé… à moins que vous insistiez…

ANITA : Oui au théâtre! Je vais prendre Earl Grey! Et vous manger!

MONSIEUR PLUMEAU : Je ne vous le suggère pas. Même mes ongles ont bien mauvais goût…

ANITA : Vous vous goûtez?

Monsieur Plumeau se gratte la tête.

MONSIEUR PLUMEAU : Vous entendez ce bruit…

Toute la ville se met soudainement à pencher en angle jusqu’à ce que le sol soit à la verticale. 

ANITA : Oui! J’entends ce bruit, qu’est-ce que c’est le bruit? Je parle français!

Monsieur Plumeau s’agrippe au bras d’Anita alors que le sol bascule.

MONSIEUR PLUMEAU : On va mourir… pensez-vous?

ANITA : Vous êtes mon seul ami, Ploumo, it is ok mourir avec les amis c’est ok oui après bistro Alexander et théâtre, oui pourquoi pas! D’abord mourir, good.

MONSIEUR PLUMEAU : C’est une idée… je suis un homme poli : les femmes d’abord.

FIN


Voici les autres textes qui ont produit sous les contraintes imposées lors de la troisième période d’écriture du projet Huis clos à ciel ouvert :

La femme du portrait, de Jim Gagnon et Marie-Ève Muller;

Rhiyocéros, d’Éric LeBlanc et Aimée Lévesque.