La femme du portrait
et 2014/07/02 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de Huis clos à ciel ouvert tenu au Musée national des beaux-arts du Québec le 4 avril 2014, pendant la Nuit de la création, et ce, sous les contraintes imposées lors de la troisième période d’écriture de ce projet à laquelle se sont livrés trois duos d’artistes.

Au Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ), des gens écrivent dans la salle 8 lors de la Nuit de la création 2014.

MARIE-ÈVE : J’ai un peu peur de cette toile-là. Le regard de la femme. Ah pis celui de sa fille, c’est quasi pire.

JIM : La peinture en face de toi? Celle-là à gauche? La femme te ressemble un peu, tu trouves pas?

MARIE-ÈVE : Mmm. Si je ressemble à ça, je vais me râper le visage, je crains. Ok. Peut-être le nez. Nos nez se ressemblent un peu… On peut changer de salle, elle m’intéresse pas vraiment, celle-là.

JIM : Ouais, attends encore un peu. Je suis sûr qu’on va avoir l’occasion de changer de salle… Mais la toile, la toile… Moi, ça me choque de voir que t’as déjà existé.

MARIE-ÈVE : Non, peut-être dans la petite fille de la toile à ma gauche, mais pas la madame. Come on! Sois pas de mauvaise foi!

Jim regarde la toile de plus près.

JIM : Mais les cheveux? Et le p’tit cap de crinoline?

MARIE-ÈVE : Ok, tu pourrais être alors… euh, attends…  Le monsieur pas de cou à côté de toi? Tu cales un peu comme lui, je pense.

JIM : En tout cas, j’y trouve un p’tit air… Comme un charme d’une autre époque. De toute façon, le XIXe, c’est tellement à’ mode! T’as rien qu’à regarder le monde en arts…

MARIE-ÈVE : Attends, j’ai été déconcentrée, une femme vient de m’embrasser la tête. Je te jure!

Les égouts débordent dans les rues de la ville. 

MARIE-ÈVE : Tu sens l’odeur?

JIM : Ouais. Ça sent comme… la merde? Ou ben c’est juste le monde?

MARIE-ÈVE: Rhôôô. Quand même, ils sont bien beaux, tous ces fans d’arts expérimentaux. Mais non, ça sent vraiment la merde!

JIM : Il faudrait aller voir dehors. Attends.

Jim descend à toute vitesse et remonte, complètement essoufflé.

JIM : C’est les égouts. Tout’ déborde. Pis y a du monde qui fait la chasse aux sorcières. Ça paraît qu’on est en élections.

MARIE-ÈVE : Mmm. Tu parles comme un oracle. Les gens rament sur des pancartes électorales? Ou plutôt, on est tellement plein de marde que ça refoule de partout?

JIM : En fait, y en avait partout. Ça leur sortait de la gueule, comme de la mienne…

MARIE-ÈVE : Chic. Donc, on est mieux de rester dans le musée. Ça va durer longtemps, tu penses? J’irais bien me coucher en cuillère, tantôt.

JIM : Ben, je l’sais pas moi. Ça va durer, ou ben 18 mois, ou ben 4 ans. Mais c’est toujours la même merde.

MARIE-ÈVE : Héhé. De fins mots d’esprit. Allons. Tu écris sur quoi, ces temps-ci?

JIM : Comme d’habitude. De l’autofiction.

MARIE-ÈVE : Cool. Tu vas raconter notre soirée au musée?

JIM : Ouais, ouais. Ben, je vais raconter ma version des faits. Tu le lis mon blogue, de toute façon?

MARIE-ÈVE : Ben… en fait, ça fait un bout que je me dis que je dois te le dire, mais des fois, je fais juste semblant. C’est rien contre toi, là. C’est juste que je manque de temps. Ou quelque chose comme ça.

JIM : De toute façon, tu penses quand même pas que j’écris un blogue pour me faire lire? Ben non, voyons donc! C’est juste pour m’aimer plus.

MARIE-ÈVE : Maudit Narcisse. Anyway, moi, mon blogue, il me sert pour les dividendes de Google. C’est quand même le fun, quand Google t’écrit.

Court-circuit général : tous les appareils électriques et électroniques s’allument en même temps et ne répondent plus à aucune commande.

MARIE-ÈVE : Hey! C’est quoi qui se passe! Ma webcam ouvre et mon cell sonne en même temps!

JIM : J’essaie d’ouvrir mon blogue, mais je vois rien. C’est vide. Ça fera pas une grosse différence…

MARIE-ÈVE : Youhou, Dropbox! Tu peux pas m’empêcher de saver mon roman, là. Je peux pas perdre mon roman!

JIM : Ton roman? Tu veux dire ton gros sac de vidanges?

MARIE-ÈVE : Hey! C’est pas parce qu’on a partagé le même mentor que tu peux te permettre autant de familiarités, tu sauras, Jim. Lâche ton arrogance, rien qu’un peu, pis viens m’aider avec mon ordi. Voyons donc, c’est quoi, cette affaire avec les ampoules qui arrêtent pas de flasher!

JIM : C’est ton ordi. Il s’est mis tout seul en mode « Pic de chick à répétition ». Mais pour revenir à ton roman, c’était pas hier, la collecte des déchets?

MARIE-ÈVE : Ha… ha… attends, il me reste peut-être un restant de rire… non, ça vient pas. Désolée. Mais là, je pense que je vais m’en aller, je trouve pu ça l’fun. Mon écran d’ordi saigne.

JIM : C’est vrai que c’est platte, l’autofiction. On pourrait faire des confessions ou des témoignages, à la place? « Témoignages d’un soir d’égouts qui débordent ». Au moins, là, ce serait justifié de parler de merde…

MARIE-ÈVE : Ok, alors c’est quoi, ta crotte sur le cœur?

JIM : Ouf, si je commence, je finirai plus. C’est pour ça que j’écris un blogue, d’ailleurs.

L’ordinateur de Jim commence à faire de plus en plus de bruits.

MARIE-ÈVE : J’espère que t’as tout sauvegardé, ton ordi aussi va mourir. On aura pas le choix de se (avec dédain) parler. Bon. Autofiction hein. Alors il était une fois, Marie-Ève qui…

JIM : Non, non. Il était une fois Jim qui…

MARIE-ÈVE : Jim est au musée, il ne sait pas trop ce qu’il y fait. Il a mis sa chemise de bûcheron pour prouver ses liens avec le Saguenay, et il traîne un relent d’égout.

Un transport de zoo fait un accident : des dizaines de lions, de rhinocéros et de tigres sont relâchées dans la ville.

MARIE-ÈVE : Hey! Je viens de recevoir un texto. Ça l’air que y’a des girafes sur Grande-Allée. Tu viens?

JIM : T’es-tu sûre que c’est une bonne idée? Je suis pas sûr qu’avec ce que tu viens de me dire, je vais vouloir te protéger…

MARIE-ÈVE : Ben là, des girafes, y a rien là. Si tu viens pas, tant pis, moi j’y vais.

Elle sort en courant. Jim la regarde, puis regarde à nouveau la toile sur le mur.

JIM : Mais c’est vrai qu’elle lui ressemble.

Jim veut sortir à son tour, mais un gorille entre et lui bloque le chemin. Marie-Ève revient vers le Musée pour trouver Jim en combat de boxe avec un gorille. Elle a à ses trousses un hippopotame.

MARIE-ÈVE (hurlant) : Jim! Il faut rentrer!

Jim la regarde avec l’air de dire : Bravo, veux-tu une médaille pour ta constatation! Marie-Ève donne un sacré revers au gorille qui, surpris, la laisse entrer. Elle amène à sa suite Jim.

MARIE-ÈVE : Ouf! Qu’est-ce qui se passe?

Jim s’assoit sur la chaise royale, au fond de la salle 8.

Les corbeaux semblent atteints du syndrome d’Hitchcock et sèment la panique.

JIM : T’as vu? T’as vu? Mes animaux qui viennent me sauver.

MARIE-ÈVE : Jim? Es-tu correct? T’as changé de voix…

Jim se lève et déclame des mots insensés. Sa tête tourne comme dans une reprise de L’Exorciste.

JIM : Je me suis jamais senti aussi bien. J’ai comme… le pouvoir. Le pouvoir de voir les choses comme elles sont : noires, complètement noires.

Marie-Ève voit des corbeaux s’écraser contre la vitre de la porte de la salle 8. Un lion les suit et entreprend de dévorer leur carcasse. Marie-Ève secoue la tête. 

MARIE-ÈVE : Jim. Jim, es-tu correct? Ah qu’on a rien à dire dans ses moments-là.

Marie-Ève regarde la toile et la femme se met à lui parler. Elle se met un doigt dans l’oreille, mais ça ne change rien. Elle monte jusqu’au trône et pousse Jim en bas pour lui voler sa place. Jim est étendu sur le sol. Il regarde Marie-Ève. Elle a changé, elle aussi.

JIM : Ève… Marie… Marie-Ève… Oui, je comprends enfin. Pourquoi est-ce que j’y avais pas pensé avant ?

MARIE-ÈVE : Toutes les réponses sont dans mon nom. Je suis la première et la dernière, la pureté et la tentation.

Série de combustions spontanées.

Un lion se met à brûler. Le spectateur avec la chemise bleue et la casquette aussi. Tout le monde se met à crier. Dans la salle, les spectateurs ne réagissent pas puisqu’ils ne lisent pas les didascalies, alors personne ne crie.

JIM : Ça y est. C’est la fin. En tout cas, j’espère. Qu’est-ce qui peut arriver de pire?

MARIE-ÈVE : Que toi, tu brûles?

La femme avec le chandail blanc aux motifs d’ancres se met à brûler et enflamme à son tour la dame au manteau crème.  

JIM : Faut absolument que je plogue ça dans mon blogue.

MARIE-ÈVE : Ta mère était clairement hipster. Maintenant, va ouvrir les portes que les animaux nous rejoignent! Nous serons les Noé qui survivront au déluge de feu! (éclats de rire démoniaque) Mouahahahaha!

JIM : Et le musée sera notre barque de l’éternité. Et on pourra parler avec des voix comme ça. Et on pourra faire de l’autofiction. Tout le temps. Tout le temps.

Toute la ville se met soudainement à pencher en angle jusqu’à ce que le sol soit à la verticale. 

MARIE-ÈVE : WOAH! J’ai rien pour m’agripper. Les touches me servent à rien. La littérature ne sert à rien!

JIM : On finit là-dessus? Mais on est les derniers de la soirée à lire… Ça peut pas finir de même.

MARIE-ÈVE : Tu as raison. On a eu les explosions, les doppelgänger, les trahisons. Il manque l’amour. Tu crois que tu peux trouver quelqu’un à aimer, avant la fin, à part toi-même?

JIM : Ben, peut-être que si tu devenais un personnage de mon autofiction, je pourrais t’aimer. Moi, j’aime ça, aimer.

MARIE-ÈVE : C’est difficile. Quand tout sacre le camp, il ne nous reste que notre identité pour s’enraciner. Ah pis fuck la philo, à ce point-ci, je fermerai les yeux. C’est quoi mon nom?

FIN


Voici les autres textes qui ont produit sous les contraintes imposées lors de la troisième période d’écriture du projet Huis clos à ciel ouvert :

Rhiyocéros, d’Éric LeBlanc et Aimée Lévesque;

En attendant l’autobus, de Treveur Petruzziello et Lily Pinsonneault.