La fosse aux pions
2015/05/12 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de la journée d’étude «Investir les marges : objets de création, lieux de réfléxion», organisée à l’Université d’Ottawa par Marie-Andrée Bergeron et Pierre-Luc Landry le 25 avril 2014.

L

a marge est un vertige, donc un penchant magnétique, pour le poète franco-ontarien. Il veut se dégager de ses prédécesseurs, de ses sources d’inspiration, de ses agents de motivation, de tous les clichés par lesquels on désigne la vie déjà établie, de ce qui a déjà été écrit et de la façon dont cela a déjà été écrit. Le poète grandit en étant majoritaire, c’est-à-dire en se définissant en tant qu’objet dans le point de mire de tous ceux qui lui adressent la parole et qui le boudent manifestement. Ensuite, on lui annonce, comme un arrêt de vie éternelle, sa condition minoritaire; il est de fait marginalisé par rapport à la majorité despotique. Lui qui s’adonnait à tous les sports au monde, dans le but de gagner, de se signaler, de faire s’érailler la voix de l’analyste dans sa tête, voilà qu’il est foudroyé par une évidence statistique : il est minoritaire, a fortiori, il est seul.

Il se taillade l’index contre le rebord en larme d’une canette dont la languette gâchette a cédé. Il brandit le majeur pour indiquer le rang social auquel on le voue. Il écoute des chansons en anglais, parce que c’est ce que diffusent les ondes qu’il capte. Il ajuste l’antenne de ses poils otiques. Il grandit dans un milieu où l’on valorise l’acquisition de l’anglais, non pas tant parce qu’il faut maîtriser une seconde langue, non pas tant parce qu’il s’agit de la langue de la majorité, mais parce que c’est la langue de la communication universelle et du bureau de poste où il apprend à vivre. Il ne sait pas, enfant, qu’il y a majorité donc minorité : il croit qu’il y a lui et le monde, qu’il doit tout à ce dernier, qui doit, en revanche, le lui rendre. Il croit que le monde est un terrain d’immunité, un quartier de libre-échange entre les cigales qui prêtent leurs voix aux libellules pendant les vacances d’été.

Est-il son occupation avant d’être son origine, son pied-à-terre, puis sa radiation? Est-il francophone avant d’être ontarien? Est-il s’il n’a pas de sol, mais peut-il savoir qu’il est s’il est aphone? Est-il un poète franco-ontarien ou un Franco-Ontarien poète?

Il vient d’un milieu francophone au sein duquel on reconnaît l’importance de l’anglophonie sans la craindre. Il vient d’une maisonnée mutophone. Il est issu d’une réalité où tirer la langue a pour but d’humecter de salive une note à laisser sur le coin de la table. La table s’effondre. La note crie, triomphale.

La marge, c’est cet espace seuil, lisière, orée, bord du précipice en lèvres; c’est le lieu entre la majorité dans l’insécurité et le vide; c’est le donjon où sont séquestrées la poésie et la langue seconde première.

L’automarginalisation

Faire de la poésie, c’est transposer la réalité maladroitement exprimée en un axe paradigmatique et phréatique, c’est hachurer le temps que l’on veut croire continu, c’est rendre contingente l’actualité que l’on veut croire nécessaire, c’est dire autrement ce qui doit, au contraire, être contextuellement et trop tacitement admis. Le poète est donc marginal dès l’instant où il décompose un stéréotype, avec toute la subtilité de la rotation terrestre, en laissant assez de sédiments pour que le récepteur se rende compte de la nuance. La marge, c’est cette charnière entre l’incompréhension et la peur de ne rien comprendre. La majorité demeure interdite, pantoise, parce que conviée à une dimension qui fait s’effriter son horizontalité dépourvue d’horizon. La majorité est alors composée des amorphes, des atones, des aphasiques, de ceux qui ne veulent pas avoir à dévier de la linéarité du calendrier et des répliques en escalier inversé au message texte initial. Arriver à l’essentiel, prétendent-ils : ils parviennent aisément à la dilution.

De fait, les questions s’imposent, avant de faire du poète la victime de la marginalisation : Que le poète marginalise-t-il lui-même? Que s’aliène-t-il? De quoi s’extrait-il? En s’adonnant à la poésie, il entame une automarginalisation : il choisit délibérément un genre, autant en est-il, qui est essentiellement constitué de la transgression des règles et du code qui impliquent la fluidité, la progression temporelle et narrative, la cohérence et l’intelligibilité qui doivent favoriser l’illusion. Le poète affirme résolument sa délinquance en contrevenant à un pacte référentiel important : il refuse d’être incarcéré dans la facilité, la transparence et le cloisonnement spatial. Son lieu, c’est nulle part et partout; ce qu’il exprime, c’est un chaos bien ordonné; ce qu’il situe, c’est une claire obnubilation. Le poète contribue ainsi à la perpétuité d’un crépuscule cognitif en sollicitant la dimension mnémonique d’un objet à l’autre, d’une émanation à l’autre, d’une impression à l’autre. Ce faisant, il passe le tisonnier dans la dimension émotive de l’interlocuteur, mais, avant tout, il exprime, par l’entremise de la poésie en tant que genre, la marginalisation dont il croit faire l’objet.

D’ailleurs, la poésie, c’est le genre de la brièveté, de la segmentation, de la suggestion, de la hâte apparente, du manque de temps, du fait de se tapir et de s’accorder le répit d’une profonde inspiration, de s’embusquer sans tendre d’embuscade. Le poète se marginalise donc doublement du fait qu’il se retire, volontairement, du monde, pour le remanier et le redisposer, puis du fait qu’il en hachure la subséquence lisse et subie pour en faire un forage en des paradigmes qui confèrent une profondeur aux motifs et aux réactions de l’être. Si l’acte que suppose la création poétique est vertical et ondulé, le produit auquel il donne lieu laisse supposer l’importance de l’espace vierge. Il est un prisme à effet inverse : il prend toutes les couleurs, tous les angles, et il tente d’en faire une lumière en un faisceau qui soit transparent pour que l’interlocuteur se rende en ses propres bas-fonds. Pourtant, la poésie doit battre en brèches les clichés : elle doit provoquer l’étonnement et la stupeur grâce auxquels elle entame le forage. Ainsi, si le poète remâche et régurgite les formules immémoriales, il y a planage, effleurement et polissage.

Le poète, en soi, est donc un automarginalisant, puisqu’il se fait un devoir de présenter la réalité sous une autre dioptrie. Il établit la réalité qui est peut-être latente, aux aguets, endodermique, en s’éloignant de ce qui est perceptible pour employer les mots qui sont pourtant inéluctablement issus de la perception (c’est tout ce qui préside à l’idiome), pour exprimer le possible, le probable, le certain, mais jamais le vrai : ce qui est renvoie à lui-même, non pas à une intelligibilité pour l’être attestant, quel qu’il soit. Le poète est marginalisant en ce sens qu’il contraint l’interlocuteur à creuser et à vriller, en imposant une halte au cours normal et tenu pour acquis des choses. On en conviendra : l’art correspond à un comportement qui se soumet à l’intention initiale qu’a l’interlocuteur d’en constater la forme, la présence, l’objet; il se penche volontairement vers l’objet d’art, donc il se dirige dans un espace de transposition et de réfraction. Comment, dans cette vacuité déjà choisie, le poète peut-il être marginalisé? Il se marginalise au sein cantonné de son art libérateur. Désinvolture, insolite, écart : il réagit contre le préétabli qui définit, paradoxalement, toute forme artistique.

Le foreur

Il est clair que jusque dans la hideur, l’art doit être attrayant. Il faut ainsi que ses tenants aient établi des codes, des règles, des normes, une méthode qui servent de clé de voûte aux adeptes comme aux néophytes. L’attrait, c’est l’accessibilité, la possibilité pour l’interlocuteur de ne pas être humilié, dans son auto-évaluation constante, par l’opacité impénétrable. Toutefois, l’artiste, appelons-le le foreur, lui, cherche à se distinguer par le biais d’un art qui tente de se réglementer pour s’assurer en tant que matière et perpétuité. L’art, à l’instar de tout rapport à l’altérité, doit séduire. Pourtant, la séduction ne peut se faire en persistant dans la récurrence, la régurgitation, l’apocryphe. Le foreur apostrophe le lecteur en lui présentant un contexte et une réalité reconnaissables. De là, toutefois, il doit prévenir le planage et l’aéroglisse de la lecture : il doit imposer des amortisseurs au lecteur pour empêcher celui-ci de ranger le poème avec les livres de recettes et les manuels d’instruction de spritzualité. C’est là où est entamée la marginalisation du soi-disant marginal : si faire de la poésie n’a, en soi, rien de marginalisant, puisque c’est faire au vu et au su, le foreur cherche à se distinguer de ce qui l’a précédé, par souci d’originalité, mais, surtout, par souci d’être littéralement un auteur. Inversement, si le lecteur croit que la poésie s’avère un genre littéraire marginal, c’est qu’il est déstabilisé par cette verticalisation; il choisit pourtant de s’y frotter, de l’aborder ou d’en poursuivre les méandres. La condition marginale de la poésie tient donc au fait qu’elle désaxe, déphase et désamorce l’agissant dans son rapport à l’immédiateté codifiée et instantanément rétroactive; la poésie exige un effort de reconstitution et de rapiéçage du lien entre les allusions et la concentration du sujet; la poésie est le genre où macèrent les souvenirs et les fantasmes interdits, ce qui explique sa présence. Partie remise : c’est là tout le substrat de son essence.

La question s’impose, à ce point-ci : Qu’y est la marge? La zone nébuleuse? Les strates pélagiques de l’être? Les mélopées qui s’éteignent? L’agonie de la naissance? La chronologie intrinsèque niée? L’incursion dans une viscéralité que l’on croit plus réelle que dans le cadre d’un soi-disant ouvrage de fiction? L’observation d’un sujet qui semble transparent? La marge, c’est cet espace entre le connu, que l’on croit plein, et l’inconnu, soit le vide, la lisière au sein de laquelle la compréhension est diffuse et la connaissance, mouvante. La marge est cette orée encore vierge, inexploitée, qu’est le rapport entre ce qu’a produit le foreur et ce qu’y reconnaît et assimile à son soi l’interlocuteur. La marge est cette fosse entre les allusions auxquelles s’attend l’interlocuteur et celles qu’il retrouve, pour désigner un quelconque contexte.

Il faut rappeler que le foreur n’a pas l’intention d’être marginal, ce qui constituerait un non-sens, mais d’être original. Vouloir être dans la marge, ce serait circonscrire et révéler celle-ci, donc la repousser en tant qu’essentiellement marge. Vouloir être original, c’est oser prétendre être l’origine de ce que l’on transpose. Pourtant, on est beaucoup plus l’origine que l’envers inaccessible de l’expression. Ainsi, on peut avoir l’intention d’exprimer autrement et de nuancer ce qui a précédé, mais on ne peut avoir l’intention de se situer dans un no man’s land, puisque l’on est, dès l’expression, humain arpentant cette contrée, qui devient alors, à tout le moins, un one man’s land.

Ainsi, l’interlocuteur ose emprunter le parcours dans lequel le foreur a laissé des traces poétiques; il pénètre de plein gré ce qu’il considérait pourtant comme la marge. Le foreur, quant à lui, transpose des épreuves et des extases, des hypocondries et des épiphanies. Il choisit des rapprochements sémantiques à partir de particules qui sont à des années tonnerre les unes des autres. Il s’automarginalise par rapport à la réalité, dans la perspective des réels et des concrets, mais il ne peut être un marginal intentionnel. Il ne peut s’automarginaliser par rapport à sa quête d’originalité. Il investit, plutôt, celle-ci. Si, socialement, le foreur est marginalisé, dans le périmètre de son art, il ne peut être marginal : il emploie des mécanismes qui sont accessibles, mais en tentant d’élargir le gouffre, donc en étirant le pont suspendu, entre le signifiant et le signifié, toujours en permettant un indice d’intelligibilité, sans quoi la poésie tomberait dans le néant, le tout-permis et l’illettrisme. Naguère était possible. Jadis était souhaitable. L’instant présent tout juste passé est encore s’évaporant (fumant).

Le spéléologue

Investir la marge, c’est assumer la part des ténèbres dans lesquelles le foreur laisse l’interlocuteur, c’est assumer l’inconnu, donc à l’aveuglette, c’est se prêter à l’interprétation, c’est se découvrir le flanc aux attaques de ceux qui sont au bord du gouffre. Investir la marge, c’est oser avouer que le forage est prévu mais non pas infaillible, c’est s’exposer au public en tant qu’agglomération de mésadaptés, c’est fournir à l’autre un point d’ancrage pour explorer l’autrement vrai et impossible. Le poète investit la marge, dans la perspective de l’interlocuteur, dès lors qu’il fait preuve d’originalité selon l’avis de celui-ci. Il se situe en charnière, en possible, en exploitable inexploré, en camouflage noir et blanc. Le foreur investit la marge, dans la perspective du domaine au sein duquel se déploie son art, dans la mesure où il parvient à écrire, avec des évocations en feux intermittents, la réalité que légion d’humains ont traversée. Être original, c’est permettre le cordage sans pour autant montrer à tresser et à nouer. Être original, c’est être au seuil d’une forme nouvelle en voulant quitter un thème galvaudé.

Ainsi, en s’adonnant à la poésie, l’artiste littéraire est marginalisé parce qu’il s’agit là d’un genre piston hachurant l’horizon de tous les possibles. Le foreur déplume l’oreiller pour en faire un phénix. Du simple fait qu’il emploie un levier hydraulique littéraire sans cylindre, le foreur monte et descend, mais il ne peut prévoir la circonférence de son rayonnement. Le foreur ne veut pas se marginaliser : il veut que chacun des interlocuteurs renoue avec son propre rough intérieur, en ne s’arrêtant pas à l’opacité des événements, mais en essayant d’y relever un sens explorable et diffusable. Le foreur ne veut rien marginaliser, surtout pas ce qu’il est en train de créer : il est convaincu que chacun s’y reconnaîtra, futur simple, en établissant des liens entre les formes, les couleurs et les conséquences, de ce qui est écrit à ce dont ils ont été témoins. Le foreur veut effleurer des filons et laisser à l’interlocuteur le soin de les exploiter. Il sait que demeurera la marge entre le connu et le connaissable, entre ce que croit y comprendre l’interlocuteur spéléologue et ce qu’il y a vécu. La poésie ne doit pas être comprise : elle doit être conductrice, dynamo et convertrice, éolienne à cinq pales.

Il est marginal dans sa propre discipline, en fonction de l’emploi qu’il fait des moyens que lui permet le genre artistique qu’il tord. Le foreur est marginal parce qu’il emploie des moyens pour que les mots et le contexte auxquels renvoie chacun de ceux-ci soient éloignés, puis tringlés. Il est marginal parce qu’il veut qu’évoluent la situation qu’il exprime et la mécanique rhétorique et sémantique par laquelle peut être exprimée celle-ci. Il est marginal parce qu’il énonce autrement ce qui pourrait être une berceuse, une complainte, une ode ou une élégie. Il est marginal parce qu’il est original. Il est marginal parce qu’il peut seul être l’origine de la recréation, de la juxtaposition, de la transposition, de la superposition, du pivot et de la convergence des objets et des perspectives de ce qu’il ose considérer l’œuvre d’art.

Il investit la marge en tentant de vulgariser ce qu’il fait et de se gargariser avec ce qui soulage la forge. Il s’investit dans la marge en donnant en pâture ce qu’il écrit habituellement pour le public averti par une couverture. Il investit la marge parce qu’il se catapulte, dès l’incipit, dans les bras de l’interlocuteur qui voulait un baume pour couvrir ses plaies encore intactes. L’interlocuteur se livre, puisqu’il sait qu’il s’agit de poésie. Le spéléologue et le foreur se rencontrent donc dans cette zone que l’on considère comme la marge à investir, puisque la poésie sans public n’est que sublimation, que transformation de la solitude en sollicitude. Le foreur ne se soucie pas du public; il ne peut en imaginer ni le contexte ni les dispositions. Il ne veut, pour autant, être ni marginalisé ni occulté. Le foreur se soucie du plasma qui définit son art : il ne veut pas y macérer, il ne veut pas s’y imprimer. Une scène d’urgence en Etch-A-Skectch™ : telle est la réalité de l’individu qui aborde un recueil de poésie et qui avait l’intention de s’y emmailloter. Le foreur ne s’aliène pas, puisque ce n’est pas lui, d’emblée, qu’il projette présenter, mais bien sa présence en un lieu qui ne peut être le lieu au sein duquel l’interlocuteur abordera le poème : toute canalisation est donc abstraite et virtuelle, aussi précisément le décor y est-il décrit. Ainsi, peu importent les repères et le tordeur rhétorique auquel sont passés ceux-ci, la marge demeure entre ce qu’aura osé prévoir le foreur et ce que reçoit, perçoit et interprète l’interlocuteur, en fonction de la fission avec son propre être-objet.

Investir la marge, c’est donc se situer sur une planche de surf de salut, sur un Pogo Ball™ : le foreur est dans une oscillation gyrosphérique constante mais irrégulière entre son intention, son autoreprésentation, son autodissimulation et son autoconception; en effet, il se conçoit beaucoup plus qu’il ne se perçoit, puisqu’il ne peut être témoin d’un quelconque même et agir à l’égard de ce même à la fois. Le foreur investit la marge dans la mesure où il ose écrire, lire et dire autrement les choses et mater les clichés pour surprendre un interlocuteur potentiel qui voudrait bien approfondir le paradoxe et l’oxymoron initiaux par lesquels il est foudroyé. Il n’y a pas d’antithèse : il n’y a que des contre-vides. Ainsi, ce n’est jamais une contradiction insensée que présente le foreur, mais bien un rapprochement qui n’a pas encore été synchronisé et un rapport de causalité dans les adjectifs qui marquent les deux objets qui y sont convergents.

L’arpenteur

Le foreur investit la marge qui, elle, est la méfiance, le seuil à peine foulé entre l’impensable et le stéréotype. En effet, pour qu’il y ait marge, il doit y avoir deux contrées limitrophes; la marge doit être entre quoi que ce soit et quoique ce soit. Le foreur en prend possession, la revendique, la domine, donc, cette marge, en y faisant irruption et intrusion et en désaxant la conception populaire, rassérénante et abrutissante des choses. Le foreur a l’intention de laisser sa marque dans la réalité et sur la réalité : il ne veut pas l’oblitérer, mais il veut en givrer la perception; il ne veut pas l’obnubiler, mais il veut établir des rapports entre les objets qui la composent et les allusions qu’ils indiquent, selon les axes métaphorique, temporel et causal. Un tatouage pour un pachyderme. Un sigillographe du braille.

Lorsque cette marge a, en outre, une désignation géographique, le poète, appelons-le, dans ce contexte-ci, l’arpenteur, cherche le ravin, l’abîme en deçà desquels demeurer. Il y a donc non-sens initial : il ne peut explorer ce qui se trouve au-delà des abords de la marge à laquelle on veut le confiner. Pour que l’arpenteur se croie marginalisé, il doit avoir préalablement cru pouvoir être intégré à une entité géographiquement caractérisée. On le saisit à présent, il n’a pas à se croire marginal : il s’agit de l’apanage des autres. Il peut cependant se croire mis au rancart, aliéné, exclu, donc voué à la marge. Il reste que, en un territoire donné, quel qu’il soit, il ne peut être catapulté dans un non-lieu.

Pourtant, c’est sociopolitiquement et démagogico-culturellement qu’il peut être marginalisé, donc en fonction des projets de domination de la classe autoritaire, qu’elle soit majoritaire ou minoritaire. Ainsi, dès qu’il a une conception, une approche et une pratique qui achoppent à celles qui définissent le dominant, on le dira marginal. S’il fraie en français dans un milieu très majoritairement non francophone, il peut dès lors être considéré marginal, par l’autorité dominante, dans une forme de tyrannie excluante, qui sent poindre et se répandre une menace, qui est de l’ordre insoluble de sa perception. Pourtant, l’arpenteur peut-être différent sans être marginal, soit s’il n’est pas perçu comme une menace et s’il est admis et inclus.

L’appartenance géographique n’est pas indéniable : on la confirme trop souvent à partir de la provenance, de la naissance, de la résidence, de la citoyenneté reconnue, de la civicité : des points sur une lamelle qui fait partie d’un jeu de dominos. On ne considère pas, dans ces limailles de définition, les déplacements, les voyages, les transferts, la curiosité qui trouve son motif au-delà d’une carte routière et d’un atlas. L’arpenteur est contribuable et membre à part entière d’une société réglée et légiférée. L’arpenteur mesure ses rapports à son entourage, la distance qui le sépare de ce qui lui tient lieu de repères. Un sourire de plate-bande. Des yeux de déshumidificateur. Une photo de Pierre Reverdy en guise d’identification à un compte Facebook. Naître éternellement. Certes, chaque geste qu’il pose et chaque refus de geste qu’il exprime s’avèrent en marge de la société politique, puisque toutes les dispositions et les lois qui régissent celle-ci sont abstraites : la jurisprudence en est la preuve. Le moindre individu est marginalisé par la Loi : il n’a pas été considéré lors de la création de celle-ci. Puisqu’il y a des types, il y a toute une réalité qui est composée d’exceptions. Ainsi, le francophone en Ontario n’est pas plus marginal que son homologue civil non francophone. Certes, étant donné le nombre et la majorité pour le moins écrasante par le biais desquels se manifestent les non francophones, il semble n’y avoir qu’un pas pour considérer marginal le francophone; pourtant, il ne faut en rien escamoter sa caractérisation: il est en minorité, il n’est pas marginalisé. Il n’est en marge de rien : il y a des confrères francophones de part et d’autre, il y a des concitoyens en giration constante, il y a des semblables qui lui permettent de se croire, quoi qu’il se croie.

Le majoritaire unique et esseulé

Quelle est, néanmoins, cette marge que doit investir le poète franco-ontarien? Il n’est pas marginal au sein de la minorité dont il fait partie. Il n’est pas marginal en ce sens qu’il doit s’exprimer pour se signaler et être, par la suite, individualisé, circonscrit, donc, seulement là, marginalisé. Il doit outrepasser son caractère minoritaire, frayer avec la majorité, s’investir dans une scissiparité, se voir en duplicité au sein de la majorité comme de la minorité, faire abstraction de la domination, de la marotte, du joug, de la férule, du giron, de la jactance et de toute la connotation militaire et despotique. Il doit accepter que son auditoire, quel que soit son canal, est plus petit s’il cible la minorité à laquelle il souscrit. Il doit revendiquer, assumer et entériner, donc investir, un détail qui est trop souvent négligé : il est maître de la langue sur laquelle il se laisse glisser, du lexique qu’il met de l’avant, du champ sémantique qu’il baratte, des signifiés auxquels il fait allusion, de l’auditoire qu’il cible, non pas qui le reçoit, et de la perspective par laquelle il aborde ce qui est toujours un charbon ardent.

De fait, à l’instar de tous, il investit une marge dès qu’il énonce quoi que ce soit. Il investit la marge en faisant une majorité de son auditoire qui est pourtant toujours une minorité en rapport à la population totale et en rapport à la communauté linguistique qu’elle représente. En revanche, la marge qu’il investit n’est pas cette minorité; elle est, en deçà de la résistance, de la persévérance, de l’obstination et de la résilience dont on en ferait un porte-étendard encore et toujours contingent, la certitude et la conviction d’avoir la crédibilité pour s’exprimer en une langue qui ne suit pas la majorité, mais qui la façonne. Cette marge est le risque. Cette marge est l’image poétique au sein d’une communauté qui est déjà percluse par la sclérose hypocondriaque qu’est l’atrophie du minoritaire. Cette marge est l’espace entre les lèvres. Le minoritaire qui se perçoit comme tel et qui se recroqueville perpétue le vide au-delà de la marge. L’arpenteur, lui, exploite cette marge, qui devient alors la possibilité du silence, mais qui est vite occupée par la manifestation de ce qu’il est, ni parfaitement désinvolte ni parfaitement insolite : il est tout simplement ce à quoi renvoie ce qu’il exprime, au gré de l’interprétation à laquelle convient l’expulsion, l’extension.

Tout compte fait, l’auditoire, où qu’il soit, quelle que soit la présentation devant laquelle il bâille ou frémit, est toujours minoritaire : il ne connaît rien quant à la globalité et à l’intégralité de la prestation qui, elle, mène tout, gouverne tout et est son propre hermétisme, malgré les chahuts et les ovations : l’auditoire ne peut que réagir. Il n’a aucune incidence sur le contenu artistique et sur la totalité du monde imaginaire qui constitue sa réalité inéexorable. L’auditoire est aux secondes loges, si l’on peut dire; la dichotomie ne s’opère pas toujours selon le nombre; elle a trait au rapport de domination.

Certes, l’œuvre d’art est une réaction, mais à une situation qui continue à se dérouler, alors qu’elle, l’œuvre, est un produit fini. L’arpenteur investit donc la seule marge possible, dans sa condition de minoritaire linguistique, devant un auditoire vraisemblablement aussi minoritaire que lui sur le plan de la langue, formant avec lui une entité quasi exclusive, dans le hic et nunc, donc nécessairement mais provisoirement majoritaire. Cette marge, c’est donc, paradoxalement, en tant qu’unicité dans la majorité-minorité-dans-la-supra-majorité, que l’exploite l’arpenteur franco-ontarien. C’est donc la majorité qui constitue la minorité que tente d’investir l’arpenteur, en présentant sa nudité, son unicité, sa solitude.

En définitive, cette marge est donc, peut-être, beaucoup plus l’espace strié de diagonales par lesquelles les « je » tentent par tous les diables déifiés de s’absoudre en un « nous » qui les valide et qui les assermente à la fois : « nous » est une quête de « je ». La marge, c’est la seconde suivante. Le marginal, c’est le majoritaire qui se prend en photo avec un arrière-plan embrouillé, une prison cellfie avec un zoom qui s’adonne au frottis.