Disparition : souvenirs d’enfance et désillusion
2017/03/20 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du colloque « Forum interuniversitaire des étudiants en création littéraire », qui a eu lieu les 6 et 7 octobre 2016 à l’Université Laval.

D

ans le cadre de mon mémoire de maîtrise, j’ai analysé le suicide féminin dans trois romans de Michel Houellebecq, c’est-à-dire Les Particules élémentaires (1998), La Possibilité d’une île (2005) et La Carte et le territoire (2010). Mon projet de création, intitulé Retrouve-moi à la récréation, est la matrice d’un roman qui a pris forme à partir d’une série de courtes nouvelles dans lesquelles une même narratrice s’est imposée.

Retrouve-moi à la récréation est l’histoire d’une jeune enseignante, Clara, qui retourne dans sa banlieue natale pour un contrat. C’est grâce au rapport qui se développait entre elle et Salaberry, sa banlieue natale, que j’ai d’abord imaginé le personnage. Pour le reste, je n’ai pas voulu m’imposer de contrainte de départ ni me poser de question relative à ma propre démarche créatrice. Je souhaitais que les enjeux d’écriture ainsi que les points de rencontre avec l’œuvre de Michel Houellebecq surgissent d’eux-mêmes. L’immersion dans l’œuvre de l’auteur français nourrirait sans nul doute ma création, et, de cette expérience double, il me serait possible de comprendre ce que je cherche dans la littérature et d’entrevoir les raisons qui me poussent à écrire. Au bout du compte, mon récit Retrouve-moi à la récréation se veut une réponse à l’œuvre de Michel Houellebecq.

Mon récit s’ouvre sur un souvenir d’enfance de la narratrice, Clara, à l’école primaire. Dans la cour de récréation, Maureen se fâche et bat un garçon jusqu’à le rendre sourd. Pour Clara, cette journée marque le début officiel de son amitié avec Maureen. C’est un épisode exaltant, annonciateur d’un été palpitant.

Le ton est donné. Clara idéalise une époque qui n’existe plus. Elle se remémore les journées passées avec l’intrépide Maureen, au temps où la ville de Salaberry ne la rebutait pas :

Et soudain, Maureen devenait très heureuse. Elle se levait, bondissait presque en annonçant qu’elle avait une idée, que nous devions aller quelque part. De petites fugues, voilà ce que c’était. La plupart du temps, on se rendait chez une de ses cousines, je ne sais pas combien elles étaient au total. Une d’entre elles se nommait Virginie. Un jour, Maureen a tenu à me la présenter. Nous nagions dans la piscine municipale quand elle s’est empressée d’en sortir et d’enfiler un short par-dessus son maillot de bain. Je l’ai imitée et mes vêtements se sont gorgés d’eau aussitôt. Nous avons enfourché nos vélos, les sandales glissantes aux pieds. (L’Espérance, 2016)

Le retour de Clara, jeune enseignante de 27 ans, à Salaberry réveille chez elle une angoisse. Salaberry est un lieu hostile. Pour la narratrice, l’air de la banlieue transporte un mal de vivre contagieux. Clara perçoit les habitants comme des gens léthargiques qui se contentent de mener une existence occupée, guidée par les tâches ménagères saisonnières, et semblable à celle de tous les voisins. La répétition du même effraie Clara :

Virginie n’était pas obèse comme sa mère, mais je me suis tout de même demandé s’il était possible de mourir à ne rien faire, comme ça, en pyjama. Si ce que racontait Maureen était vrai, cette fille restait plantée devant la télévision tous les jours de l’été. Sa mère aussi, mais elle le faisait en tartinant du pain. Elle empilait des sandwichs pour la semaine. La montagne énorme menaçait de tomber. Je savais qu’il n’est pas poli de fixer les gens, j’ai tenté de toutes mes forces de ne pas le faire, mais je n’y suis pas arrivée. Les sandwichs s’accumulaient à un rythme régulier comme si la mère de Virginie avait fait cela toute sa vie. Du jambon, du salami, de la dinde? Je n’ai pas remarqué ce qu’elle mettait exactement dans les sandwichs. Ses yeux restaient accrochés à l’écran du salon tandis que ses mains aplatissaient les tranches les unes contre les autres. Parfois, elle reprenait sa cigarette du cendrier, aspirait une bouffée et la reposait. Du bout de ses doigts jaunis, elle sortait ensuite de nouvelles tranches de pain du sac et recommençait. Nous sommes finalement reparties sans la cousine de Maureen. Sa mère ne nous a pas saluées. J’ai pédalé plus vite qu’à l’habitude vers chez moi avec le besoin pressant de rejoindre ma mère : sa nuque n’avait jamais senti aussi bon.

Lorsqu’on me parle de dépression, j’ai cette image en tête. La montagne de sandwichs s’inclinant vers la gauche et les tranches de pain qui se décollent. (Idem.)

À peine arrivée, elle sent qu’elle gaffe en revenant à Salaberry. Clara retrouve les bungalows, les condominiums en brique rose près de l’école primaire, la maison de ses parents, le parfum d’assouplissant et l’odeur de cuisson emplissant les rues aux noms d’oiseaux et de pierres précieuses. Elle en conclut une chose : Salaberry à elle seule donne envie de mourir.

L’expérience de Clara à Salaberry lui a laissé l’impression que chaque existence est marquée, tôt ou tard, par la dépression. Le mal-être qui y règne la dégoûte. Elle tente, comme mécanisme de défense, de rejeter tout ce qu’elle y rencontre. Par ailleurs, elle se laisse emporter par les souvenirs. Le récit qu’elle en fait semble d’abord conduit par un besoin de retrouver la beauté et la légèreté de l’enfance. Clara pige ici et là dans ses souvenirs afin de retrouver un semblant d’émerveillement naïf (Fustin, 2013 : 52), comme c’est parfois le cas chez Michel Houellebecq. Toutefois, la récurrence du phénomène dissimule quelque chose de plus important. La convocation de souvenirs semble plutôt être le fait d’une synesthésie par laquelle chaque détail de Salaberry est associé à la mélancolie. Ainsi, écrire la disparition consiste à créer une présence envahissante. Un réseau de racines complexes et authentiques établi autour d’un objet fantôme. Autant de minuscules racines aux pointes exposées qui, à tout moment, sont prêtes à saisir le personnage, lui faire miroiter l’instant perdu, et l’en déposséder à nouveau. La disparition est un mouvement de va-et-vient entre passé et présent, imprévisible, générateur du taedium vitae. Cet ennui existentiel présent chez Houellebecq et hérité de Charles Baudelaire est un état dont le personnage de Clara peut difficilement se dégager.

Dans son essai sur le roman français intitulé De l’autre côté du brouillard, Lakis Proguidis compare la logique des romans de Houellebecq à « des mouvements concentriques autour de ce qui n’existe plus » (2001 : 70). À la manière de Houellebecq, mon projet de création s’intéresse à ce qui a été perdu et à la possibilité de reconstruction. Clara éprouve une grande lassitude par rapport à son nouvel emploi, à sa famille. Elle se demande, au fond, ce qui a bien pu la mener jusque-là. Elle cherche les raisons pour lesquelles elle se retrouve dépourvue de la volonté et de la force nécessaires pour changer le cours des choses. Son opposition à Salaberry la rend incapable d’imaginer le bonheur autrement que par des scènes magnifiées de son enfance. En d’autres termes, le rapport entre le souvenir d’enfance et la désillusion provoque un mouvement cyclique et impose du même coup un souffle épisodique. Celui-ci s’épuise au fil du récit.

Clara retrace des moments clés de beauté, de désillusion, de souffrance. Elle revient constamment à ceux-ci, même s’ils sont issus de la banlieue. Cet aspect de la familiarité ne l’effraie pas. C’est aussi ce qui retient Clara de considérer sa présence à Salaberry comme totalement loufoque. Le retour dans le passé devient un réflexe pour la narratrice, c’est de cette façon qu’elle pallie la banlieue étouffante, univers auquel elle refuse dorénavant d’adhérer. L’effort de distanciation de Clara par rapport à la banlieue s’essouffle. Les souvenirs ne suffisent plus à retarder le moment où Clara devra agir ou subir le marasme de la banlieue. D’ailleurs, elle a l’impression grandissante qu’une catastrophe attend de se produire. Un enjeu s’est dévoilé en ce sens : à l’instar de la poétique houellebecquienne, il me faudrait résoudre la dualité entre la désillusion (présent) et la recherche de beauté perdue (passé).

Dans son ouvrage Vers une littérature de l’épuisement, Dominique Rabaté emploie l’expression « épuiser le sujet » (1991 : 144) que je trouve plutôt juste pour parler du mouvement de mise au dehors de l’écriture moderne. Ma démarche d’écriture progresse en ce sens. Alors que le personnage principal est déjà aux prises avec une importante lassitude, l’écriture procède à le vider encore plus, à rebrasser ce qui hante le personnage, mais qui est disparu, comme si, par ce procédé, il pouvait aspirer à trouver une raison de vivre. Au final, ce que révèle plutôt l’évidement du personnage est la rupture d’expérience causée par la désillusion.

Il m’a donc fallu aller au bout de la passivité du personnage. J’ai fait vivre un choc à ma narratrice afin qu’elle ne soit plus seulement qu’une observatrice. À la manière de Houellebecq, son seul désengagement a suffi pour engager davantage le récit dans la chute. Ma démarche souhaitait réactualiser l’écart entre l’individu et le monde (Proguidis, 2001 : 175). J’ai donc écrit la scène qui suit : alors qu’elle dîne à l’extérieur, Clara voit un élève en tabasser un autre à coups de barre de métal. Elle ne réagit pas. D’autres doivent le faire à sa place. Trop peu, trop tard. Clara pourrait avoir un mort sur la conscience.

En étant témoin d’un événement violent, Clara est ramenée au présent. Un malaise grandissant s’installe chez la narratrice et dans son entourage. La ville semble sortir de sa torpeur, comme dépoussiérée. Des regards méfiants se posent sur Clara. La direction lui offre un congé indéterminé.

À partir de ce moment, les souvenirs se transforment. Clara les fait tourner, comme autant d’objets précieux au creux de sa main. Ils ont bel et bien une couleur différente, plus sombre, plus dense. La narratrice les filtre, tentant de comprendre sa négligence. D’où provient-elle? Il doit bien exister, croit-elle, une source précise de tout ce ratage. Laquelle? S’agit-il d’un événement particulier du passé ou plutôt de la désillusion causée par la convocation de souvenirs? Seule Maureen aurait la réponse. Elle saurait lui expliquer et remettre les choses en place. Clara pourrait repartir à zéro. Mais il y a presque trois ans que Maureen et Clara ont cessé de s’écrire.

Chez Houellebecq, l’amour est l’ultime instance de création de sens (du Toit, 2013 : 118). C’est ce qui laisse planer l’espoir de bonheur chez les personnages. Pour Clara, l’instance de création de sens est la recherche de Maureen. Toute la légèreté de son enfance se concentre en ce personnage. Ses apparitions récurrentes dirigent la quête de Clara. C’est ainsi que Maureen devient une figure salvatrice de la désillusion. Ce personnage pourrait unir le passé et le présent, ou à tout le moins adoucir le présent, qui demeure un temps souffrant pour le personnage féminin. En d’autres termes, c’est autour du personnage de Maureen que se jouerait la résolution de la dualité.

Je me suis longtemps demandé si mon récit pourrait proposer une fin réparatrice. Quel effet aurait le retour de Maureen à Salaberry? En tentant de l’envisager, je me suis rendu compte que la beauté de Maureen et son existence magnifiée ne pourraient être reconstruites. C’est de là qu’elles tiennent leur force. Revoir Maureen est une quête que la narratrice sait vouée à l’échec, mais qu’elle décide quand même de poursuivre. En fait, l’état de désœuvrement n’est pas une condition de laquelle peut se dégager Clara. Il s’agit d’un nœud à résoudre. Cette résolution doit passer par un effacement complet de l’espoir, par un dernier mouvement de mise en dehors chez le personnage. Jusque-là, j’évitais donc de me confronter à une question précise, c’est-à-dire : est-ce que Maureen devrait mourir? En d’autres mots, devrais-je préférer la tragédie à une fin heureuse, comme le fait Houellebecq? On sait que l’auteur français préfère le dénouement tragique. Dans ses récits, la possibilité du bonheur est entretenue. On croit, pour un temps, que l’union de deux êtres transformera le récit en œuvre de réconciliation. Mais Houellebecq ne permet pas la réhabilitation du couple ni celle du personnage masculin après le suicide de sa compagne. Cette disparition provoque chez lui un déséquilibre total. Approcher la mort dans le récit houellebecquien, même si cette expérience se solde par le suicide féminin, est une manière de garder en vie la tentative, la possibilité du bonheur. En faisant tout disparaître, la prose houellebecquienne nous ramène aux sources de l’échec, c’est-à-dire à ce qui découle de la dualité entre la liberté individuelle et le besoin souffrant de tendresse du sujet. En ce sens, le récit pose une question : est-il possible de recommencer? C’est en quelque sorte la question à laquelle ma création tente finalement de répondre.

Le retour de Clara est en quelque sorte le radieux suicide de l’œuvre houellebecquienne. Une destruction programmée où tout se désagrège. Dans mon récit, la narratrice doit rebrousser chemin, retourner à la maison familiale et enseigner à l’école où elle a elle-même étudié. Comble de l’échec et du pathétique pour la narratrice. Demeure tout de même, comme c’est le cas dans les romans houellebecquiens, l’élan désespéré, vacillant, mais toujours présent, du personnage vers l’Autre. Cette dernière tentative de reconstruction consiste en la quête de Maureen. Ainsi, Clara pourrait-elle survivre à la perte de son amie? Son état de désœuvrement est-il sans issue? Dans tous les cas, la mort de Maureen impliquerait beaucoup.

Ne sachant pas la voie que le dénouement devrait prendre, j’ai revisité les trois scénarios proposés par Houellebecq pour le personnage masculin devant la mort de son amante. En constatant la disparition de Maureen, Clara pourrait accepter son état comme incurable et s’exiler, se suicider à son tour, ou encore, attendre la mort dans un état de désœuvrement pire que celui qui est initial. Je pourrais aussi tenter d’écrire une fin réparatrice. Empêcher à la banlieue d’avoir le dernier mot. Ranimer la voix de Clara qui semble éteinte.

Je suis toujours sans réponse.


Bibliographie

DU TOIT, Catherine, « Entre mobilisation infinie et épuisement vital » dans Les actes du colloque international sur l’unité de l’œuvre de Michel Houellebecq organisé à l’université d’Aix-Marseille du 4 au 6 mai 2012, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 115-124.

FUSTIN, Ludivine, « La mélancolie cynique du poète houellebecquien » dans Les actes du colloque international sur l’unité de l’œuvre de Michel Houellebecq organisé à l’université d’Aix-Marseille du 4 au 6 mai 2012, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 41-53.

HOUELLEBECQ, Michel, Les Particules élémentaires, Paris, Flammarion.

HOUELLEBECQ, Michel, La Possibilité d’une île, Paris, Éditions Fayard, Coll. « J’ai lu », 2005.

HOUELLEBECQ, Michel, La Carte et le territoire, Paris, Flammarion, 2010.

PROGUIDIS, Lakis, De l’autre côté du brouillard : essai sur le roman français contemporain, Québec, Nota Bene, 2001.

RABATÉ, Dominique, Vers une littérature de l’épuisement, Paris, José Corti, 1991.