Du rouge au vert. Spectre du voyeur
2017/03/08 0

 

I

l revenait. Masse rouge sur linoléum beige. Il s’avançait. Encore vers l’évier. S’arrêtait un moment. Regardait devant lui sans rien voir que le noir du soir ou le rouge du jour, l’habit de briques de l’immeuble d’en face, trop près pour lui permettre de goûter le paysage. Puis, il tournait le robinet de droite dans le sens antihoraire avant d’effectuer la manœuvre inverse, une dizaine de secondes plus tard. Entre-temps, il plaçait son gobelet triste et vide sous le jet d’eau froide, en relevant le menton pour regarder droit devant lui, encore un instant, au travers de la fenêtre aveugle. Tout à coup, volte-face. Ce voisin, en agrippant son verre, se dirigeait hors de la cuisine. Un corridor l’avalait.

Le passage le vomissait à nouveau treize minutes plus tard. Seul indice précurseur : la tache d’ombre qui s’étalait sur les carreaux clairs du couloir, et qui s’agrandissait pour trahir l’arrivée de l’homme. Son pull cramoisi surgissait alors du néant qui l’avait vomi une fois de plus. Les mêmes gestes. Toujours.

Impassible et droit, son corps accomplissait les actes réglés au quart de tour – ou plutôt au quart d’heure. Que pouvait-il bien faire dans le reste de l’appartement? L’angoisse me saisissait chaque fois qu’il pénétrait mon champ de vision : il était encore là, à se servir de l’eau, rien que de l’eau. Jamais d’escale au frigo. Cet homme ne mangeait pas. Le gilet rouge reproduisait son éternelle pantomime à trois temps – regard fixe, verre plein et bifurcation – à toute heure du jour comme de la nuit. La course des astres n’interrompait pas le Cycle. Le fantôme semblait figé dans un va-et-vient angoissant comme s’il se fut agi d’une allégorie de l’inanité de la vie, un Mythe de Sisyphe aussi urbain que gratuit.

Et moi je guettais son arrivée ponctuelle dans un frémissement pervers. Le diable à ressort était à moi. Je tirais les ficelles de cet homme-pantin qui allait et venait pour la joie de ma curiosité perverse. Je l’avais rencontré par mégarde. Depuis, il m’appartenait. Obsession favorite lorsque je montais sur le toit de mon bloc d’appartements, l’homme d’à côté me tenait compagnie comme un chat de gouttière : indépendant, mais fidèle. Jamais il n’avait semblé remarquer ma présence inquiétante, moi, la femme perchée sur le toit voisin.

Mes yeux rouges avaient un jour percé le nuage vert de Marie pour se poser sur le rectangle de lumière, en bas, à gauche. Mon immeuble de quatre étages imposait sa loi sur le petit édifice adjacent, gris comme la vie. Au troisième et dernier palier, l’homme en rouge performait sa pièce, son prétexte de vie, sa vie à l’emporte-pièce. Je le laissais répéter ses mimiques solennelles et j’approuvais silencieusement son jeu parfait. Chaque fois. Dans la boucane de mon joint, j’entrevoyais, de mon perchoir, la ronde absurde de ce voisin anxieux. Je cherchais en vain à m’imaginer sa vie sous son gilet d’un carmin grossier.

Puis, j’écrasais le joint sous ma bottine, je laissais ma bouche se remplir d’air. J’avalais une bouchée de ciel noir avec délice, comme en transe, exaltée par cette intrusion chez le voisin d’à côté. Je savourais un dernier temps le spectacle offert à mes yeux torves. J’en profitais aussi pour m’aérer le gosier, évitant ainsi d’entrer dans l’immeuble avec son odeur à elle, celle de Marie, ce qui n’aurait pas ravi les voisins.

Ouvrir la porte du toit. M’engouffrer dans le cagibi. Descendre les huit marches qui menaient à mon logement. Refermer la porte derrière moi. Respirer. Un dernier regard lancé par l’œil magique – magie noire? – et je retournais vaquer à mes occupations, déjà blasée du train-train quotidien et n’attendant que la prochaine pause au sommet. Je pensais parfois à l’homme en rouge, je jouissais de cette rencontre à sens unique qui m’avait permis de le dominer une fois pour toutes, dans l’anonymat du toit austère. J’imaginais la teinte de son pull déserter le textile et lui monter au visage, s’il venait à découvrir mon intrusion. Honte. Le rouge violent qui monte, monte, monte. Son cou rouge, ses lèvres rouges, son nez et ses oreilles rouges. Ses cheveux rouges. Mon regard vert. Puis, son visage malade de tant de perversité. Vert à son tour. Et le mien s’empourprant maintenant. Le vert cédant la place au rouge. Le sang monte et me suffoque. Je cesse de réfléchir. Ce n’est plus drôle.

* * *

Masse verte sur mur beige. La voisine de palier était redescendue du toit. Avait attendu un court moment sur le seuil de sa porte. Avait promené son regard fourbe autour d’elle. Puis, elle s’était évanouie dans le clair-obscur de l’embrasure. Treize secondes, cette fois, avant qu’elle ne verrouille sa porte. Grincement; la marqueterie accusait un mouvement de pivot. Deux poids déposés l’un à tour de l’autre, à quelques secondes d’intervalle : elle s’était déchaussée. Les pas s’éloignaient maintenant vers l’arrière de l’appartement. Qu’advenait-il de cette femme une fois à l’intérieur de sa tanière? Elle resurgirait d’ici quelques heures. Le garçon la devinait, pour l’avoir observée d’innombrables fois à la dérobée. C’était la Dame en vert qui sentait le vert. S’il ouvrait sa porte à ce moment précis, alors qu’elle redescendait du toit, ça embaumait la Marie. Shafa le lui avait fait remarquer un soir qu’il avait espionné la voisine, avec lui, au retour de l’école. Son frère, à Shafa, en fumait. Shafa connaissait ça. Ce devait être une psychopathe, la Dame en vert, qu’il avait dit. Elle était trop prévisible. C’était bizarre. Fallait se méfier. La guetter. Toujours. Le garçon notait toutes ses allées et venues, au cas où, dans un carnet au cuir souple. La solennité de cet instrument n’avait d’égal que la gravité de son obsession. Se sentant investi d’une mission, celle de contrôler les allées et venues de la voisine torve, il justifiait ainsi son voyeurisme précoce. Posté derrière la porte de chez lui, il demeurait dans une excitation latente et louche, attentif au cliquetis de la serrure voisine. Au moment venu, il se hissait sur la pointe des pieds pour capter toute la scène en jubilant : la vareuse verte surgissait à travers l’œil magique, puis la dame gravissait les huit marches conduisant au toit en regardant derrière elle et en tendant l’oreille, à mi-chemin. Elle passait une demi-heure sur le toit. Redescendait. Toujours la même anxiété. Mais tant qu’il l’observait, il lui semblait qu’il commandait ses gestes. Il la possédait. Il tirait les ficelles de cette femme-pantin qui allait et venait pour la joie de sa curiosité perverse. Traquer le diable à ressort détraqué. Toujours.