Les animaux morts, la vie domestique
2017/06/07 0

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n est arrivés à la campagne, j’étais fatiguée, je suis très fatiguée ces temps-ci, sous l’impression que ma vie intérieure est trop vaste, trop prenante. Il y a dix jours, j’ai visité mon grand-père aux soins palliatifs avec ma sœur, il était dans le coma; avant de partir il a eu sursaut, nous a soufflé un baiser. Il est mort deux heures plus tard, ma tante nous a dit aux funérailles, Il vous a fait cadeau, Il vous a dit au revoir. C’est peut-être la mort de mon grand-père, c’est peut-être autre chose, l’impression de ne pas avancer assez vite, assez bien dans mon travail, mais je ne suis pas tranquille. On est arrivés à la campagne, mon copain a sorti les sacs de la voiture, je ne sais pas trop ce que j’ai fait, j’ai regardé le bout de mes chaussures, ensuite on est allés marcher. En face de l’anse du fleuve, son cousin et sa copine étaient sur le patio de leur maison, on est allés les rejoindre. Après quelques minutes, mon copain a remarqué un petit oiseau mort tout au bout de la galerie, personne ne l’avait vu, il avait dû se tuer en se frappant la tête contre la vitre de la maison. Il n’était pas mort depuis très longtemps, son corps était intact. La décomposition n’était pas commencée. Je ne connais pas le nom des oiseaux, celui-là était vert avec des plumes noires et blanches, la taille d’un moineau. Ses plumes avaient l’air douces, mais je n’ai pas osé les toucher.

Plus tôt, sur le chemin entre Montréal et la campagne, à chaque fois que j’avais vu un animal mort, tué par l’impact d’une voiture, échoué sur le bas-côté de l’autoroute, quelque chose dans mes viscères s’était noué. J’étais parvenue à identifier : un renard, deux ratons laveurs, au moins six marmottes, deux chats — un blanc, un roux. La plupart du temps, nous passions trop vite pour que je puisse savoir ce qui avait été écrasé. Je voyais de la fourrure, du sang séché. C’est tout. Nous étions arrivés à destination et les animaux morts continuaient à me hanter, on aurait dit que le petit oiseau inerte appartenait à la même litanie que les roadkills.

Après la visite à mon grand-père aux soins palliatifs, mon copain m’avait demandé si j’avais pu l’embrasser sur la joue pour lui dire adieu, si je lui avais au moins tenu la main. J’avais été capable de rester dans la pièce où il agonisait en des râles doux, mais à distance, bien assise sur une chaise en face de son lit de mort. Je ne me suis jamais avancée pour le toucher. Je n’ai pas non plus osé toucher l’oiseau, même si j’avais envie de le flatter. Le cousin et sa copine refusaient aussi de le prendre dans leurs mains; comme si la mort pouvait nous contaminer. Comme si elle ne nous contaminait pas déjà, comme si elle n’était pas partout, comme si elle n’avait pas déjà saisi l’oiseau. Elle nous saisirait nous aussi un jour.

Mon copain l’a pris dans ses mains, l’oiseau, doucement, et il a été l’enterrer sous un arbre.

Durant notre marche, les roches sur le bord du fleuve avaient l’air de gros animaux lourdauds à cause du lichen vert qui les recouvrait comme une fourrure. J’ai passé un moment à les palper, j’avais envie de leur dire des secrets. On est rentrés, très fatigués tous les deux, le temps était magnifique mais le jour déclinait; le temps se refroidissait vite. J’avais pris deux sortes d’antihistaminiques différents, ça me claquait, me rendait encore plus amorphe, passive. Sans que je ne m’en rende compte, il a mis les draps sur les lits, réchauffé le souper, placé la table. Après le repas, je me suis étendue sur le sofa, mes chaussures aux pieds, il m’a dit que je mettais de la bouette partout, j’avais l’impression que non, que c’était correct, que c’était lui qui capotait, il me l’a répété une fois, deux fois, trois fois, j’ai fait la sourde d’oreille, toute retirée en moi-même, jusqu’à tant que je me tanne, me lève, commence à débarrasser la table. J’avais laissé de la boue séchée partout, par terre et sur le tissu du divan. Le robinet de la cuisine était en réparation, j’ai été remplir un bac d’eau dans la douche pour laver la vaisselle, je l’ai déposé sur la table de bois du salon, il a fait un commentaire, comme quoi je ne faisais pas attention. J’ai levé les sourcils, lui ai dit d’arrêter de toujours me donner des ordres, ensuite on s’est engueulés pendant trois heures, jusqu’à tant qu’on aille se coucher.

Le matin, il s’est levé sans me saluer, puis on a déjeuné sans se dire un mot. Puis je lui demande si ça allait continuer comme ça, le silence. Il a crié un peu, je suis sortie en claquant la porte, et ç’a continué comme ça… À un moment, je me suis mise à pleurer et il est parti pour de bon dehors, travailler sur le terrain. J’ai essayé d’écrire un peu, de me calmer. Je me suis couchée par terre. Je me sentais vide. J’avais envie de disparaître. Si c’était pour être cette version-là de moi-même, aussi médiocre, aussi petite, aussi engoncée dans des problèmes aussi ridicules, aussi bien disparaître, oui. J’avais envie de partir mais j’étais prise là, je ne sais pas conduire. C’est lui le conducteur.

Je suis allée marcher jusqu’au quai. Les rues du village étaient désertes. Je suis revenue écrire à l’intérieur. J’ai lavé la vaisselle, cette fois je me suis installée à l’extérieur. Je me suis dit que j’allais m’appliquer. Je laisse toujours un peu de beurre d’arachide sur les assiettes du déjeuner. Je rince mal les verres, je les mets à sécher avec du savon dessus. Même quand j’ai l’impression de réellement m’appliquer à la tâche, c’est un échec, je n’y arrive pas. Il dit que je me déresponsabilise, que je laisse aux autres le soin de repasser derrière moi. De replacer les verres que je mets dangereusement trop proches du rebord de la table. D’enlever les cheveux que je laisse tomber dans le lavabo sans m’en rendre compte. Je ne suis pas une personne soigneuse, j’ai l’impression que si je tente de le devenir, je me donne une fausse forme, que je finirai par reprendre mes vieux plis. Wrinkle, wrinkle, little star, pour moi la violence c’est donner aux choses une forme qui n’est pas la sienne. Je me suis dit que, peut-être, ma nouvelle forme me plairait plus que l’actuelle, que peut-être elle serait plus seyante. J’ai rempli le bac à vaisselle d’eau chaude dans la douche, puis je me suis assise contre le cadre de la porte avec les assiettes et les tasses à café du déjeuner. Prise dans les rainures de métal de l’embrasure, il y avait une chenille morte, cuivre et noire, un peu séchée, qui avait dû rester coincée là au tout début du printemps, un mois ou deux auparavant.

J’ai fini de faire la vaisselle. J’ai pris un stylo et un carnet et j’ai cherché un endroit sur le terrain où je pourrais écrire sans l’apercevoir, lui qui le temps d’un matin m’était devenu étranger. Ça va revenir, je l’espère. La connaissance que j’ai de lui. À chaque fois que je me chicane avec quelqu’un, j’ai l’impression que la brisure est inéluctable. La brisure du lien entre les autres et moi, mais une brisure intime aussi. Je me sens me fissurer à chaque fois que je crois avoir été décevante. Être décevante, c’est mourir à moi-même, alors pourquoi ne pas mourir tout court? La plupart du temps, je me trompe, les choses sont moins définitives que je ne l’avais cru, elles sont plus réparables que ce je ne l’envisage. Comprendre l’autre arrive dans l’après-coup, et en comprenant l’autre, je me comprends un peu, me pardonne aussi. Pour moi qui bâcle beaucoup, qui fais tout vite, c’est difficile de me rendre compte du temps que prennent les choses. Pour l’assimiler, et pour changer aussi. Ce matin-là, j’ai réussi à écrire quelques lignes de ce texte-ci. Des poèmes aussi, pour un autre projet. Mais j’ai surtout regardé les fourmis monter le long d’une fleur sauvage dont il m’a appris le nom.

Bientôt les myosotis seront déjà fanés, et les fourmis iront s’activer ailleurs.