Son corps parlait pour ne pas mourir de Symon Henry : pour un réenchantement du monde
2017/06/05 0

L

a postmodernité, caractérisée par une prédominance de la raison sensible et de la sensualité, est marquée par un nouveau rapport au monde et aux autres. Michel Maffesoli parle dʼun « réenchantement du monde » (2007) qui lui serait propre. Cette idée se trouve au cœur du projet artistique ‒ et humaniste ‒ de Symon Henry, artiste multidisciplinaire qui touche autant la musique, les arts visuels que la poésie. Le réenchantement du monde semble également former lʼessence de son tout premier recueil de poésie Son corps parlait pour ne pas mourir, paru en 2016 aux Éditions de la Tournure, à Montréal. Cette coopérative de solidarité, qui conçoit la poésie comme un « espac[e] de rencontre et de foisonnement » (La Tournure, 2017 : en ligne), était le lieu tout désigné pour publier cet ouvrage composite. Lʼœuvre, dont la plus grande partie se lit comme un long conte poétique, est divisée en trois parties (« Son corps parlait pour ne pas mourir », « Au loin les rires de jute blanche. Fragments à lʼorigine dʼun conte » et « Souvenances dʼun clown danseuse étoile »), entrecoupées par des partitions graphiques créées par lʼauteur, pour la plupart issues de sa pièce Intranquilités I.

Lʼécriture, qui se fait de plus en plus fragmentaire au fil du recueil, laisse deviner toutes les angoisses qui rongent l’énonciateur dont la parole nʼest pas aisée. Il faut dire que la voix poétique est chargée dʼune tâche ardue : celle de réenchanter, voire de réinventer le monde à partir dʼun corps qui cherche désespérément à parler. Pour Henry, cette recherche se fait sur tous les fronts, musical, visuel et poétique et se résume en un mot : Vergangenheitsbewältigung, ce qui signifie dʼamorcer un dialogue avec le passé, à la fois personnel et historique, comme le déclare lʼauteur. Réécrire (recomposer) la petite histoire et le grand récit de lʼhumanité ‒ illustré par lʼidée dʼun « grand Tout » (18), de lʼuniversel et de lʼimmuable patriarche ‒ qui se confondent en une seule trame dans lʼœuvre de lʼartiste. Symon Henry aborde un universel de sang et de violence incarné par la figure patriarcale. Mais sa force est renversée, son éternité, délogée. Le Père devient un « corps inerte » (9), il « gît » (15) aux pieds de lʼénonciateur, « couché et impuissant » (28). Le recommencement, cʼest le désir de créer une nouvelle filiation qui ne soit pas connotée de la violence et du désir de conquête patriarcaux, avant la haine originelle :

Jʼespère tant que de ce monologue jaillira un nouveau lien
autrement moins étouffant
un lien moins contraignant
une première caresse peut-être du moins un premier regard épuré
de rancœur (9)

Amorcer le récit ‒ personnel et historique ‒, pour empêcher les coups, pour empêcher le massacre : « blasphémer le temps » (12). Mais les épisodes de violence ressurgissent au détour dʼune page ou dʼune strophe: le génocide invisible de Sabra et Chatila et le spectacle de la sœur violentée dans un décor banal de banlieue :

les coups les ravages sur sa peau de petite fille de huit ans mon
impuissance
la pelouse entre nous
la petite maison de briques rouges près de lʼautoroute
la chute dans lʼescalier, encore et encore
trente ans plus tard chaque détail en place
prêt pour la prochaine représentation (12)

Ces flashs, comme autant de plaies qui font écho aux blessures que semblent présenter les partitions graphiques, accompagnent lʼécriture. Une première partition est introduite tôt dans le recueil, immédiatement à la suite du poème dʼouverture, ce qui laisse lʼimpression que cette autre déclinaison de lʼart sonore ‒ mentionnons que lʼartiste considère également la poésie comme un art sonore ‒ est nécessaire à lʼavènement de lʼécriture. En outre, la partition musicale a la fonction de transition entre les parties, assurant ainsi le relais de la parole. La partition paraît aussi servir de digression, car elle survient tout juste avant dʼintroduire un sujet douloureux et nécessaire du recueil : le rapport au père (9). Certaines partitions, comme celle de la seizième page, sont insérées après des fragments qui semblent particulièrement ardus pour la voix poétique, dans ce cas-ci une adresse au père sur un ton lyrique. Les partitions imagent la blessure ‒ elles sont, comme le signale lʼauteur dans une note, une façon plus concrète dʼexprimer les idées et les émotions ‒ mais permettent aussi de la surpasser en fournissant lʼoccasion à lʼénonciateur de reprendre son souffle. Ces blessures-commissures que sont les partitions suggèrent également lʼouverture, elles sont donc nécessaires à la prise de parole-exorcisme qui émerge des ruines. Parole entravée qui tente de se déployer « derrière les paravents » (11) et qui « sʼépuise en survies » (15). La parole-murmure gronde et confronte le Père :

mes mots ne te conviennent plus?
mon chant nʼest plus miel à ton oreille?
les harmonies que je tʼéjacule dans la fosse de tes tripes ne te
remplissent plus de joie? (34)

Lʼécriture du réenchantement, cʼest aussi explorer lʼimpureté, qui est pour lʼartiste « un outil essentiel afin de créer un langage qui assume sa réaction face à lʼobsession de la pureté qui a guidé la société politique, sociale et artistique vers des culs-de-sac monumentaux au siècle dernier » (Henry, 2016 : en ligne). Une esthétique de lʼimpureté qui passe par lʼimprécision des images, par lʼindétermination des partitions graphiques, accordant une grande liberté aux interprètes (et aux lecteurs-trices) qui sont invités-es à recréer le monde avec le compositeur. Faire naître une impureté militante pour dire le multiple, mais aussi lʼambiguïté :

ainsi :
je suis métis
je suis porteur du VIH
je tʼencule au travers de lʼœil
je suis émir
je suis reine de Portland
je suis américain
je suis pape corrompu (31-32)

Lʼabject aussi pour rendre visible lʼinvisible : le bonheur, la cyprine qui « sʼéchapp[e] de nos pores » (14). Une impureté toute queer parce quʼelle propose un jeu sur le genre, alors que lʼinstance énonciative oscille entre masculin et féminin, ainsi quʼune subversion de la sexualité hétéropatriarcale, que lʼon retrouve partout dans lʼœuvre. Le queer est aussi incarné par lʼidentité multiple quʼendosse le poète, dont lʼune des faces est celle de Schéhérazade, elle aussi maintenue en vie tant que la parole continue.

Le poète est également un clown triste, excentrique et ex-centré (33), dont les épaules sont chargées du poids de toute lʼambiguïté du monde, qui voudrait devenir une danseuse étoile (32). Le poète est cette danseuse étoile, sa poétique du réenchantement le conjuguant à lʼindicatif plutôt quʼau conditionnel. Il est la danse et le chant de la célébration qui inaugure le renouveau « devant [le] corps inerte [du] patriarche » (9). Réinventer le monde sous le signe de la joie plutôt que du sang, un récit qui vient remplacer le « grand Tout », ce « spectacle légendaire de cirque de marionnettes géantes » (18) auquel croit le Père. Le poète, qui sʼexclame : « ma position sociale est que je nʼexiste pas » (12), se fait le chantre dʼun monde encore à venir, dʼun monde en liesse.

Bibliographie

Ouvrage

HENRY, Symon, Son corps parlait pour ne pas mourir, Montréal, La Tournure, 2016.

Autre

HENRY, Symon, « Bio », dans le site personnel de lʼartiste, 2016, [en ligne]. https://symonhenry.com/bio/ (Page consultée le 8 avril 2017).
LA TOURNURE, « À propos », dans Les Éditions de la Tournure, 2017, [en ligne]. http://latournure.org/a-propos/ (Page consultée le 15 mai 2017).
MAFFESOLI, Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table Ronde, 2007.