Monsieur F.
2017/11/08 0

Comme des cloques d’eau se dessinant sur la peau, la peinture qui encadrait la fenêtre s’écaillait, poussée par la pourriture et l’humidité. La vitre s’accrochant à ce cadre aux allures de junky en manque était teintée jaune opaque. Des barioles la sillonnaient par le souci trop lâche de nettoyer. C’était la semaine d’avant que j’avais tout lavé, frotté et astiqué : les planchers, les chambres, la salle de bain, le four… Rendu aux fenêtres et à ma deuxième 10.1 %, l’appartement tournait et mon coup de torchon perdait de sa vigueur. Qu’elle aille se faire foutre avec ses exigences, déjà que je m’occupais de ses enfants et que je lui donnais presque entier mon chèque mensuel. Je mettais même tous les comptes à mon nom quand l’argent ne se pointait pas pour calmer les créanciers et surtout pour l’arranger, elle. Donc, quand les collecteurs téléphonaient pour réclamer leur dû, pour nous traiter d’irresponsables, de parasites et nous menacer de tout couper : câble, électricité ou autre, eh bien ils s’adressaient à Monsieur F.! Chaque fois, en me faisant engueuler, je m’imaginais mon bourreau, entité à la voix sèche et cassée, créature moins humaine qu’ogresse, chose tout droit sortie de la manufacture capitaliste; l’argent, il n’y a que ça, ça et le travail. Vile chose atrophiée par les heures passées écrasées sur une chaise, à hurler sur le dos de pauvres gens peinant à joindre les deux bouts. Sur cette image, toujours, mes mains tremblaient, mon gosier s’asséchait et je perdais mes moyens, je devenais bègue, c’était le manque qui, d’un coup, réapparaissait. Il me fallait une bière.

Pour m’encourager le téléphone sonnait plusieurs fois par jour, avec au bout du fil une de ces voix, elles m’harcelaient et m’humiliaient et j’encaissais tout sans rechigner, sans rien dire, mais je buvais encore davantage. Et quand je raccrochais, pour me remercier, elle prenait le relais. Je devais pas boire disait-elle, et fallait que j’aille au dépanneur ou que je me claque le ménage ou je ne sais quoi encore, c’était toujours fait ci et ça, ou ne touche pas à ça et… Et j’obéissais. Irrémédiablement je me taisais.

C’était ma famille, famille louée et qui, au moindre désagrément, me rejetait. Le plus jeune de ses enfants, je l’ai presque élevée moi-même, je lui ai appris à faire de la bicyclette, à jouer au base-ball ou au hockey et d’autres trucs clichés qu’un père apprend à son fils, sauf que ce fils ne sera jamais le mien et il ne m’appellera jamais papa. Tout s’écroula avec le boum sonore du climatiseur. Comme quoi, à la première connerie on se débarrasse du chien.

Le sable chaud, le soleil brûlant, l’eau fraîche et le bruit des vagues se cassant sur les baigneurs, la tentation allait m’effondrer. Le diable existe, j’en étais certain et maintenant j’en ai la preuve.

C’était samedi et nous allions à la plage, elle remplissait deux glacières avec des sandwichs, des crudités, des friandises, le visage rougi par la pression sanguine et, plaçant le dernier sac de chips, elle me demanda d’aller chercher de la bière au dépanneur.

‒ Qu’est-ce que tu veux?

Elle se releva sérieusement et y réfléchit les bras appuyés sur les hanches.

‒ Deux douze de Bud. En canettes!

Les enfants, elle et moi regardions l’horizon bondé, stupéfaits par tant de gens. Les enfants s’enfuirent aussitôt vers la piscine pendant qu’elle installait le nécessaire sur la plage, près du littoral. D’autres sont arrivés, des amis, tous apportant bière, vin ou alcool fort et on se passait les goulots pour s’enivrer. Chaque fois que je prenais une gorgée, ses yeux se posaient sur moi, rageurs, ses pupilles noires me fixaient, puis s’en retournaient vers les autres. Elle riait plus fort que quiconque sur cette misérable plage, moi je cuvais tranquille dans mon coin d’ombre. J’admirais la vue, les yeux rivés sur le fleuve, où un énorme navire de marchandises glissait lourdement, je me figurais à son bord vers ailleurs. Les enfants revinrent pour manger et à nouveau se volatilisèrent. L’eau brune se déroulait langoureusement aux pieds de la foule murmurant la tentation. Chaque fois qu’une vague venait licher nos pieds, tout le monde prenait une gorgée, moi, j’en prenais deux, déshydraté par le soleil je mourais de soif.

‒ Quand est-ce qu’on rentre?

Le petit était venu me tirer de mon étourderie alors que je me perdais dans le large, sa peau brûlée montrait qu’il avait été battu par le soleil, cravaché à grands coups d’UV. La petite aussi, personne n’a pensé leur mettre de crème solaire.

‒ Demande à ta mère.

‒ Je ne sais pas où elle est.

Elle disparaissait vite, c’est bien vrai, tant que je pouvais jouer la gardienne elle foutait ce qu’elle voulait et passait pour la mère idéale. Les enfants s’inquiétaient : mais où est maman? Maman est où? Elle revient bientôt? On s’en va quand? Etc. Le soleil fatiguait, on sentait qu’il allait se coucher, un vent frais se levait et avec lui la panique des enfants. Il n’a fallu qu’écouter le tohu-bohu, chercher la bonne voix, comme elle criait la majorité du temps, ça ne devait pas être si dur. Ils l’ont retrouvée en pleine partie de volleyball, une casquette palette vers l’arrière et une canette de bud dans la main droite. Elle célébrait son dernier smash en riant et gesticulant dans tous les sens, puis figea en nous voyant, l’air exaspéré.

Le ciel s’alourdissait et quand on arriva à l’appartement il était gris anthracite, presque noir, rappelant la fumée d’un vieux muffler qui étouffe. En face, la fumée de l’usine de papier s’élevait en écume pure dans le ciel, on aurait dit qu’elle soignait les nuages. Une glacière dans chaque main, les enfants et elle devant, attendant que j’arrive pour leur ouvrir la porte, ils me pressaient, mais aucun d’eux ne venait m’aider. Le poids causait des douleurs atroces aux muscles saouls de mes bras, mon cœur battait vite et la bière me sortait par les pores. Le petit jouait sur la poignée essayant de l’ouvrir, il se prenait pour James Bond. La petite s’accrochait à la jambe de sa mère l’entourant de ses bras maigres tandis que celle-ci, une main sur la tête de sa fille, me dévisageait, le regard noir. Je déposai les glacières, le voisin de derrière nous salua, personne ne l’appréciait dans le voisinage. Moi il me faisait rire. Il cultivait ses propres légumes : concombres, laitues, tomates… Et en offrait à tout le quartier qui s’en régalait. En fait, il se foutait de tous, la nuit, ivre, il arrosait d’urine tous les légumes de son jardin et les récoltait ainsi, enduis de sa pisse. On en a mangé plus qu’à notre faim avant que le scandale ne surgisse dans les mémérages du quartier. Après, personne ne lui adressa plus la parole. Pourtant chacun d’eux payait pour bien pire à l’épicerie. Ça me faisait rire et me donnait envie d’avoir mon jardin aussi, sûr que je ferais pareil. Tout en fouillant mes poches je lui rendis son salut d’un signe de tête. Je fouillais en vain, les clés n’étaient plus là, elles coulaient dans l’eau et la merde, entre les pitounes et autres déchets.

‒ Vas-tu l’ouvrir cette porte-là!?

‒ Oui, oui, ça s’en vient.

‒ Il les a perdu, il a perdu les clés, l’épais!

‒ Comment qu’on va rentrer maman?

‒ On va dormir dans rue?!

‒ Si le cave les retrouve pas on n’aura pas le choix! Han?

Les deux, aussitôt, se mirent à pleurer, paniquer et crier, derrière le voisin nous regardait et l’autre voisine, celle d’à côté, à gauche, sortit à la recherche de potins. La sueur perlait sur mon front, je frissonnais et des spasmes me parcouraient le corps.

‒ Ça va aller mal en maudit si tu ne nous fais pas rentrer tout de suite, t’auras jamais vu ça, je te le dis moi, tu vas dégriser vite en maudit l’ivrogne!

‒ Je vais l’ouvrir, capote pas!

Les pleurs continuaient pendant que je regardais par la fenêtre. On voyait la salle à manger, la table au centre avec le lustre pendouillant au-dessus et les garde-robes où dormait, caché, mon alcool. Je saisis les côtés du climatiseur, la taule suffocante me noircit les mains, puis j’arquai mon dos et commençai à pousser.

‒ Tu brises ça t’es mort! Quand on n’est pas capable de boire, on boit pas, c’est pas compliqué!

Coincé étanchement, la machine ne se laissait pas faire, elle s’accrochait, se débattait presque comme un diable, un instant je crus qu’elle vivait et qu’elle m’empêchait délibérément de la faire tomber. Je crus même, à un moment, qu’elle se moquait de moi. Je dus contracter chaque muscle de mon corps et pousser de toutes mes forces, les insultes continuaient de voleter derrière moi, de me frapper dans le dos.

‒ Ta gueule!

‒ Qu’est-ce tu m’as dit toé?

Boum !

‒ FERME. TA. GUEULE.

Je n’étais pas certain de savoir à qui je m’adressais, à la machine ou à elle.

Sans écouter ses menaces je me faufilai à l’intérieur, suffocant et les jambes flageolantes, m’écorchant coudes et genoux sur les rails de plastique servant à glisser les fenêtres. Les articulations en sang, je fondis lentement sur le prélart jauni. Tout ce que j’étais à cet instant voulait la tuer. Dehors, les enfants criaient toujours. Dès que j’ouvris la porte, ils se précipitèrent dans la cuisine, puis à son tour, comme un ouragan, elle entra. À chaque pas elle me poussait, chaque fois je titubais vers l’arrière. J’avais soif, je voulais une bière et m’enfuir, elle faisait peur.

‒ T’es juste une loque, un ivrogne! I-V-R-O-G-N-E! Tu vas me rembourser, m’acheter un climatiseur neuf!

‒ Va chier!

‒ Comment? J’ai tu bien compris? Qu’est-ce t’as dit, va chier?

Une claque au visage suivit, violente et sèche. Je ne répondis rien, le mutisme valait mieux.

‒ ARRÊTEZ!

Les enfants hurlaient.

La petite me martelait de ses petits poings tandis que le petit, en larmes et en nage, tentait de nous séparer, peut-être même de me protéger. Ça m’a refroidi, je ne dis plus rien et laissai la peur monter. J’aurais tué pour une bière.

‒ Je m’excuse. Okay.

Tout ce que je laissai glisser.

Une autre claque en guise de réponse m’atteignit la joue, puis une poussée qui faillit me faire tomber. La porte de la salle de bain claqua, j’entendais les enfants suffoquer et la petite essayer de calmer le petit. Les poings crispés, je retenais mes larmes, des larmes de rage, d’humiliation, des larmes de honte surtout, honte de le décevoir, de faire subir ça au petit, je n’avais qu’une seule envie : être enfermé dans les toilettes une bière à la main et de pleurer avec les enfants jusqu’à ce que la tempête soit passée. Sans force pour l’affronter ni pour la subir dignement, je courbais l’échine et reculais. Mes pas me poussaient vers la porte, une troisième claque aussi. Sans que je ne le réalise, la porte s’ouvrit et je me retrouvai dehors, à nouveau sans clés, incapable d’entrer.

‒ Reviens pu jamais! Juste si t’es dégrisé.

Elle hurlait, ivre elle aussi, tout le voisinage entendait.

Je m’étais pissé dessus et je pleurais à chaudes larmes, le petit m’avait brisé le cœur en prenant ma défense, moi dehors et lui en panique : je vomis. De son jardin, Gérald me fit signe. On s’est envoyé des verres de cognac toute la nuit, dans l’oubli du reste je n’avais jamais été aussi heureux. Je finis par m’endormir sur le perron en me rappelant ma vie d’avant, encore plus misérable.

Je vivais dans un 1 et demi qui empestait la moisissure et le fond de tonneau, c’était tout ce que j’avais, ça et ce que le gouvernement me versait mensuellement. Pour boire je ramassais des canettes et des bouteilles et pour fumer je fouillais les cendriers publics, celui de la bibliothèque et de la rôtisserie plus particulièrement, je roulais des clopes avec les restes de tabac des inconnus qui passaient. Mon plancher se parsemait de mégots éventrés et de canettes vides. Pire encore, je n’allais même plus à la toilette, la plupart du temps je me faisais dessus parce que j’étais trop saoul pour me rendre compte que je devais y aller. Des années avant, elle m’avait connu de l’amie d’une amie de ma copine de l’époque, je peux même dire qu’on fut proche un temps, on se voyait plusieurs fois la semaine, même qu’on cohabita quelque temps dans l’appartement d’une de nos connaissances. Une chose en entraînant une autre elle dut partir vers le Lac Saint-Jean et moi entamer ma dégringolade. À son retour elle avait une fille et des montagnes de dettes, le bouche-à-oreille la mena à moi. Elle me retrouva plein de merde et de pisse, elle avait besoin de mon chèque pour payer ses factures et d’une nourrice pour sa fille et moi, d’elles, pour survivre. C’était l’entente parfaite.

Quand je me réveillai, le soleil se levait derrière l’appartement lui donnant une teinte orange, je le regardai et me fis la promesse de ne plus jamais boire : « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je jure de ne plus toucher une seule goutte ». Titubant je suivis le soleil et allai m’effondrer à côté du trou laissé par le climatiseur. Je m’endormis en priant, j’implorai Dieu de ne plus jamais me laisser boire. Ne plus jamais me laisser infliger ça au petit.

‒ Heille, rentre.

Sa robe de chambre trouée lui allait bien, elle me tendit une tasse de café et je me dis qu’elle était belle comme ça, au réveil. Elle me conseilla de prendre une douche, le petit me regardait en souriant caché derrière le sofa du salon, ça se voyait qu’il était soulagé de me voir. On fit comme si rien ne s’était passé. Rafraîchi, je suis allé me recoucher me rappelant que je ne devais plus boire, jamais, il le fallait.

Je me réveillai deux heures plus tard, il était 1h de l’après-midi, elle passait l’aspirateur et la télé jouait l’émission préférée des enfants. J’avais la langue épaisse et pâteuse, la chaleur m’accablait, mes draps se collaient à ma peau. Le soleil me brûlait les yeux malgré le rideau, je me retournai pour fuir les rayons, face côté mur. Ma main tomba sur une de mes bouteilles. Sans réfléchir je dévissai le bouchon d’aluminium et portai la bouteille à mes lèvres. Je remerciai Dieu pour cette gorgée.

Amen.