Une zone fertile en dangers
2018/05/03 0

Ce texte a été écrit dans le cadre du concours Reliures organisé en 2018 par les Jeunes programmatrices de la Maison de la littérature de Québec.

 

R

osalie,

 

Nous voici donc réunis sous le thème de la rencontre. La situation inédite dans laquelle nous sommes placés, tout comme le thème à l’aune de laquelle elle est placée, m’a donné l’occasion de réfléchir à ce que je fais là, et à ce que je fais tout court.

Voilà pratiquement une blind date, pour laquelle tu m’envoies des vers intimes et intenses; et depuis que je les ai reçus, je ne cesse de me demander ce que ça fait de rencontrer à l’aveugle l’auteur d’un livre intitulé Fuck le monde, d’autant plus que j’ai longtemps animé de manière anonyme le blog du même nom, si bien qu’on s’est déjà référé à moi, sur les réseaux sociaux, comme à Monsieur Fuck Tout, et à ma blonde comme à Madame Fuck Toutte.

Je crois que nous sommes quand même de bonnes personnes.

Un ami m’a dit récemment que le titre de mon livre passait mal dans son cercle d’intellectuels, car il renvoyait l’image de quelqu’un qui traverse sa crise d’adolescence; je l’ai assuré que j’étais bien au milieu d’une telle crise et ce, depuis plus de 25 ans, et que si cela était de nature à rebuter quelques personnes, j’en étais fort aise. André Breton disait qu’il « faut absolument empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la confusion. »

De telles précautions ne témoignent pas tant d’une résistance à la rencontre que d’une —  vaine, toujours — tentative d’échapper à la réification; c’est à ce genre de destin auquel j’ai voulu échapper quand, après trois ans, j’ai mis fin au blog Fuck le monde. J’en ai retiré tous les textes, les ai réunis en un livre, et l’aventure, le croyais-je, était enfin terminée.

La succession d’événements qui s’en est suivie me laisse toujours perplexe.

Parce que je voulais un livre, mais pas devenir un auteur, j’ai publié chez des amis qui animent un « collectif autogéré »; je les avais prévenus, je ne donnerais pas d’entrevues, pas même au Devoir qui attendait de mes nouvelles. Seulement, quand j’ai vu l’impressionnante pile de mon titre chez Pantoute, je me suis senti une responsabilité. Je ne voulais quand même pas mettre mes amis en faillite, déjà que les anarchistes et les affaires….

J’ai écrit au journaliste et je lui ai dit : fort bien, il y aura une entrevue. Il me répond immédiatement qu’il envoie un photographe. Il n’a jamais été question de photographies! Depuis lors, j’ai baissé la garde, sachant toute résistance inutile; j’ai accepté des prix littéraires, donné des conférences sur toutes sortes de sujets sans compétence particulière sinon celle d’avoir publié un livre, et me voilà même à parrainer de jeunes écrivains.

C’est ce qu’on appelle faire le grand tour.

Ce faisant, j’ai rencontré dans la pratique ce que j’avais appris dans la théorie lors de mes études : le champ littéraire est une sphère d’activité autonome, avec ses propres institutions légitimantes qui fonctionnent de manière indépendante des acteurs qu’elle absorbe.

Si j’ai l’air de crâner avec mon nouveau statut d’auteur, auquel je ne me fais résolument pas, c’est d’abord que les textes qui figurent dans mon seul livre ont été écrits sur une période de treize ans, et publiés dans diverses revues et sites Internet aux audiences variées; absolument jamais personne n’a songé, durant tout ce temps, à me confondre avec quelqu’un qui produirait de la « littérature ».

Je n’ai jamais moi-même considéré ce que j’écrivais comme des essais avant de réunir mes textes. Mon but n’était pas littéraire, mais politique; j’écris pour changer le monde, même si je ne me fais absolument aucune illusion sur mes chances de succès. Dans le climat de guerre culturelle qui est le nôtre — capitalisme, crise écologique, racisme rampant, gouvernements conservateurs ou libéraux, machines médiatiques à leur service — c’est vraiment la moindre des choses.

Dans la vingtaine, j’étais obsédé par les avant-gardes historiques, particulièrement les surréalistes et les situationnistes, qui avaient tenté, ou exigé, de faire advenir dans le monde empirique la promesse de bonheur contenue dans l’art. Ces groupes ont exploré cette tension entre théorie et pratique et se sont fait la plus haute idée de l’art parce qu’ils en exigeaient le dépassement, au propre péril de cette sphère d’activité autonome qui organise des concours et octroie des cachets à des « professionnels ».

C’est à cette rencontre entre la littérature et le monde empirique que j’ai pensé à la lecture de cette citation de Kerouac qu’on soumettait à notre réflexion : « Les seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de vivre, de discourir, d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller. »

Tout Sur la route est à l’avenant; il n’est pas anodin qu’on n’ait pas su dans quel genre classer cette œuvre — roman? récit de voyage? — dans la mesure où elle était si près de la vie elle-même qu’il lui manquait les caractéristiques fondamentales — pas de paragraphes dans le manuscrit original, même pas de personnages — de ce qu’on considérait être de la « littérature ».

Dans la série d’événements auxquels j’ai été convié parce que j’étais désormais un auteur, il y a eu cette belle soirée de la série « Les débuts fulgurants », animée par Patrick Bilodeau, libraire chez Pantoute, et pour laquelle on m’avait demandé de parler des premières œuvres qui m’ont marqué, ou qui présentaient des débuts marquants, je n’ai jamais trop su. Il se trouve que les unes sont les autres, et ma sélection m’a mené à ce constat paradoxal : les livres qui m’ont plu sont ceux que j’ai lâchés parce qu’ils exigeaient d’en faire quelque chose — de l’art ou du trouble, souvent les deux.

C’est par cette traversée du texte dans le monde empirique que l’écriture possède « une aptitude singulière à nous maintenir dans cette zone fertile en dangers, en périls renouvelés, la seule où nous puissions espérer de vivre », selon le mot de Paul Nougé à l’aune duquel j’ai placé ma participation à cette activité; à nous garder comme tu l’écris « peau battantes / lèvres avides / agitées par la faim dans nos veines. »

Le reste, vraiment, est littérature.