Onze décembre 2007
2018/07/25 0

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n travaillait ensemble à l’Autodrome. Je marquais, tu flyais. Cette journée-là, après les courses, tu m’as rejointe au bar. Je filais un coup de pouce, la barmaid fermait ses comptes, prenait son inventaire. Assis sur les caisses de vingt-quatre, la tête dans les mains, tu m’expliquais ta réalité, les migraines régulières, lancinantes, les insomnies, la perte d’appétit. Gaétan tétait sa cinquième bière quand il m’a interpellé. « Ouin, la belle Josée, t’es pas vite vite à soir. » Ta réplique, cinglante, avait pas tardé. « Josée fait une crisse de bonne job, si t’es pas content, libre à toi de partir voir ailleurs. » On a discuté. Longtemps. La semaine suivante, tu rentrais à l’hôpital pour un traitement, tu espérais qu’y te guérirait de ta tumeur. Du même souffle, tu murmurais que tout allait bien.

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Un mois plus tard, tu partageais mon lit, à la recherche d’une rédemption. Mon insistance t’a obligé à faire partie de ma vie. « Viens vivre chez nous, tu vas être tranquille, t’auras pas ton père sur le dos. » Ton ex, la mère de Mademoiselle, m’aimait bien. Elle voyait que je t’apportais un peu de calme. « Avec Josée, c’est bon, elle s’occupe de la p’tite, j’ai confiance en elle. » Le lit à deux étages pour les deux plus petits s’est imposé de lui-même. Loger trois jeunes dans un cinq et demie demandait de l’organisation. En guise de bienvenue, j’ai offert une serviette à Mademoiselle. Verte. Mes gars possédaient déjà la leur, Samuel, la bleu, Jeremy, la jaune or. J’ai repeint les deux chambres de la même couleur que les serviettes. La routine s’est installée. Je m’attendais à ce qu’on fasse un team, une famille, que quelque chose nous rassemble. J’ai acheté des pantalons de l’armée aux enfants. On les portait tous en même temps, la Journée des pantalons de l’armée. On a essayé de t’en trouver. Tu voulais pas faire partie de l’équipe : « Je dépenserai pas une cenne pour ça. » La minute suivante, tu jetais ton dévolu sur un coton ouaté bleu, pas motif d’armée. J’étais en charge d’une famille, mon american dream se réalisait, y manquait juste un chien qu’on nommerait Brutus ou Caramel. T’as proposé un lave-vaisselle, une femme de ménage, une nouvelle laveuse. J’ai offert des boîtes à lunch, le transport scolaire matin et soir, des repas chauds. J’ai tenu mes promesses.

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Ça prenait un nouveau véhicule, plus grand, plus sécuritaire. On a décidé de changer ma petite Avéo. « J’aime pas ça, avec les enfants, si y arrive de quoi on est pas ben ben protégés. » La logique et le vendeur ont guidé notre choix : le SS Super Charged. « T’inquiète pas, Joe, à deux on va arriver, pas de trouble, j’commence à transporter pour Béland lundi. Fais-moi confiance. » Ça doublait mes paiements, pendant sept ans. Maman m’a endossée. T’as assuré les cinq premiers mois. Tu le frottais chaque semaine, heureux. Ça pas duré. Un soir je rentrais du travail, tu m’attendais, impatient de me montrer ta trouvaille : LE pick-up. « Quoi? Tu regardais pour un truck? » Après plusieurs disputes, plusieurs Tu comprends rien, j’ai cédé. Ton Bronco noir, quatre pattes, vitres teintées, on est allé le chercher à Montréal. À partir de ce jour-là, tu as lavé le truck.

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On sortait du McDo quand on a croisé la mère de ton gars avec son fils, le demi-frère de Mademoiselle. Je la savais votre histoire, les efforts mis dans ta relation avec elle : la maison à deux étages, la voiture familiale, les trop nombreux essais-erreurs, tes espérances, ton désir pour elle. Elle t’a vue dans le char, nous a suivis. La rue s’est transformée en piste de course. Tu as tourné pour la coincer, la couper. Tu lui as foncé dessus, au coin de l’Église pis Caron. Le devant du Cobalt accotait sur le sien. Tu criais comme un défoncé. « Ma tabarnak, si je sors tu créeras pas à ça. » Les enfants pleuraient en arrière. Tu l’aimais comme un fou. J’étais un front. Ces appels téléphoniques incessants de la semaine précédente résonnaient dans ma tête, ton air de plus en plus soucieux, dépressif. Tu créchais chez nous parce que tu savais plus où aller. Ta mère insistait pour que tu te soignes, ton père, miroir de ta déchéance, te répétait tes qualités : faible, malade, incompétent. Tu espérais un support, j’avais ça en stock. Je me trouvais là, ça aurait pu être n’importe qui. Tu la voulais, elle. La baiser, elle. Moi? Je t’offrais ta dose quotidienne d’antidépresseur.

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Le printemps s’est pointé, notre relation s’étirait. Tu peux le construire ton garage avait décrété ta mère. L’approbation parentale tant souhaitée tombait à point. Tu dansais presque quand y t’ont annoncé ça devant le jambon familial. Ce soir-là, on a pas mangé de dessert. Ça pressait de rentrer dessiner les plans. Tes insomnies allaient enfin servir à autre chose que boacher avec le premier venu. Assis à la table de la cuisine, tu portais une paire de mister brief blanc, déchirés. La tête dans les mains, tu réfléchissais à l’emplacement de chaque élément. Je prends une ou deux fenêtres? T’en avais installé deux, pour la clarté. L’établi serait au fond. Y va fitter sur le mur, le coffre sera au bout. Tu rêvais de virer sur l’oval de Sainte-Croix. Y te fallait une place pour taponner, préparer le char. Ta mère le savait, elle sacrifiait pour toi son plan de jardin. Ton regard a recommencé à pétiller. Tu leur montrerais que tu pouvais faire autre chose que juste brasser des drapeaux. L’opportunité s’est présentée. Une Honda traînait, pas trop chère. Joe, crisse, j’la veux. Ma bourse de cinq cents piastres de Desjardins y a passé. Tu souriais. Pas d’inquiétude, je t’aimais pour deux. À la première course de la saison, ton père insistait trop. C’est une fille comme Josée que t’as besoin, tu vois ben qu’a s’occupe de toi, c’est ça qui te faut. Exaspéré, t’as pris le sandwich que je te tendais sans me regarder. Les qualifs ont commencé, parti de la dernière place, t’as remonté jusqu’à la cinquième. Pour la finale, tu visais la pôle. Le deuxième, c’est le premier perdant. Un problème mécanique t’a obligé à abandonner, un tour avant la fin. On a rien dit sur le chemin du retour.

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En vérité, y avait juste mon espoir entre nous deux. On a baisé deux fois. Une dans le Cobalt, pour fêter l’achat, l’autre quand on a croisé ton ex, en char. Tu chialais : A m’a jamais sucé. Je suis devenue la spécialiste des pipes. Tu cherchais une épaule pour t’accoter, j’attendais que tu m’aimes. Tu pensais que je tiendrais mes promesses, que je te donnerais le goût de vivre. Mais j’avais pas ton livre d’instructions. Ce soir-là, je tenais compagnie à ta mère. Son aveu est tombé. Josée, tsé, Bruno, y est bipolaire. Y prend jamais ses pilules, c’est héréditaire, son père est pareil. J’ai ajouté ça sur la pile : tumeur, cancer, bipolarité. Je pouvais gérer ça. Notre relation a commencé à s’effriter. Ton humeur variait selon la température. La mienne s’ajustait à tes saisons. Les chicanes se sont accumulées. J’arrivais plus à nous tenir à bout de bras.

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Tu m’as appelé. J’irais chercher mes affaires. J’ai gardé les assiettes, les serviettes, le Cobalt SS Supercharged 2007, les paiements, les boîtes à lunch. Toi, ton truck, tes mister brief, Mademoiselle. Tu demandais qu’on reste amis. Va chier, ça fait trois mois que j’entrepose ton stock en espérant que tu reviennes. Tu t’es assis à la table, pour jaser. Josée, j’y arrive juste pas. J’ai ouvert la porte: sors! Tu descendais les marches quand j’ai lancé: Tu m’as jamais aimée, hein? Ta réponse a rien changé. C’est ça que tu penses, sexy?

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J’avais pas eu de tes nouvelles depuis trois mois quand j’ai ouvert la page du Forum Guide Auto, section Stock-car sur asphalte. C’était marqué, là. Stéphane Hamilton signait un billet : « Décès de Mc Fly. » Paniquée, j’ai appelé ta mère. Allô, ça va, c’est Joe. Est-ce que je peux lui parler, y’é tu pas loin? Y fallait que j’invente quelque chose. Josée, personne t’a avertie? Non, personne avait pensé m’avertir. C’est vrai? J’ai pas versé une larme. Le message sur le forum disait : « Mauvaise nouvelle. Je viens d’apprendre le décès prématuré de mon chum, Mc Fly. » J’ai écrit un mail au modérateur du site pour l’engueuler : « Je suis une proche amie et j’apprends à l’instant le décès de Bruno sur le forum, c’est vraiment pas fort. » Y a réécrit le topic. « Nous sommes désolés de vous apprendre que …» Y annonçait rien de nouveau. « Il sera en haut, le drapeau dans les mains pour flyer une dernière course. » Bullshit!

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Au salon, ça parlait fort. Serge m’a confirmé qu’y t’avait fourni trois mille piastres pour un supposé traitement. Gino avait apporté un chekered flag pour mettre à côté de l’urne. C’était un gagnant, c’gars-là, y le méritait son drapeau. Ton ex meilleur ami, dévasté, exprimait haut et fort sa peine, comme si vous vous parliez encore, pis que tout lui appartenait. Il avait ramassé le Nova chez tes parents. Un chum pleurait silencieusement devant la télé où tournait en boucle des images censées rappeler ton existence. Toi sur une patinoire, toi dans la tour du flagman, toi avec Mademoiselle, toi avec Jeremy. Ton père prenait des photos avec toutes les filles de la place. Ta mère se tenait dans le coin, serrait des mains, les joues sèches. Tu sais, Josée, je crois qu’y est en paix. Mademoiselle y était pas. C’est pas une bonne idée qu’à voit ça, avait déclaré la matriarche. On a traversé la rue pour la cérémonie à l’Église. Claude et Lise ont transporté leur fils, une dernière fois, dans leurs mains. Y ont remonté l’allée au son de Comme dans l’temps. L’enterrement aurait lieu au printemps.

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T’es sorti de ma vie le onze décembre 2007, la gorge remplie de gaz, les poumons infectés, la tête en bouilli. Personne se doutait que tu bâtissais ton tombeau là où ta mère rêvait de faire pousser des tomates, des concombres et des fraises. Ça fait onze ans. C’est tout le temps que ça m’a pris pour plus imaginer te croiser au coin d’une rue, plus me réveiller avec l’odeur de ton parfum cheap qui flotte dans ma chambre. C’est tout le temps que ça m’a pris pour que la poitrine me serre plus quand j’entends ton nom, plus voir ta face quand j’arrive à gate à l’autodrome. Je me suis pas tatoué ton nom. Mademoiselle l’a fait. Les flagmans m’attirent plus, mon amoureux des dix dernières années est pilote, gagne ses courses, construit des moteurs, mords dans la vie.