À l’entrée de la ruelle, entre les rues Querbes et Durocher, au nord de Jarry, l’homme lave sa voiture. Je l’observe en approchant, sa barbe soignée, son turban violet, sa peau dorée. Il sursaute en me découvrant près de lui, nous arrose les pieds, s’excuse. Je bafouille deux mots que je voudrais pendjabi, il dodeline de la tête et nous en restons là.

Alors que je m’éloigne, il me rappelle :

— Where you come from?

— Nulle part. La ruelle. Je me promène.

— Visiting?

— Oui.

— Like… back alley tourism?

— Oui! et j’opine vigoureusement de la tête.

Touriste de ruelle dans Parc-Extension : cela me plaît autant que cela le déconcerte.

Il examine sa ruelle, l’herbe verte un peu folle, les pommes et les tomates qui commencent à pourrir, le vélo d’enfant mangé par la vigne vierge, le sapin qui roussit contre une clôture depuis Noël dernier, tout ce qui, échappé des jardins, a échoué là. Il hausse les épaules, et un peu d’eau s’écoule du tuyau :

— What is it to see?

J’hésite à lui dire que c’est dans les ruelles que les cardinaux chantent le mieux, qu’elles sont le théâtre nocturne de fabuleuses épopées félines, et que l’on peut y lire, parfois, de magnifiques pensées, graffitées à la va-vite sur les portes de garage. Mais je me ravise et me contente de lever les sourcils. Comment lui expliquer? J’aime les ruelles, faces cachées de la ville. J’aime déambuler dans ces petits bouts d’espace-temps oubliés, emprunter ces portes d’entrée secrètes s’ouvrant sur d’autres intimités.

 

Et puis dans les ruelles de Parc-Extension, il y a cette débauche de verdure. Jamais je n’ai marché, en ville, dans de l’herbe aussi haute. Dans celle-ci, j’en ai jusqu’au mollet. Où est le béton? L’asphalte? On se croirait dans un pré et les arrière-cours se prennent pour des potagers. Des plants de haricots et de betteraves, des salades, des concombres. Des courges démesurées pendent au-dessus des poivrons. Sous des tonnelles couvertes de vigne, des tables jonchées de citrouilles ou de pommes autour desquelles volent des guêpes, ivres de fruits gâtés. Sur les marches qui mènent aux galeries, des bottes terreuses, des gants, des bêches, tout l’attirail du jardinier. J’écrase entre mes doigts une feuille de tomate, mâchouille un peu de basilic, un brin de ciboulette. Je souris en pensant aux bobos du Plateau qui s’enorgueillissent de leurs ruelles vertes, où peinent à pousser deux fougères et trois hydrangées. Et me plais à imaginer les ruelles de Parc-Extension si un jour l’élevage des poules y est autorisé. Les coqs se pavaneraient sur les clôtures et courseraient les chats. Je marcherais dans l’herbe en écartant du pied les poussins…

 

Un grincement strident me tire de ma rêverie. Poulie de corde à linge, tu grinceras ou ne seras pas. Un vol d’étoffes traverse le ciel puis s’immobilise et ondule au vent. Un dhoti élimé et un longhi à carreaux bleus et blancs se balancent paresseusement. J’ai encore un goût de basilic dans la bouche, une odeur de pain me chatouille les narines, un air de sirtaki s’échappe de je ne sais où et un sari vert et or flotte au-dessus de ma tête. Tout est à la fois totalement décalé et parfaitement à sa place. En suivant la corde à linge jusqu’à son extrémité, mon regard rencontre celui de la lavandière. Le visage fermé, elle m’observe et je me vois avec ses yeux, depuis son balcon. Je vois mes pieds dans l’herbe haute, mes chaussures mouillées, le carnet et le crayon que je tiens à la main, l’appareil-photo qui dépasse de ma poche, et je me trouve l’air louche. Si tout est à sa place, la mienne est soudain vaguement inconfortable. Alors je fais ce que je fais quand je ne sais pas quoi faire : je souris. À mon rictus gauche et inquiet répond le sien, large et franc. Nous nous faisons un signe de la main et tout reprend sa place.

 

Je range mon arsenal de pseudo-reporter et poursuis mon chemin en suivant un gros chat noir qui refuse de se laisser approcher. Il glisse sous une palissade et disparaît dans une cour digne d’un vieux film italien ou d’une petite ville de province. Sous la tonnelle, à l’ombre de la treille, un couple dort dans des chaises longues. La femme a de beaux cheveux blancs relevés en chignon, une robe sage et bleu marine, un cardigan gris sur lequel brille une petite croix d’or. L’homme porte la moustache et une cravate, un blazer à écusson, et ronfle doucement. Les bras posés sur les accoudoirs, ils se tiennent la main. Le chat s’assied entre eux et ferme les yeux. Je l’écoute ronronner. Il y a dans l’air quelque chose d’automnal, la nostalgie de l’été. Je m’éloigne sur la pointe des pieds.

 

Mais arpenter les ruelles ne dure jamais longtemps. Leur disposition même interdit l’égarement, et elles finissent toujours par nous recracher dans la cohue de la ville. L’urbanisme contrarie l’errance. Je regagne l’exotisme ostentatoire des rues principales, leurs enseignes bigarrées : Produits de beauté Shalom; Eστιατόριο; Marché Thurga – Épicerie sri lankaise, indienne, africaine, caribéenne et canadienne. Mon pas s’accélère, mes yeux volettent avec moins d’assiduité, je commence à me fermer. La flânerie s’achève.

Et puis soudain, je les entends.

Que le ciel soit clair ou bouché, que de gros nuages les dissimulent ou pas, je les entends toujours et je ne sais pas leur résister. Je m’immobilise et lève les yeux sur l’immense V qu’elles pointent en direction le sud.

— Elles sont haut, hein? commente le brigadier scolaire depuis le coin de la rue.

J’acquiesce en souriant.

— Quoi, ça? demande un vieillard à qui je prête l’épaule pour qu’il puisse regarder en l’air sans perdre l’équilibre.

— Où ça, des oies? interroge une gamine en trottinette.

— What are you guys looking at?

Et nous sommes bientôt une demi-douzaine, plantés au milieu du trottoir, la tête en l’air. Occupés à regarder l’invisible.