Aquarelle, Vassily Kandisky, 1910

 

Je me tiens debout, immobile, happée par l’aquarelle trônant au-dessus du lit de David. J’incline légèrement ma tête vers la droite pour changer mon angle de contemplation. La coupe de vin glissée dans ma main laisse couler quelques gouttes sur le sol, maculant le tapis d’une ligne écarlate indélébile. J’avale une longue rasée de ce fade pinot noir dégoté en vitesse au IGA Deschênes, huit minutes avant la fermeture. Arômes d’infortune et de mauvais goût, puissantes notes d’aigreur, sécheresse en bouche. L’alcool incendie mes veines et converge vers ma tête qui me semble pesante sur le socle incertain de mes épaules. Mes tempes pulsent sourdement tandis que je m’entête à scruter la toile fixée au mur, subissant un croissant inconfort que je ne saurais expliquer par l’ivresse.

Mon visage déformé par la confusion agit comme miroir de l’étrangeté du sujet contemplé. Sur la toile, le rouge se mêle au pourpre en engendrant un tracé brunâtre peu esthétique. Le jaune semble maladif car juxtaposé à un bleu verdâtre, qui lui-même se fond dans un rose fade ponctué de taches grises. L’ébauche picturale m’évoque l’étal d’un boucher dont un peintre fou aurait fait la caricature. Des trainées de couleurs et de formes abstraites y sont brossées, comme des monceaux de chair inanimée, offerts au regard d’un observateur nauséeux.

Des bruits de pas résonnent dans la cage d’escalier, puis s’étouffent dans la moquette qui tapisse le sol de la chambre. Je sens le souffle tiède de David sur ma nuque. Ses mains caressent mes épaules, puis parcourent le relief de mes côtes pour descendre jusqu’au bas de mon ventre. Je tressaille, et parviens de justesse à ne pas renverser complètement ma coupe de vin sur le sol. Mes sens me paraissent déjà obstrués par mon analyse inféconde de l’aquarelle ; mon corps est saturé d’alcool et de confusion. Je suis embarrassée de cette chaleur d’homme qui, superposée à la mienne, me semble suffocante.

– Elle te plait, cette toile?

J’ai terriblement chaud, j’étouffe et mes vêtements collent désagréablement à ma peau. Je me dégage de l’étreinte de David, puis m’assois sur le lit de manière à me détourner de l’aquarelle. Je suis convaincue de la nécessité de me dégager de l’emprise malsaine qu’exerce l’œuvre sur moi. Je me concentre sur un point fixe : le visage de David. Son sourire est faussé par le léger froncement de ses sourcils, et son front luit de sueur. Il détache nerveusement les deux premiers boutons de sa chemise, en soutenant pesamment mon regard. Ma réticence agit comme frontière entre nous et David tente de l’amoindrir en s’avançant trop près de moi. Il surplombe mon corps. Je suis forcée de cambrer inconfortablement la nuque pour parvenir à distinguer nettement son visage, qu’il ne tient qu’à quelques centimètres du mien.

– Sur le plan esthétique, je veux dire. Objectivement. Ça peut paraître ingrat à première vue.

– Je trouve que c’est réussi. Les couleurs me plaisent.

David monte sur son lit, refermant ses bras autour de mes épaules et pressant fermement son torse contre le mien. Je ploie sous le poids accablant de son corps, les épaules enfoncées dans le matelas trop ferme. Ses lèvres m’apparaissent désagréablement froides sur la peau brûlante de mon cou. Je remue mes hanches pour imposer une certaine distance entre nos corps emboîtés. Je relance David, espérant qu’il approfondisse sa réflexion sur l’œuvre :

– Ah oui ? Je veux dire, l’ensemble est un peu incohérent. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais il y a un malaise, vraiment, qui émane de la toile…

– Tu penses trop quand tu bois, tais-toi un peu, marmonne David.

Mettre l’aquarelle abstraite au centre d’une pièce, c’est provoquer la confluence des regards vers le chaos. L’œuvre constitue un véritable ramassis de couleurs discordantes : individuellement, elles seraient jugées trop ternes ou paradoxalement trop criardes. Cette mixtion bigarrée ne peut résulter d’une quelconque sensibilité artistique. Je suis rebutée par la pédanterie de son peintre, assurément un intellectuel narcissique convaincu de son caractère innovant, mais essentiellement empêtré dans ses idées figées et dans son incompétence technique. La négligence des coups de pinceau couvrant le tableau trahit une négation des inclinations humaines pour l’harmonie et la pureté. N’est-ce pas le devoir de l’artiste d’exploiter ces idéaux, de les transposer dans une dimension observable ? Quel affront de créer une toile ainsi dépourvue d’attrait !

Épuisée de mon raisonnement, je ne remarque que distraitement la main de David glissée sous ma jupe. Il tente avec maladresse de me retirer mes collants afin de dévoiler mes cuisses. Mes bras inertes sont couchés sur le matelas. J’écarte légèrement les jambes, ne témoignant aucune résistance au contact de la chaleur intrusive et encombrante du corps d’homme qui s’immisce en moi. Tous mes membres se plaisent dans leur indifférence, et la montée de mon désir semble en elle-même dissociée de la frigidité intrinsèque aux réflexions excessives. Les va-et-vient réguliers de David me secouent de soubresauts qui ponctuent mes considérations sur l’aquarelle. Son esthétisme questionnable me rebute, mais je suis davantage choquée par sa position centrale, presque honorifique, au centre de la pièce.

Ma gorge s’assèche tandis que la frustration me gagne. Je ne parviens pas à quitter des yeux le tableau, lequel se substitue petit à petit au corps de David. Mes mains tâtent ses bras, puis s’agrippent fermement autour de son cou. Le bas de mon ventre s’incendie d’une agréable excitation que vient contrecarrer mon état de malaise, lorsque je ferme les yeux et que s’impose à moi l’image des taches informes. Tracés bleu, vert, rouge, jaune, jaune ou beige, beige ou orange, rouge ou brun, brun ou noir, laid, laid, laid, coup de bassin, David grogne, s’enfonce plus vite et plus fort. La tête du lit cogne contre le mur, alors que je gémis pour enterrer le bruit occasionné par l’impact, mais l’effet n’en est que plus assourdissant. La violence des chocs se décuple. La pièce est parcourue de légères vibrations. En levant les yeux, je remarque les tremblements du tableau fixé au-dessus du lit. L’horrible aquarelle s’agite et tangue dangereusement avant de se détacher de son ancrage pour s’écraser sur ma tête.