à H.M.
À présent qu’il nous a quittés et dans le vain espoir de combler un vide immense, je voudrais raconter dans quelles circonstances nous nous sommes connus. Alors étudiant en littérature, j’ai eu la chance de le rencontrer à l’occasion d’un colloque qui lui avait été consacré par mon université d’origine. Lors de cette manifestation, l’homme s’était montré disert, affable, habile rhéteur et amateur de bons mots : « OULIPO de chambre », « homaisrique » ou encore « démagoguenard ». Outre sa disponibilité et le plaisir jubilatoire qu’il manifestait à engendrer de la pensée, à bouleverser les sciences humaines, l’homme était à la tête d’une œuvre poétique novatrice et considérable. Comme si cela ne suffisait pas, il était en outre universitaire, linguiste, théoricien de la traduction et traducteur lui-même. Lors du colloque, j’ai pu l’entendre lire ses poèmes, des Dédicaces proverbes, d’une voix grave et basse, chaude et fraternelle. Cela a constitué un éblouissement, une Parole rencontre avec cet auteur.
Très vite un projet a pris forme dans mon esprit : j’ai alors décidé de consacrer à cette œuvre une thèse de doctorat. Aussitôt, j’ai pris contact avec lui, d’abord sous la forme de longues lettres pleines d’une admiration respectueuse et d’une curiosité exacerbée, puis au moyen de courriers électroniques. La première lettre que j’ai reçue de cet auteur portait la mention suivante : « Cher monsieur, c’est bon de compter un ami de plus », et le moins qu’on puisse dire, c’est que cette marque d’amitié m’a beaucoup touché. Nous avons alors entamé une longue correspondance qui était marquée au coin de la bienveillance et de la fraternité. Tout au long de mes recherches, j’ai eu la chance de recevoir son soutien, de profiter de ses encouragements et même de son humour salutaire. Lorsque je lui ai dit : « Je suis fier de préparer la seule thèse de doctorat consacrée à votre œuvre », « Eh bien, vous avez du pain sur la planche », m’a-t-il répondu avec malice.
Travailler cette œuvre et travailler sur cette œuvre, c’était la sentir me travailler et me traverser. J’ai noué une relation de confiance avec lui, une relation qui m’a permis d’accéder à des sources inédites, de bénéficier d’informations jamais encore révélées.
Mais ceci était loin d’être l’essentiel. Le plus important, je l’ai découvert en fréquentant l’homme et l’œuvre : le sens de la vie, l’amour de la vie – une vie enrichie, embellie, amplifiée par l’écriture et la pratique du langage. J’ai rencontré une part de moi-même sur le chemin qui menait de l’œuvre à l’homme. Cette part importante et constitutive de ma personnalité, c’était évidemment une certaine conception de l’amitié, une certaine idée de la théorie. L’humour, qui habitait tous ses livres, était inséparable de la réflexion théorique. Mieux, elle la nourrissait. Il disait souvent : « Je cultive le rire de la pensée, le rire de la théorie et du poème contre tous les penseurs qui se prennent trop au sérieux. » Aventure de la voix, notre amitié s’est souvent exprimée à l’oral, par des signes de connivence et de complicité de sa part, par des marques de respect et d’admiration en ce qui me concernait. Le langage, l’écriture a été notre fil conducteur pour me guider vers la lumière, pour nous guider vers un lieu commun, vers un espace partagé. Souvent j’ai échangé avec lui certains points de vue, parfois il m’est arrivé de me désolidariser de certaines de ses prises de position afférentes à la poésie contemporaine.
Néanmoins, je crois pouvoir affirmer que l’irruption de l’œuvre d’H.M. dans mon existence et dans mon activité de chercheur a été une véritable révolution copernicienne qui m’a amené à réexaminer toutes mes certitudes, à soumettre tous mes acquis et toutes mes connaissances à l’épreuve du doute radical. Cette œuvre m’a indiqué le cap à suivre, elle m’a permis de respirer un air plus pur et m’a invité à une fête de la pensée. Je sais à présent que cette apparition a été déterminante pour moi, tant d’un point de vue humain qu’intellectuel. Elle m’a fait accéder à une réalité supérieure, elle m’a mis en rapport avec moi-même, et avec un langage qui vivait à l’intérieur de moi.
Le monde de la pensée est endeuillé par la disparition de cet homme. Le paysage poétique contemporain français s’est assombri, recouvert en partie par des nues menaçantes. Il est hors de doute que l’ampleur de son œuvre mettra encore longtemps à être reconnue. La portée de ses thèses tardera à être perçue, mais il semble assuré que, dans un avenir proche, les sciences humaines et sociales se reconnaîtront une dette vis-à-vis de son œuvre et de sa pensée. Nombreux vont être ceux qui nieront l’héritage, mais cela sans succès, tant l’œuvre est magistrale.
À celui qui disait être « plein à rire », je dédie ce texte pour garder en mémoire des clins d’œil espiègles, des sourires partagés et des éclats de rire tonitruants.
Par-delà les forces de la mort, il a célébré la vie et il s’y est uni. Contre les nuages funestes, il a créé des soleils de mots avec de l’encre de lumière. Il a cherché la vie dans ses manifestations les plus inattendues. Il a tracé des voies et bâti des carrefours. Il a cherché les croisements et organisé le passage du singulier au collectif, de l’unique au multiple. Il a fait que des droites se prolongent et connaissent des points d’intersection. Pour son ouverture et sa bienveillance, pour son humour et sa disponibilité, il restera dans nos mémoires comme un homme de cœur, un être à l’esprit vif et aux gestes amicaux.
Je signalerais enfin qu’avoir pu le connaître, lui parler et le côtoyer constitue plus qu’un privilège, une chance et un honneur. Chanceux, je l’ai été d’abord en rencontrant un auteur respecté, un poète admiré. Je l’ai été aussi en nouant avec lui une relation-langage – langage dont il a, toute sa vie, recherché les principes et les modalités. H.M. m’a honoré en m’appelant « ami », il a permis aussi que nos voix s’entre-entendent.
Aujourd’hui, tant d’années ont passé que les couleurs s’estompent, que les sons me parviennent assourdis, comme s’ils avaient franchi un désert de silence. Les gestes sont aussi comme brouillés par le vent, comme lestés par le sable qui les freine et les ancre.
Les mots eux-mêmes ont perdu de leur éclat d’antan, de leur lustre antérieur. Ils brillent tout de même d’une lueur étrange, celles des aigues-marines quand les rayons du soleil leur parviennent de si loin.
Seuls restent les souvenirs, gravés dans une mémoire de marbre et d’airain, que rien ne peut corrompre, que rien ne peut atteindre. La mémoire du cœur est précise et fiable, elle est pleine de voix qui se sont transformées en mains tendues, ouvertes, en gestes fraternels. La croisée des idées, le partage des mots donnent à l’œuvre d’H.M. une valeur unique, celle d’un homme qui toujours a cultivé l’accueil, qui sans cesse a voulu se relier aux autres. Il a offert aux hommes sa vie et son langage pour que tous se comprennent, pour qu’ils puissent être libres.
À moi, il ne me reste, parmi cent anamnèses, que l’éclat d’une étoile qui ne cesse de luire. À bien y réfléchir, il ne me reste avant tout que l’heureux souvenir d’une belle rencontre avec Henri Meschonnic.