À toi, l’Apollon du Canapé,

Allongé, aux heures indolentes,

Aux contreforts des coussins,

Comme un géant étendu de part et d’autre du Rhin.

 

À ton regard pers incrusté de mers,

De vert algue et d’encre de Chine,

Je me repais de générations spontanées

Aux couleurs multiples et fines,

Revêtue d’une simple tenue de boudoir,

Mon peignoir fleuri de satin.

 

Ton souffle, ton essence fertile, ta voix

Sur les courbures de mon cou ondoient,

De même que mes hanches

Sous la caresse de tes doigts.

 

Répandue à flots de couleurs sapides

Ta voix m’enveloppe des séductions

De la tragédie d’Euripide,

De rêves peuplés d’interdits,

D’amours ardentes, engourdies de froid et d’attente,

Des nuits de Briséis, douce captive d’Achille,

Frémissante sous la tente.

 

Dans les marges des livres de ma bibliothèque

Je trace à main levée des tableaux charmants,

Autant d’esquisses, de délicieux linéaments.

Par le tracé des arabesques,

J’ourdis ces marges de serments,

De verbes d’action prestes et prémonitoires

Qui nous lient par de fiévreux engagements.

 

J’y vois poindre un promontoire

Qui s’avance dans la mer des possibles,

Telle une terre ferme accordée

À nos étreintes irrésistibles.

 

Je suis ta promesse de large,

Tes balades en front de mer.

Tu es le voyageur en submersible.

 

Tu es le folâtre, l’acrobate, le pitre,

Je suis le fil funambulesque.

 

Pardonne-moi si je m’égare

Loin des conquêtes d’un soir,

En effusions, en serrements,

Mais j’ignore te parler d’amour autrement

Qu’avec l’accent d’un entier dévouement.

 

Des notes frappées au piano

Par tes mains d’artiste agile,

des grappes de sons arborescentes

Pendues à ta bouche,

Du moindre de tes morphèmes,

J’accoucherai d’un océan de poèmes.

 

Si ça m’amuse de te rendre fécond,

Tant qu’à mes plaisirs tu es docile,

Soit, je te comble de mes dons.

 

Sinon, Moi qui sais être ta muse,

Dès que tu me refuses,

Faute de réciprocité, rompue à l’école des scorpions,

Je t’enfonce sous l’épiderme mon aiguillon.

 

En d’autres termes,

Si tu te dérobes, n’honore pas ta part,

Ne verse pas tes arrhes,

Connard, j’irai trouer ta peau de mon dard.

De la plaie goutteront des larmes

Comme aux murs des prisons.

 

Toi qui me semblais d’un naturel

Si gentil et accort,

Sur une île perdue j’ensevelirai

Les cendres de notre accord.

 

Apollon, j’aime qu’en tes danses

tu m’élèves, que tu m’élances,

Que tu me portes par mes deux anses

À tes lèvres, à la manière d’une amphore,

Ou d’une ballerine,

La mine figée dans un transport.

 

Car alors mes doutes s’évanouissent.

Je m’entends désirer avec instance.

 

Sur la musculature saillante de ton dos,

dans ses diverses nervures,

Je passe la main.

Je touche aux béatitudes,

Aux prophéties limpides et aux joies lisses.

Par ce toucher, je crois lire des lendemains

Ainsi que des amorces d’aventures romanesques,

Comme sur une quatrième de couverture.

 

Je me gorge de tes rimes sonores,

Celles que tu écris

Dans la solitude que tu adores,

Des laudes aux femmes de ta vie

Travaillées de l’aube jusqu’au soir.

 

Elles chantent les héros fortunés et errants,

Les Jonas et les Sinbad, recrachés par l’océan

Sur les rives semées d’herbes grasses du Saint-Laurent,

Leurs amours promptes, récalcitrantes

À la plainte élégiaque

Ou à toute forme de raisonnement

Qui existaient du temps d’Anacréon l’Orgiaque.

 

Du levant à minuit sonnant,

Mon désir – cet importun, cet assaillant –

M’interdit le sommeil.

 

Sous mon corps taché de vermeil

Bout en combustion lente

Le serpent de l’Ancien Testament.