Vous tombez sur le livre par accident, le journal intime d’un étranger mort depuis longtemps. Vous feuilletez les pages, les photographies, l’achetez sur un coup de tête. À la maison, vous le laissez sur la table du salon et vous assoyez pour regarder la télé, le visage sur la couverture fixant le plafond sévèrement. Votre grand-mère entre dans la pièce et s’assoit près de vous, prend le journal et le regarde pendant un moment. Vous ne l’avez jamais vue tenir un livre dans ses mains auparavant. Elle dit : « Je le connaissais », tournant le livre pour que vous voyiez la face de l’homme, le chapeau en cuir placé de travers sur sa tête. Quand elle était petite à Twillingate, elle travaillait à l’épicerie où le vieil homme achetait son beurre et sa farine : marin à la retraite à ce moment-là, ses enfants grands et partis, il vivait seul avec sa femme.
Vous vous reconnaissez soudainement dans ce livre, la vie qui y est relatée, une partie du monde que vous revendiquez ; le visage de l’homme, une partie de l’obscurité dont vous venez. Et lorsque vous commencez à lire, c’est en partie votre propre histoire que vous y trouvez.
Car nous sommes d’hier, et nous ne savons rien.
Nos jours sur la terre ne sont qu’une ombre.
– LIVRE DE JOB
Toute connaissance s’obscurcit en se construisant.
« Lanterne magique » (avril 1889)
En partance pour la Grande-Bretagne et
assailli par le calme de la soirée,
les voiles larguées et sans vie ;
le reflet des étoiles sur l’eau,
baies jaunes et dures pas assez mûres
pour être cueillies
Passagers et équipage sur le pont
évitant la chaleur suffocante de leurs couchettes,
tout le monde voulant être
n’importe où sauf ici
J’ai sorti la lanterne magique
et les plaques de verre achetées la dernière fois où j’étais
en Angleterre, je les ai posées sur une table
sur le pont avant –
chaque tête se tournant vers
le grand hunier
lorsque la flamme de pétrole s’est allumée
derrière l’objectif,
la Tour de Londres se dressant
sur la toile jaune comme si
nous l’avions imaginée là
ensemble
J’ai fait surgir le Crystal Palace,
Piccadilly, la National Gallery,
puis le Pont de Londres,
sa longueur secouée par
une rare rafale de vent ;
et la lune presque pleine s’est élevée
au-dessus de la grande vergue,
le Doune Castle immobilisé
dans sa lumière telle une photographie
projetée sur l’eau
L’apprentissage du prix du poisson, 1876-1887
« Et maintenant les débuts d’un garçon
manquant de jugeote » (1876)
Après une saison unique à pêcher la morue à la dandinette
j’ai renoncé à l’océan,
j’ai embarqué dans un vapeur en route
pour Little Bay Mines où
j’ai été embauché
pour extraire du cuivre à coups de pic ;
j’ai persévéré tout l’hiver,
une longue ombre travaillant
à mes côtés sans effort
tandis que mon dos se courbait
à force d’être secoué par le bredouillement de la tête du pic sur le roc,
mes mains trop engourdies
à la fin du quart
pour tenir convenablement une cuillère
En juin, j’ai tout laissé tomber et je suis
retourné pêcher, embarquant
avec un équipage en partance pour la côte française de Terre-Neuve,
tout simplement heureux d’être sur l’eau
après sept mois passés à découvrir
l’obscurité de la mine
L’air marin comme un peu de saumure
que l’on tiendrait devant le visage d’un homme inconscient
retrouvant lentement ses esprits
« Beaucoup de peines et d’inquiétudes pour rien » (1879)
Nous avons quitté Twillingate le 15 avril à la recherche de phoques,
Nous avons mis le cap vers le nord-est en eau libre, nous sommes arrivés
à Quirpon une journée après avoir dépassé les Grey Islands, le 21 avril.
De là, nous avons fait voile vers Green’s Pond, puis vers Gramper’s Cove,
négociant un passage à travers de la glace à la dérive jusqu’à White Bay,
où nous avons essuyé une rafale de vent et avons été coincés
entre des plaques de glace, le bateau s’immobilisant brutalement
comme une hache dans un nœud de bouleau.
Nous sommes restés là une semaine à court de provisions
et de patience jusqu’à ce que le capitaine décide que certains
devraient quitter le vaisseau ou mourir de faim,
en envoyant six par-dessus bord avec deux chaloupes et le peu de nourriture
dont le reste de l’équipage pouvait se passer.
Nous avons marché d’un pas énergique plein sud vers
Twillingate, tirant chaloupes et provisions jusqu’à ce que
nous tombions sur un passage en eau libre à Lobster Harbour,
continuant de ramer jusqu’à Handy Island avant d’abandonner à cause de l’obscurité.
Nous avons ramé et trimé une longue journée
pour arriver à Flourdelu aux première heures, la glace fondante
et traître nous avalant jusqu’à la taille parfois.
Le lendemain, nous avons continué jusqu’à Lacie, mâchant des poignées de vieille neige
lorsque nous avons commencé à manquer d’eau douce.
Le quatrième jour, nous avons doublé Cape St. John et
Cull Island, là où la goélette Queen s’est échouée,
tous les hommes sauf un ayant pu être évacués
avant que le vent ne l’emporte. Les journaux ont raconté
comment ils avaient péri sur l’île, et publié la lettre du Dr Dowsley
à sa femme, datée du 18 décembre 1867 :
ma chère Margaret, je suis sorti pour voir s’il y a
une chance que nous soyons secourus, mais rien de tel je donnerais
tout l’or du monde pour un verre d’eau mais jamais je ne
l’aurai dorénavant Nous sommes tous mouillés et gelés, que Dieu prenne pitié
et qu’il ait de la compassion…
J’avais seize ans, c’était ma première
fois sur la glace et j’ai regardé l’île fixement
pendant que nous peinions à la dépasser, une couronne de roc nue
et aucun signe de vie apparent à part des ombres.
Nous avons fait route trois jours de plus après avoir doublé le Cap, en nous taillant un passage
le long de la côte jusqu’à Green Bay presque
bloqués par la glace ; nous ne nous sommes pas dégagés
avant Lading Tickle, le village de pêcheurs qu’un vent de sud-ouest a poussé loin
de la terre, nous avons pendu nos couvertures sur les avirons
en guise de voiles et les avons étirés pour rentrer au bercail.
Nous sommes arrivés à Twillingate le 17 juin, nos bottes
déchirées après ces rudes marches
et le sang toujours à la bouche à cause de la neige.
Et le 18 notre goélette est entrée dans le port
derrière nous, tous les membres de l’équipage reposés et bien nourris, nous avons peiné
et nous sommes inquiétés pour rien.
« Un voyage au Labrador parmi les Esquimaux (1882) »
Je suis parti le 7 juillet avec le capitaine Abraham Herl,
ma première virée au Labrador,
une brise agréable derrière nous et le 7
nous avons fait escale à Indian Tickle, nous abritant
une nuit contre le vent à Breen’s Island ;
puis nous sommes descendus aussi loin que Hopedale parmi les Esquimaux
où j’ai bien vu leur équipement
transmis depuis les jours où notre Seigneur
Jésus-Christ prêchait en Terre Sainte.
Les gens me semblaient étranges, car c’était
mon premier séjour parmi eux et je ne
comprenais pas leur langue qui, selon certains,
descend directement de Caïn
mais ils nous ont montré de nombreuses choses curieuses
et j’étais ravi.
Nous sommes restés une fin de semaine et avons assisté à
un service à l’Église morave
où un prêcheur allemand a offert des prières
dans ce curieux fredonnement agrémenté de claquements
et de rots, et nombreux parmi nous ont pensé
être offensés de la part de Dieu.
Mais il a prié pour une bonne sortie de pêche
pour les visiteurs dans une langue plus familière,
nos trappes sont remontées pleines le long des côtes des Farmyard Islands, et le Capitaine Herl
a suggéré que Dieu n’est pas
aussi difficile que certains veulent bien le croire.
« Le prix du poisson » (septembre 1887)
Je n’en suis pas à ma première ligne de pêche maintenant,
avec trois étés passés loin de chez moi, deux étés sur
la côte française de Terre-Neuve, quatre au Labrador,
et trois voyages cette année jusqu’aux Bancs de Terre-Neuve,
et voici ce que j’ai appris quant au prix du poisson
Shem Yates et Harry Brown, perdus avec l’Abyssinia,
sont passés à travers de la glace à la dérive à soixante milles au nord-est, au large des Grey Islands
lorsque le vent a tourné et que le vaisseau, après avoir violemment percuté un bloc de glace,
s’est fendu violemment comme une brindille de bois d’allumage gelé –
mai 1886
Tom Viven de Crow Head : son bateau bien chargé est passé par
une mer démontée qui lui a ouvert la proue, l’envoyant par le fond juste au large de Kettle Cove,
avec d’ailleurs une bonne cargaison de poisson perdue –
août 1884
Pendant mon dernier voyage sur la côte française de Terre-Neuve, on a envoyé
Luke Brumley et Fred Strong remonter une trappe détachée lors d’un coup de vent,
le gros temps a rempli leur skiff d’eau
lorsqu’ils ont relevé la ligne et les deux hommes ont été éjectés à portée de voix du Traveller
mais aucun d’entre nous ne savait nager –
juin 1882
Montrez-moi une carte et je vous montrerai un homme mort pour
chaque crique entre le port d’attache et Battle Harbour
J’ai vingt-quatre ans,
nulle garantie que je verrai mes vingt-cinq ans
Note du traducteur :
En ce qui concerne La découverte de l’obscurité, qui constitue la deuxième partie de Lumière crue (le recueil comprend trois parties), Michael Crummey écrit : « La découverte de l’obscurité tire son inspiration de On the High Seas, le journal intime du capitaine John Froude (1863-1939), publié en 1983 par Jesperson Press. Né à Twillingate, à Terre-Neuve, John Froude a travaillé comme pêcheur, chasseur de phoques et mineur avant de passer un grand nombre d’années à parcourir le globe en tant que marin au long cours (grands voiliers et bateaux à vapeur). Les titres des poèmes sont pris directement dans le journal. La majeure partie des expériences qui y sont relatées, les références à l’histoire, à la mythologie, à la science et à la religion, de même que les nombreux sentiments exprimés, se retrouvent sous une forme ou une autre dans On the High Seas. Dans plusieurs textes, j’ai agi autant en qualité de rédacteur en chef qu’en qualité d’écrivain. Mais la suite n’est pas censée être une biographie. Tout au long du texte, j’ai pris des libertés avec les noms, les dates, les lieux et tout ce que les poèmes exigeaient selon moi. »
À propos du traducteur :
Jean-Marcel Morlat est né à Paris et réside dans la région d’Ottawa depuis 2010 après avoir vécu et enseigné dans de nombreux pays (France, Angleterre, États-Unis, Japon, Turquie, Tanzanie et Émirats arabes unis). Deux de ses traductions ont été publiées par L’Harmattan, soit Parenté : l’Odyssée d’une famille en Afrique et en Amérique de Philippe Wamba (2016) et un recueil de nouvelles australiennes de Henry Lawson intitulé Nouvelles du bush (2021). Il a aussi traduit des nouvelles et des poèmes d’auteurs anglophones (États-Unis, Angleterre, Australie et Canada) parus dans Le Sabord, X Y Z : la revue de la nouvelle, Traversées, L’Ampoule, Phoenix, Rue Saint Ambroise et Europe.