Hanako plia soigneusement le hakama[1] rouge et le plaça sur le furoshiki[2] carré qui ressemblait à un fichu. Le pantalon rouge contrastait singulièrement avec le tissu de coton terne qu’elle utilisait pour l’emballer. Prenant les bouts du furoshiki, elle les noua ensemble pour former un joli paquet. Elle rendrait le costume au prêtre du sanctuaire ce jour-là. C’était la toute dernière fois qu’elle le porterait.

Elle regarda fixement le miroir en face d’elle. Maintenant dans ses habits de ville, elle ressemblait à n’importe quelle Japonaise ordinaire, vêtue d’un corsage blanc agrémenté d’un col de dentelle, d’une jupe brune serrée et de bas couleur taupe aux bouts renforcés. Seuls ses cheveux ondulés paraissaient légèrement étranges, leur volume un peu trop sensuel, trop voluptueux pour les traits sobres de son visage. Au sanctuaire, elle les gardait tirés vers l’arrière en une longue et épaisse natte qui ressemblait à la corde de paille noueuse qui pendait au-dessus du tronc réservé aux offrandes. Maintenant que le travail était terminé, elle desserra le nœud au bout de la natte et secoua sa chevelure. Une masse tremblante de boucles déferla sur son dos. Elle ouvrit son sac à main pour en sortir une brosse. Langoureusement, elle la passa à travers ses cheveux. Shaaa. Shaaa. Shaaa.

Il y eut un bruit de pas assourdis dans le couloir, puis un mouvement précipité de hakamas rouges se fit à travers la porte, des manches blanches battant telles des ailes vers l’intérieur de la pièce. « Hana-chan[3] ! Tu pars déjà ? Hana-chan, tu vas nous manquer ! Il faut qu’on y aille, le prêtre attend ! » Les jeunes femmes sortirent de la pièce en se pressant aussi vite qu’elles y étaient entrées. Hanako réprima un sourire. Elles sont si jeunes ! se dit-elle. Peut-être que maintenant qu’elle allait partir, elles lui semblaient d’autant plus jeunes. Elle avait annoncé ses fiançailles la semaine précédente. Le prêtre avait semblé déçu, bien qu’il essayât de le cacher. « Un mariage, quelle honte, pour nous je veux dire. Mais pour toi, bonté divine, quelle chance. »

Elle était désolée de devoir démissionner. Cela avait été un bon petit boulot. Mais la position du sanctuaire à ce sujet était claire. Seules les jeunes femmes célibataires pouvaient travailler en tant que Miko[4].

Le craquement de ses chaussures sur le sentier gravillonné l’éloignant du sanctuaire retentit à travers les arbres. Les cèdres rouges bordant le chemin ressemblaient aux piliers dans un grand hall, monuments de bois muets dédiés à la source primitive vénérée dans le jardin secret du sanctuaire. Seul le prêtre principal était autorisé à y pénétrer. Lui seul était apte à entrevoir le secret des dieux. Mais Hanako n’était que vaguement curieuse ; quelle que fût la vérité, celle-ci était simplement inatteignable. Son rôle était d’assister le prêtre, de lui remettre les baguettes magiques avec les banderoles blanches et de lui passer les coupes d’alcool de riz. Elle devait être l’instrument parfait du rituel, pure et chaste dans l’accomplissement de ses tâches.

Le vent soupira au travers des arbres ; les branches craquèrent et frémirent. Une gerbe d’aiguilles tomba au sol. Hanako marqua une pause et se retourna vers le sanctuaire. Au loin, elle voyait la corde de paille solitaire, tressée de manière dense, pendant au toit. Celle-ci se balançait légèrement, comme si quelqu’un l’avait secouée pour faire une prière, mais personne n’était en vue. Un bruit sourd mais retentissant, celui de la cloche lorsque la corde était secouée, se fit entendre à travers les arbres : ka-ran, ka-ran, ka-ran.

Hanako se tourna derechef, vers l’avant cette fois. Elle descendit le sentier de quelques pas. À présent, elle entendait le bruit de la circulation au-delà des portes du sanctuaire. Les clameurs assourdies, les coups de klaxon, se firent plus bruyants, plus nets tandis que ses pieds avançaient à pas plus rapides, plus saccadés. Au seuil du portail – le torii[5] aux piliers orange –, elle pouvait voir la ville entière étendue devant elle. Comme si elle eût plongé dans un noir ruisseau, elle laissa le flux des piétons en mouvement l’engloutir et la porter vers le centre de la ville.

 

Norihide attendait à la gare.

« Hana-chan ! » cria-t-il, lui faisant un signe de la main. « Tu es en retard. » Il lui saisit la main, la pressant un peu trop fort. L’odeur de son eau de Cologne était envahissante. Il était vêtu de la tenue habituelle qu’il réservait à leurs rendez-vous — un chino qu’il avait acheté dans un magasin de San Francisco, un polo assorti d’un gilet recouvrant avec classe ses épaules et des mocassins foncés. Glissé sous son bras gauche se trouvait un sac en cuir carré.

« C’était mon dernier jour au sanctuaire, rétorqua Hanako.

— Gan-chan m’a parlé d’un bon endroit pour manger du steak. » Norihide la tira vers l’intersection noire de monde. « C’est à ce coin de rue, près de l’entrée ouest. »

Hanako acquiesça. Norihide n’écoutait pas. Elle suivit son dos tandis qu’il traversait la foule en gigotant, fonçant dans la lumière et en ressortant telle une flèche. Elle le vit comme un objet alors, son dos musclé bougeant comme une planche sculptée à travers une mer de personnes sans visage. Je ne le connais pas très bien, pensa-t-elle. Ils s’étaient rencontrés lors d’une soirée à l’université seulement quelques mois auparavant et s’étaient plutôt bien entendus. Ils avaient échangé leurs numéros de téléphone et avaient commencé à se fréquenter. Il était charmant. Hanako pouvait dire qu’il ne lui déplaisait guère.

La seule chose qu’elle regrettait, c’était qu’elle allait perdre son travail au sanctuaire. Mais elle ne pouvait pas blâmer Norihide à ce sujet.

Après le dîner, ils allèrent au cinéma. Norihide choisit un film américain, une comédie romantique. Lorsque le couple du film entama une relation amoureuse après toutes leurs difficultés, Norihide serra la main de Hanako dans le noir en signe de triomphe. Plus tard, après avoir quitté le cinéma, ils se baladèrent aux alentours de la gare. Bien qu’il ne fît pas froid, Hanako se sentit obligée de glisser son bras sous celui de Norihide et de poser sa tête contre son épaule ainsi qu’elle avait vu d’autres femmes le faire avec leurs amoureux. Elle regardait toujours les autres couples, même durant leurs promenades, observant la manière dont ils se glissaient discrètement dans un coin plongé dans la pénombre où elle savait que les entrées des love hotels étaient dissimulées. Norihide et elle étaient trop timides pour se rendre dans l’un d’entre eux. La chose la plus aventureuse qu’ils eussent accomplie avait été de s’asseoir ensemble un soir sur un banc. Il l’avait embrassée avec la langue et avait tenté de palper ses seins. Hanako n’avait pas protesté, mais avait cambré le dos et regardé la lune. Tout autour d’elle, elle entendait les bruissements et les grognements des autres amants. C’était un bruit curieusement apaisant ; cela lui donnait l’impression qu’elle et Norihide agissaient comme il convenait. Ils étaient merveilleusement accordés.

Ce soir-là, leur balade les ramena jusqu’à la gare avec ses lumières brillantes et son activité humaine grouillante. Norihide la raccompagna jusqu’au quai où son train attendait. Elle prit le futsu, un train régulier qui desservait toutes les stations de la ligne. Son arrêt, une station sans importance qui s’appelait SAKURANOMICHI, était près du terminus. Ce secteur avait été nommé ainsi il y a bien longtemps, durant le printemps, lorsque ses ruelles étaient couvertes de pétales de cerisier.

Norihide fit un bisou rapide à Hanako. La tête de celle-ci s’inclina avec déférence, convenablement, comme par habitude. Elle pouvait voir le reflet sur sa bague de fiançailles ; elle était aussi brillante qu’une étoile.

Le préposé au quai donna un coup de sifflet. Rapidement, Hanako monta dans le train bondé, se laissant porter vers l’intérieur par l’essaim pullulant. Tandis que le train s’ébranlait, elle vit Norihide à travers les espaces apparaissant entre les corps de ceux qui se tenaient debout devant elle. Il était campé là, raide comme un piquet, agitant la main droite.

Hanako saisit une poignée suspendue tandis que le train accélérait. Elle se sentait fatiguée. La journée avait été longue – elle avait travaillé au sanctuaire toute la journée, puis elle avait rencontré Norihide dans la soirée. Elle appuya sa tête contre son bras relevé. Norihide sera un mari idéal, pensa-t-elle. Il venait d’une bonne famille qui n’était pas du genre à se mêler de tout et il était diplômé d’une université prestigieuse. C’était tout ce qui lui importait vraiment. Elle ferma les yeux, se rappelant la manière dont les sourcils du prêtre du temple s’étaient arqués d’un air approbateur lorsqu’elle lui avait dit que Norihide venait de Keio. Tout le monde était si ravi. Elle eut le cœur gai. Les choses pouvaient être telles qu’on les souhaitait.

À l’arrêt suivant, un flot humain déferla du train, le laissant vide. La banquette en velours lie de vin était maintenant parfaitement visible, une invitation à s’asseoir confortablement. Hanako prit place dans le coin au bout du wagon. L’employé de gare donna un coup de sifflet : pii-iit. Il y eut une embardée et un grondement tandis que le train quittait la gare. La lumière morne et crue du quai fut engloutie par l’obscurité du ciel nocturne. Hanako braqua son regard droit devant sur la vitre noire où son visage se reflétait faiblement. Elle avait l’air pâle, fantomatique – une silhouette se détachant dans la nuit passagère de la ville.

Le train prit de la vitesse, se précipitant vers son inévitable terminus. Son regard flotta et tomba entre la vitre et la banquette rouge vide devant elle. Le reflet penchait et s’inclinait, la tête retombant vers l’avant sur la poitrine. La respiration se ralentit pour devenir de petits et profonds oh, le bruit de soupirs l’un à la suite de l’autre.

Elle ne l’avait pas entendu monter. Il était juste comme s’il se fût toujours trouvé sur cette banquette en face d’elle, relique manifeste du passé. Il était assis bien droit, les jambes écartées, les bras croisés sur la poitrine. Les cheveux noirs, foncés, rêches et hérissés. Ses mains, rangées dans les rabats de ses manches, formaient de sombres renflements dans le raide tissu de son kimono.

Il ne ressemblait à personne qu’elle avait vu auparavant. Mais cette dernière sentit immédiatement que c’était un homme.

Il la regardait avec insistance. Rapidement, Hanako baissa la tête. Elle remarqua, à son plus grand dépit, que ses genoux s’étaient écartés légèrement. Elle les resserra instantanément. Une chaude rougeur se glissa sur sa peau, colorant ses joues.

Elle pouvait voir ses pieds. Ceux-ci étaient directement montés sur une paire de getas[6]. Entre les lanières noires et épaisses de celles-ci se trouvait une large parcelle de peau, parsemée de touffes de poils drus. Deux chevilles, nettement dessinées, étaient complètement parallèles, le reste des jambes disparaissant à l’intérieur du coton noir du pantalon de kimono. Les yeux de Hanako s’attardèrent sur l’ourlet ; elle ne pouvait guère regarder plus haut. Son regard revint se poser sur ses propres pieds, rangés dans des chaussures blanches avec des boucles dorées. Il y avait une macule de boue sur sa chaussure gauche. Elle fronça les sourcils. Norihide avait par mégarde marché sur son pied au cinéma et la souillure était sombre et flagrante, la couleur du sang séché. Elle chercha son sac à main en tâtonnant et en sortit rapidement un mouchoir en papier. Se penchant prudemment, elle brossa soigneusement la tache jusqu’à ce qu’elle ait presque disparu. Puis elle roula le mouchoir sale en tampon afin que la salissure ne se voie pas. Elle remit le mouchoir dans son sac.

Se sentant plutôt satisfaite, elle leva les yeux. L’homme la fixait toujours du regard. Elle baissa de nouveau les yeux. Elle fut prise de panique, mais ce n’était nullement un sentiment désagréable ; une vague excitation semblait l’accompagner. Elle éprouvait un sentiment similaire lorsqu’elle se tenait debout dans les coulisses derrière le prêtre pendant qu’il brandissait la mystérieuse baguette qui appelait les dieux. Tout, et pourtant rien n’était sur le point d’avoir lieu. Sha-ka, sha-ka, sha-ka. Le bruit de la baguette. Puis le silence.

Lentement, le prêtre se tournait, et sa présence transformée devenait tangible comme celle de l’homme devant elle maintenant – corps matériel énigmatique façonné à partir de l’éther ; cheveux, os, peau, soudainement là, de telle façon qu’elle aussi puisse goûter à cette métamorphose, qu’elle trouve du souffle pour en parler. Étonnée par cette pensée, ses paupières s’ouvrirent d’un coup sec, ses yeux s’enfonçant brusquement dans leurs orbites dans la lumière éblouissante du train vide. Là, dans la vitre, se trouvait son reflet blême. La nuit qui avait donné forme aux choses dans le plus profond des ténèbres se retira derrière la vitre et devint à nouveau un courant invisible.

« Sakuranomichi… prochain arrêt, Sakuranomichi. » La voix grêle flotta au-dessus du haut-parleur. Hanako se leva. Tandis qu’elle se dirigeait vers la porte, elle remarqua la maculature sur sa chaussure. N’ai-je pas déjà essuyé ça ? pensa-t-elle d’un air absent. Elle leva la tête et regarda par la vitre du train tandis que celui-ci arrivait dans la station. Un homme seul se tenait debout sur le quai, attendant de monter dans le wagon qu’elle s’apprêtait à quitter. Lorsque le train s’arrêta, ils se frôlèrent sans dire un mot.

[1] Le hakama est un large pantalon traditionnel.

[2] Carré de tissu qui, noué sous forme de baluchon, sert à empaqueter ce qu’on transporte.

[3] En japonais, le suffixe honorifique « chan » est très souvent utilisé pour les bébés, les enfants et les personnes très proches (amis d’enfance, amants, petits amis), également pour les jeunes filles ou les amies. Il a une nuance affectueuse.

[4] Une Miko est une jeune femme qui est rattachée à un sanctuaire shintoïste et exerce des fonctions rituelles, religieuses ou symboliques.

[5] Portique ornemental des temples shintoïstes.

[6] Socques de bois traditionnelles.

 


À propos du traducteur :

Jean-Marcel Morlat est né à Paris et réside dans la région d’Ottawa depuis 2010 après avoir vécu et enseigné dans de nombreux pays (France, Angleterre, États-Unis, Japon, Turquie, Tanzanie et Émirats arabes unis). Deux de ses traductions ont été publiées par L’Harmattan, soit Parenté : l’Odyssée d’une famille en Afrique et en Amérique de Philippe Wamba (2016) et un recueil de nouvelles australiennes de Henry Lawson intitulé Nouvelles du bush (2021). Il a aussi traduit des nouvelles et des poèmes d’auteurs anglophones (États-Unis, Angleterre, Australie et Canada) parus dans Le SabordX Y Z : la revue de la nouvelleTraverséesL’AmpoulePhoenixRue Saint Ambroise et Europe.