Les yeux de la Terre
2011/12/25 0

Sophie a trois ans aujourd’hui. Je m’inquiète. Elle nous observe la nuit.
Je crois qu’elle commence à comprendre.
J’ai peur de sa réaction, j’ai peur pour ma femme.
– Extrait de Journal de bord-Lunar D2, 2050

Je crie son nom, P’pa! P’paha! P’pa? Rien. Seulement le faible écho de mon impuissance et le bêlement strident du système d’alarme. VINGT secondes avant l’assainissement total, qu’elle dit, la voix. Tout ce que je comprends, c’est qu’avec ce vacarme, P’pa ne peut pas m’entendre. Je crie et le son se perd aussitôt dans les méandres de la station. Elle avale tout, cette station; un trou noir. Non. Elle rejette tout, DIX-NEUF la station. Ma voix, la sirène, l’air. C’est un trop-plein d’atmosphère dans un univers vide, las, sans écho. Dehors, on n’entend rien, on ne sent rien; calme, c’est le mot qui me vient en tête.

P’paha? Je m’inquiète; le temps commence à s’étirer. Je me tourne vers toi, le visage meurtri. Il ne me ferait pas ça, hein? Dis-moi, il DIX-HUIT n’oserait pas, non? Tu crois que oui? Tu crois qu’il est encore fâché? Pourtant, j’ai tout nettoyé, j’ai tout réparé, je t’ai réparée. C’est ça, le drame de la couchette. Cou, bras, doigts, fémur, articulation, tout est redevenu comme avant, presque, en mieux. Pourquoi ne vient-il pas à ma rencontre, alors? J’aimerais tant lui montrer mon beau travail. Il ne manque DIX-SEPT que tes yeux, mais ils m’appartiennent. Tes beaux yeux bleus, comme la Terre, cette planète que je ne connaîtrai jamais, sinon à travers toi. Et puis, dans l’action, j’en ai perdu un. Peut-être que P’pa l’a conservé dans sa poche de chemise. Faut que je lui demande.

P’pa? P’paha? Viens ici, viens voir M’man. Il entrerait dans la salle d’opération, me caresserait la joue avec son index et poserait une main SEIZE sur ton front. As-tu l’œil gauche de m’man? que je lui demanderais, c’est parce que j’aimerais le lui greffer. Il le sortirait de sa poche, le ferait rouler entre ses doigts, puis me le donnerait. J’attendrais un certain temps, puis je cacherais la petite planète bleue dans le creux de ma main, et plus part, je lui dirais que le corps l’a rejetée. P’pa? P’pa? QUINZE. Je m’excuse, je ne voulais pas agir ainsi. Pardonne-moi, veux-tu? Ce n’est pas grave, qu’il chuchoterait en m’enlaçant. Il m’avouerait qu’il m’aime fort. Je lui promettrais de ne plus te faire de mal.

P’pa? P’paha? Sans espoir… Le long et oppressant cri de la sirène me parasite les circuits. Si fort qu’il s’assoit sur le silence, je QUATORZE veux dire le cri, il m’emporte avec lui, comme si j’étais déjà dehors, sur les dunes, quelque part entre la station et la Terre. Libre. Libre d’aimer P’pa, libre de bondir vers cette sphère idyllique. À chaque saut, j’aurais le sentiment de la frôler du bout des doigts.

Il est où P’pa? P’pa? P’paha? P’pa! Il ne TREIZE viendra pas; c’est ce que ton visage exprime. Je dois le trouver. Te quitter, quitter cette pièce aseptisée, longer les couloirs, trouver P’pa dans ce labyrinthe blanchâtre qu’est la station, et lui dire que j’ai tout réparé, que tu es rapiécée, mais que tu ne verras plus; je serais si belle avec des yeux bleus, avec les tiens. À travers eux, je verrais la Terre, je serais la Terre; le miroir deviendrait mon refuge. DOUZE. Le droit, je le regarde me regarder. Son iris, mélange d’alluvions et de récifs, me fascine, lui et sa pupille, le paradoxe du trou noir; absence, vide, essence. Je m’égare. P’pa? P’paha?

Il est là, quelque part, dans la station. Tu crois qu’il est dans la salle des machines? En train de réparer le convertisseur atomique comme la dernière fois? Cela expliquerait pourquoi il ne m’entend pas. Tu bouges la tête. De gauche ONZE à droite. Tu gémis. Une chance que je t’ai cousu la bouche. Je l’ai fait pour que tu arrêtes de crier. Non, elle est cousue pour que tu n’enfonces plus ta langue de vipère dans la bouche de P’pa. Mais je ne t’en veux pas; je ne t’en veux plus. Je te caresse le front, le dessus de la tête. Tes cheveux blonds glissent entre mes doigts. J’applique ma DIX paume sur ta poitrine. Ton corps se raidit, tes petites mains empoignent les bords de la table d’opération; j’aurais dû t’attacher… P’pa? P’paha? Viens ici, P’pa! Le petit cœur de m’man est réparé, il bat à nouveau. Je pose mon autre main sur le haut de mon torse. Rien. Peut-être qu’avec tes yeux je…

Je te caresse les joues, tes petites joues rondes qui rebondissent sous la pression de mes doigts. Je dois partir, m’man. NEUF. Un son étouffé se faufile entre les points de suture de ta bouche. Je vais revenir avec P’pa, avec ton œil gauche.

La porte de la salle d’opération ne s’ouvre pas. Je passe ma main devant le détecteur de mouvement. Une fois. Deux fois. Un peu plus vite. Rien. À travers le hublot, le couloir blanchâtre s’étend de tout son long. Par soubresauts, une lueur rouge le blesse, synchronisée avec le mugissement de la sirène. Je cogne. Rien. HUIT. Que se passe-t-il? P’pa? P’paha? On m’a enfermée, ici, avec m’man. Veux-tu ouvrir, s’il te plait? J’essaie manuellement en faisant coulisser la porte vers la droite. Je force, les gonds cèdent; elle glisse. Lentement, lourdement, elle embrasse le mur. Je jette un dernier coup d’œil vers toi, et je quitte la pièce. Au plafond, SEPT je remarque des gicleurs; c’est la première fois que je les vois. Surement en cas d’incendie.

P’pa? P’paha? Le longe le couloir en courant tellement vite que j’ai l’impression qu’il m’avale. P’pa? P’paha? À l’extérieur, le néant, la noirceur, la Terre. Je détourne mon attention vers elle; je cours; elle m’attire. Je la vois. Immense. Son reflet éclaire la station, l’illumine d’espoir. Tu as de si SIX beaux yeux, P’pa ne cessait de le dire à m’man. À moi, il ne l’a jamais dit. Jamais; il ne lui dira plus. Hier, j’ai voulu rectifier la situation. La Terre en arrière-plan, dans la chambre, comme veilleuse, comme gardienne, ils dormaient. Dans l’embrasure de la porte, j’observais, j’écoutais, je fantasmais. Le long respire de P’pa. P’pa? J’aimerais dormir CINQ avec toi. Me blottir contre toi. M’évader dans tes bras. Mais M’man ne voudrait pas. Elle m’empêcherait de t’approcher. Alors, j’ai compris; c’est ça le drame de la couchette.

Devant la porte, je me revois avancer vers M’man, je revois P’pa bondir sur moi, en vain. Les membres frêles de M’man, je les ai cassés un à un. La chambre est vide, une odeur âcre envahit la pièce. Je m’approche du lit, les QUATRE draps gisent au sol, comme des montagnes sans sommet; je les revois. Je les réentends. Des cris, des pleurs, je ne voulais pas lui faire de mal, mais c’était plus fort que moi; elle n’a pas coopéré; les yeux bleus de m’man. Je m’ennuie de P’pa. Sur la table de chevet, un portrait de famille renversé. Je le remets en place. P’pa, m’man et moi. TROIS. Ils portent un sarrau blanc, moi une belle robe bleue. Ils sont fiers, m’accolent, derrière eux, la salle d’opération. Je longe le lit dans l’espoir de trouver l’œil gauche de m’man, de lever la tête et d’y voir P’pa, lui et son sourire, signifiant qu’il me comprend, qu’il me pardonne, qu’il DEUX trouve que j’ai bien réparé m’man. Je lui annoncerais que les yeux sont perdus, mais lui ferais une surprise. Je surgirais devant lui, le visage éclatant, de l’humanité plein la peau. Tu as de jolis yeux, qu’il me dirait. Je rougirais pour la première fois.

P’pa? UN. P’paha?

P’pa?

Je renverse le matelas; pas là. Je fracasse les montagnes, vérifie sous le bureau, la commode; pas là. Le miroir me dévisage, je fuis son regard. Le temps manque. ZÉRO. Processus d’assainissement total enclenché, qu’elle dit la voix. L’alarme se tait. Le silence se laisse envahir par un long cillement provenant du plafond. Du coin de l’œil, j’entrevois une ombre dans le couloir. M’man. Près de la salle d’opération, à genoux, elle tâtonne le sol avec ses petites mains meurtries; j’aurais dû l’attacher… Le cillement se fait de plus en plus oppressant; un épais gaz blanc sort des gicleurs et s’abat sur nous. Mon corps se raidit, se cristallise, une fine couche de givre nous recouvre. P’pa? P’paha? Viens vite, la station s’est détraquée. De glace, le corps de M’man casse, éclate contre le sol; mes chevilles cèdent, je bascule vers l’avant, j’entrevois la Terre. Tapie dans un coin de la chambre, elle m’attend.

P’pa? P’paha? P’pa? J’ai trouvé l’œil de M’man! P’pa? P’paha?