Ce journal postdaté d’une performance a été produit dans le cadre du Labo in situ lors de la Nuit blanche d’Ottawa, le 22 septembre 2012.

Ah trapped in a box my life becomes void
And all of the thought for myself’s now destroyed
Controlling my mind, what to eat, what to buy
Subliminal rules: how to live, how to die
Trapped in a box
—   No Doubt, Trapped In A Box

Ce qui doit être clair, ici, c’est que je n’ai pas encore le désir de mourir.
— Kôbô Abé, L’homme-boîte

 

 

Metz, automne 2011

Nous sommes à la Brioche Dorée, rue Serpenoise, au deuxième étage comme d’habitude. C’est le midi, je suis venu en vélo de l’Université et Ştefania, à pied de l’École supérieure d’art où elle complète son master, tout juste à côté, place de la République. Nous discutons de nos projets en mangeant une bouchée. Je vais m’enfermer dans les toilettes avec un micro dans le but d’enregistrer un monologue improvisé qui servira pour l’une des installations que Ştefania présentera bientôt dans le cadre d’un atelier. Je vais dans une cabine, je verrouille la porte, je ferme les yeux et je me lance : je ne vois rien, je suis enfermé je ne sais trop où, il y a ces murs qui m’empêchent pratiquement de bouger, laissez-moi sortir, etc. Je recommence trois fois, parce que quelqu’un est entré et j’ai eu un léger fou rire. C’est bon, je fais écouter ce que j’ai capté à Ştefania, ça lui plaît, on emballe.

Plus tard, Ştefania me parle de la performance qu’elle a réalisée dans la salle des pas perdus de la gare de Metz, puis de Zurich, pendant de l’été. Le concept m’intéresse : elle s’est enfermée dans une boîte de carton comme ça, sans autre forme de préambule, et quelqu’un quelque part, dissimulé à travers la foule, a filmé la boîte et la réaction des gens devant cet objet insolite placé en travers de leur chemin pressé1. On visionne une captation vidéo de la première performance, celle de Metz, et on convient que ce projet doit continuer; de toute façon, Ştefania n’a pas fini d’explorer « la boîte » : elle prépare d’ailleurs un court-métrage sur le sujet, avec l’un de ses nombreux colocataires, et l’installation à laquelle je viens tout juste de prêter ma voix concerne aussi un grand carton brun. Ça l’obsède, et je me laisse prendre au jeu.

Ştefania sort un livre de son sac : L’homme-boîte de Kôbô Abé, dans une traduction en roumain. Je le feuillette rapidement; je ne saisis rien sinon quelques mots ici et là. Je me hasarde avec une traduction aléatoire, ça nous fait bien marer. Ştefania me raconte un peu l’histoire, son lien avec le projet, l’influence que ce roman a eu sur sa réflexion artistique : je note et j’irai me procurer la version française chez l’un des libraires de la rue Ambroise Thomas, tout juste en face de la cathédrale. La discussion se poursuit, on parle maintenant de la douleur; Ştefania explique qu’elle ne peut créer quand elle ne va pas bien. Ça ne pourrait mieux tomber : nos déjeuners rue Serpenoise sont plus souvent qu’autrement assez festifs : nous sommes à tout coup galvanisés par l’enthousiasme de l’autre et on sent bien que cette jeune amitié est à la fois mondaine, intellectuelle et artistique.

Nous discutons de la boîte, de ce qu’elle représente : la maison, le refuge du SDF de la rue de la Tête d’or, celui qui loge en face du Centre Saint-Jacques et qui espère que la boulangerie Paul aura beaucoup d’invendus ce jour-là; le carton de déménagement; l’aventure; l’espace personnel, métaphorique, dans lequel on peut s’enfermer pour se retirer du monde; le support vierge, à la manière d’un canevas, avec lequel on peut créer à peu près n’importe quoi; le colis dont on attendait la livraison avec impatience; et ainsi de suite.

Ottawa, août 2012

Avec la permission de Ştefania, restée en France et très enthousiaste devant mon idée, je reproduis la performance de Metz et de Zurich, d’abord au Centre Rideau, galerie commerciale fort achalandée, puis à l’extérieur, sous un soleil de plomb, au coin des rues Rideau et Sussex, et sur la place du Marché By.

 

 

L’objectif de cette reproduction est de tester les limites d’un nouveau public et de tenter de déterminer ce qui est socialement acceptable. Au départ, il avait été imaginé que la performance aurait lieu devant le Parlement du Canada, près de la Flamme du centenaire, et devant le Monument commémoratif de guerre, face au cénotaphe et à la tombe du soldat inconnu. Toutefois, nous sommes en terre d’Amérique; l’homme-boîte n’est pas un colis suspect, mais ces lieux sont gardés par des militaires et des agents de la Gendarmerie royale, et il y a un acteur porno qui envoie depuis Montréal des morceaux de cadavre aux grands partis politiques de la scène fédérale. Better safe than sorry. De plus, ces deux endroits sont hautement touristiques et les touristes, on le sait, ne réagissent pas comme les « locaux »; ce sont les réactions authentiques des gens de la place que je souhaite observer.

Je m’installe, on me filme en cachette pour ne pas attirer l’attention plus que la boîte ne pourrait le faire d’elle-même. De l’intérieur, j’observe par un petit trou ce qui se passe autour de moi. C’est-à-dire : je regarde des entrejambes complètement indifférents face à la présence de cette immense boîte en plein milieu de nulle part. Heureusement, on m’interpelle enfin, au coin des rues Rideau et Sussex : un curieux soulève un des pans de mon carton et me demande ce que je fais là, pourquoi, comment, etc. Je réponds à ses quelques questions avec enthousiasme. Sa copine me suggère de me promener avec la boîte sur la tête, pour faire réagir encore plus les gens aux alentours. Je ne suis pas à l’aise avec l’idée : j’essaie de confronter le passant avec son indifférence crasse. Parce que, outre quelques regards amusés ou inquiets, on fait comme si de rien n’était; cela ne nous regarde pas, semble-t-on penser. La politesse légendaire des Canadiens va jusque-là.

Tant pis. Je suis satisfait du résultat, que je peux partager avec Ştefania. Nous aurons ainsi testé, ensemble, cette forme extrême d’espace personnel, malgré la solitude exigée par le projet.

Ottawa, 22 septembre 2012

C’est la première Nuit Blanche à Ottawa. Avec Brigitte Fontille, nous avons organisé un laboratoire de création dans un café de la rue Rideau. Se suivent au micro des poètes, des musiciens, des artistes de différentes disciplines qui tentent de créer quelque chose en collaboration avec le public. À mon tour, je m’installe dans ma boîte avec un micro, une lampe de poche et mon exemplaire de L’homme-boîte de Kôbô Abé. Et je lis, sans mise en contexte. Je lis des passages du roman qui concernent les réflexions de celui qui a choisi de quitter le monde pour devenir homme-boîte. Comme s’il s’agissait de moi-même. Et je souhaite que ce soit insupportable pour le public qui doit simplement écouter, qui doit endurer un long monologue, déclamé sur un ton neutre par une boîte de carton sans visage, sans expression : « Un homme-boîte contient en lui un désagréable poison. […] Il est comme une ordure qui aurait été jetée sous un pont ou bien entre une palissade et des W-C publics » (Abé, 2001 : 15-16).

Au terme de cette expérience, je serai devenu à mon tour une sorte d’homme-boîte.

 

Bibliographie

Kôbô ABÉ, L’homme-boîte, Paris, Stock (Collection « La Cosmopolite »), [1979] 2001.

Ştefania  BECHEANU, « Un espace personne », [en ligne]. http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2012/08/un-espace-personnel/ (Page consultée le 25 février 2013).

 

  1. On peut d’ailleurs visionner la vidéo et en savoir plus sur le projet en lisant le texte que Ştefania a fait paraître ici même. Ştefania  BECHEANU, « Un espace personnel », [en ligne]. http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2012/08/un-espace-personnel/ (Page consultée le 25 février 2013). []