Le dernier cri
et 2014/06/18 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de Huis clos à ciel ouvert tenu au Musée national des beaux-arts du Québec le 4 avril 2014, pendant la Nuit de la création, et ce, sous les contraintes imposées lors de la première période d’écriture de ce projet à laquelle se sont livrés trois duos d’artistes.

Au magasin de jouets Benjo, une fillette hurle.

AUGUSTIN : Alors, tu en penses quoi? Vert ou rouge?

JOHANNE : Honnêtement, on s’en fout un peu. C’est juste ta nièce.

AUGUSTIN : Je crois que le rouge serait beau dans sa chambre, non?

JOHANNE : Je pense que tu as raison… sa mère aime ça, aussi, le rouge. Allez, on passe à la caisse et on s’en va? J’en ai ma claque de cette enfant qui crie.

AUGUSTIN : Attends. Avant, j’aimerais aller faire un tour dans le coin des jeux de société.

JOHANNE : Pourquoi? J’ai un meeting dans 15 minutes avec les gars de la firme. On a pas besoin d’un autre jeu de société qu’on ouvrira pas. On joue jamais. On joue plus.

AUGUSTIN : Avec Jules! C’est pour Jules le jeu… non, mais la fillette, elle a quoi à gueuler comme ça? Tu la vois?

JOHANNE : Je ne sais pas ce qu’elle a. Mais une chose qu’elle n’a pas, de toute évidence, c’est des parents. On s’en va. Jules attendra pour son jeu.

AUGUSTIN : Je voulais lui offrir un petit quelque chose pour son bulletin. Allez, trois minutes. On pogne un truc de stratégie style fantastique et on y va.

JOHANNE : Son bulletin…

Les cendres d’un volcan lointain bloquent la lumière du soleil.

JOHANNE : Son… bulletin! HEY! Dehors? C’est noir. Pourquoi…

AUGUSTIN : Occasion de plus d’aller dans le spot à jeux, il est plus éclairé. On checkera dehors après. Viens. Et puis d’abord, pour son bulletin, j’avoue, c’est pas super, mais quand même, une petite gâterie pour l’effort, je sais pas…

JOHANNE : Ok, les gens du 11 septembre ils ont dit ça, eux aussi, on va « checker ». Sérieux, on s’en va, en plus ça commence à sentir la fumée. De toute manière, c’est pas comme si le bulletin de Jules était impressionnant. Il a une moyenne de D. Qui, dans la vie, a une moyenne de D? T’encourages ça, toi, les D?

AUGUSTIN : Les gens du 11 septembre, comme tu dis, ils étaient pognés dans une tour plate. Ici, il y a plein de rabais. On prend un petit quelque chose et on s’en va… mais j’avoue pour la fumée.

JOHANNE : Ok, toi, quand ça sent le feu, tu te dis : « Go, on va magasiner les soldes! ». Belle attitude de brûlé vif!

AUGUSTIN : Bâtard, Johanne! Ok. Si tu es pour encore faire la baboune, on va aller le voir ton soleil absent. On va les manquer les rabais et quand on va revenir il restera plus rien. Mais ok on sort voir.

JOHANNE : Premièrement, je fais pas la baboune. Je suis proactive.

AUGUSTIN : Proactive mon cul, oui…

JOHANNE : Reste poli. J’te le dis-tu, moi, que t’encourages la médiocrité? Non. Donc, respect. Mais bon, ok, on sort pas. Mais fais ça vite pour le jeu. Ramasse n’importe quoi… à l’image de son bulletin. C’est où?

AUGUSTIN : Fuck le jeu, t’as gagné. On sort voir ton pas-de-soleil.

JOHANNE : Je trouve juste pas ça très normal, à 10 h 00 le matin, moi, le pas-de-soleil. Le pas-de-soleil qui pue, qui plus est.

AUGUSTIN : C’est vrai que ça pue. Viens, on va sortir vers Saint-Jean-Baptiste. Mais pour le jeu, on revient après!

Un immense nuage de smog emprisonne toute la ville de Québec. L’air est irrespirable et la visibilité grandement réduite.

Le couple pousse la porte et la referme précipitamment en toussant.

AUGUSTIN : Tu l’as, ma Johanne, ton 11 septembre. Une idée de ce qui se passe?

JOHANNE : Je sais pas ce qui se passe. Mais dans la rangée 5, y’a des soldes à ce qui paraît.

AUGUSTIN : Gnagna, tu peux bien rire. Le monde semble s’en aller vers la bibliothèque, t’en penses quoi, avec ton DESS et ton expertise en sinistre, de les suivre?

Elle lui tend un mouchoir de tissu. Les deux se couvrent le visage.

JOHANNE : On peut les suivre, il faut s’éloigner des fenêtres. Si ça explose, au moins, on ne sera pas transpercés par des bouts de verre. Ce sera déjà ça. GO!

AUGUSTIN : C’est un bon plan, ça.

Le couple accélère le pas jusqu’à la bibliothèque Gabrielle-Roy. En y allant, ils rencontrent plusieurs citoyens déboussolés qui se demandent où aller. Une dame accroche Johanne par l’épaule. Elle étouffe et lui demande de l’aide.

JOHANNE : Non, non, madame, je sais pas ce qui se passe et je ne peux pas vraiment vous aider. Je respire pas ben ben moi non plus.

Elle prend la main d’Augustin.

JOHANNE : Ok, je sais que t’es pas super bon en sport, mais ce serait le temps de courir se cacher dans le sous-sol de quelque chose.

AUGUSTIN : Attends!

Augustin tend son mouchoir à la vieille dame. Johanne semble offusquée.

Une tempête de verglas transforme la ville en immense patinoire. Impossible de marcher dans les rues ou de conduire.

JOHANNE : OK. OK. Là notre vie, c’est vraiment de la marde.

Elle perd pied et tombe au sol. Augustin l’aide à se relever. Il regarde le ciel.

AUGUSTIN : C’est quoi au juste cette série d’apocalypses? On dirait les sept péchés en plus bizarres. On va aller dans le sous-sol de l’église.

JOHANNE : Sérieux? Des références bibliques? Sérieux? Tu veux qu’on aille à l’église? Moi, être Dieu, c’est la première chose que je viserais. C’est pas comme si sa Création était ben ben réussie. On devrait aller dans le sous-sol de la bibliothèque à la place. J’arrive pas à courir… ma cheville…

AUGUSTIN : Écoute madame extra-lucide, je veux bien, mais l’église est beaucoup plus proche que la bibliothèque. Si tu sortais un peu de ton cubicule brun, des fois, tu en perdrais pas ta Basse-Ville.

JOHANNE : L’église, c’est les quêteux qui vont là. Moi, je meurs pas avec du monde pauvre. On s’en va à la bibliothèque.

AUGUSTIN : ‘Garde, là! Il mouille quasiment des grêlons gros comme ma main, pis ça défonce des parebrises de chars. On va à l’église, ok? Tu en profiteras pour faire quelques chapelets, ça te fera pas de mal.

Un grêlon tombe à côté d’eux. Johanne sursaute.

Un sous-marin étranger émerge dans le port de Québec et refuse de coopérer avec les autorités. 

JOHANNE : Ok pour l’église, mais c’est juste parce que ma cheville est bleu-mauve. À ce sujet, tu pourrais peut-être m’aider. Tu donnes ton mouchoir à une vieille inconnue et t’aides même pas ta blonde à marcher.

Augustin prend sa femme par le bras, la soulève un peu et glisse. Les deux se retrouvent au sol, des grêlons s’abattant tout autour.

JOHANNE : Côté sauvetage de princesse, c’est pas fort. Protège ta tête avec tes mains! Les grêlons sont de plus en plus gros!

Le couple se relève et se précipite dans l’église. Augustin ouvre la porte, une foule se tourne vers eux.

JOHANNE (hurlant) : Qu’est-ce que vous avez à nous regarder?

Les gens se massent autour d’eux et leur demande ce qui se passe dehors.

JOHANNE : On le sait pas, on le sait juste pas. Augustin, t’en penses quoi?

La Terre sort de son orbite et se dirige à toute vitesse vers le vide. La température baisse rapidement, sans espoir de se réchauffer.

Augustin regarde son téléphone. Il y a plusieurs messages manqués. Rapidement, il lit un truc sur un sous-marin dans le port de Québec. Un autre parle d’une catastrophe intersidérale.

AUGUSTIN : Mon Dieu… Johanne…

JOHANNE : Prends ma main. J’ai frette. J’ai peur. Pis y’a des pauvres.

AUGUSTIN : S’ils pouvaient te rendre plus tendre, aussi… tes soi-disant pauvres…

JOHANNE : Je pense qu’y’est un peu trop tard pour me changer!

Un désaxé allume un feu sur le devant de l’autel. Les gens se regroupent autour. La température continue à descendre.

AUGUSTIN : Il va mettre le feu à ‘bâtisse!

La terre se fragmente et la lave engloutira d’ici quelques minutes tout ce qui vit.

Une fissure se crée au centre de l’église. Comme dans un mauvais film, Augustin et Johanne se retrouvent chacun de leur côté du trou. Leurs mains glissent avant de se séparer.

JOHANNE (hurlant) : Augustin, laisse-moi pas toute seule!

AUGUSTIN : C’est quoi cette bâtard de fissure innocente-là! Bouge pas… bouge… sacre ton camp de là, Johanne! Va me retrouver dehors, je sors par-derrière!

Johanne essaie de se frayer un chemin, mais les gens paniqués sautent tour à tour au centre de la fissure en faisant des prières. Le désaxé qui a mis le feu un peu plus tôt arrache un Jésus du mur et saute en criant à Dieu qu’il l’aime.

FIN


Voici les autres textes qui ont produit sous les contraintes imposées lors de la première période d’écriture du projet Huis clos à ciel ouvert :

Dans les rêves, tu peux prendre des décisions, d’Aimée Lévesque et Marie-Ève Muller;

Le stagiaire malgré lui, de Marc-André Lapalice et Docteure Poquelin.