Deux marges, un problème
2015/05/12 0

Ce texte a été écrit dans le cadre de la journée d’étude «Investir les marges : objets de création, lieux de réfléxion», organisée à l’Université d’Ottawa par Marie-Andrée Bergeron et Pierre-Luc Landry le 25 avril 2014.

L

aissez-moi commencer ce texte abruptement, et par un rapide détour : plusieurs illustrateurs et bédéistes qui racontent leur parcours affirment avoir commencé à dessiner lorsqu’ils étaient enfants et expliquent qu’ils n’ont tout simplement jamais cessé de dessiner. C’est la même chose pour moi; j’ai commencé à réfléchir à la musique populaire à l’adolescence, et je n’ai jamais arrêté de le faire. Aujourd’hui, je travaille sur la muséalisation de la musique populaire; mon mémoire de maîtrise portait sur les compétitions d’air guitar et ma thèse de doctorat, sur les autobiographies du groupe Mötley Crüe. Les réactions que j’obtiens en avouant mes domaines d’expertise? « Hahaha! », « hihihi! », « vraiment? », « [yeux écarquillés] », « c’est rigolo! », « qui? », « quoi? »; bref, vous voyez le portrait. Et il me fait toujours plaisir de m’expliquer.

Allez, une nouvelle fois!

Dans mon mémoire de maîtrise1, j’ai étudié les représentations de genre (gender) créées au sein de deux prestations d’air guitar en compétition (oui, il existe des compétitions d’air guitar), deux prestations bien particulières puisque c’était des femmes qui « jouaient » de la guitare invisible (à l’instar du monde du rock, les air musiciennes sont bien minoritaires dans les compétitions d’air guitar). Pour ce faire, j’ai conduit une analyse intertextuelle de ces prestations. Effectivement, les performances d’air guitar reposent en grande partie sur l’intertextualité, puisque les chansons utilisées, les surnoms des air guitaristes et certains mouvements exécutés par ceux-ci font référence à de célèbres musiciens de l’histoire du rock. Les résultats de l’analyse m’ont permis d’aller repérer les représentations de genre dominantes développées dans les écrits journalistiques à propos des musiciens référencés par les air guitaristes à l’étude; j’ai constaté les différentes manières dont ces deux femmes ont pu réitérer ou, au contraire, subvertir les représentations dominantes. Ma conclusion est la suivante : la reconduite ou la subversion des représentations de genre dépend de l’air guitariste (TADAM!) (en fait, l’une les reconduisait et l’autre les bouleversait).

Pour ma thèse de doctorat, j’ai étudié l’autolégitimation articulée dans les récits de vie mythiques des membres du groupe glam metal Mötley Crüe. Vous connaissez Mötley Crüe? Il s’agit d’un groupe qui a surtout été populaire dans les années 1980; chef de file de la scène glam metal, connu et reconnu pour les cheveux gonflés à la laque, les maquillages, les vêtements excentriques en lycra de ses membres, et pour leur vie aussi débauchée et immorale que possible. Vous pouvez vous douter, par cette description, que plusieurs journalistes et commentateurs ont mis en doute leur appartenance au monde metal, voire à l’univers rock. Le groupe a eu beaucoup de succès, avec ses chansons accrocheuses, faites pour plaire au plus grand nombre, et son look volontairement choquant. Bref, tout chez Mötley Crüe transpirait la frime cheap, ce qui est généralement honni dans le monde metal, et même dans la culture rock plus généralement. En 2001, alors que le groupe est littéralement en train de mourir, sa première autobiographie, The Dirt, est publiée. C’est un succès monstre, en ce qui concerne les ventes, mais aussi – nouveauté! – du point de vue de la critique. S’ensuit cinq autres autobiographies en dix ans (pour un groupe de quatre membres!), en plus des nombreux documentaires réalisés pour des chaînes de télévision spécialisées comme VH1, A & E, MuchMusic, etc. Ces autobiographies constituent des occasions idéales pour les membres de Mötley Crüe de faire comprendre comment et pourquoi ils croient appartenir à part entière à la culture rock. Et c’est exactement cela que j’ai analysé. Ma conclusion est la suivante : les membres de Mötley Crüe se sont surtout légitimés, au début de leur aventure autobiographique, à travers leurs récits de vie, et non à travers leurs discours artistiques, comme le font d’autres musiciens; toutefois, plus les membres du groupe écrivent d’autobiographies, plus ils adoptent, justement, ce discours artistique qui leur manquait au début (TADAM!). J’ai eu énormément de plaisir à effectuer ces deux travaux majeurs (ainsi que tous les autres, dissimulés au sein de ces deux dissertations). D’ailleurs, si je vous ai exposé la pointe de l’iceberg de mes recherches, c’est pour vous montrer à quoi peuvent ressembler les études en musique populaire, mais aussi pour vous montrer que, dans ma tête, c’est simple : j’ai toujours fait ce que j’aime.

La première marge

Je suis au courant d’être une espèce d’anomalie dans le monde académique. Mais le suis-je vraiment? Suis-je la seule universitaire à avoir simplement poursuivi une certaine passion? Bien sûr que non. Même si la majorité des recherches a un aspect, disons, plus conventionnel que les miennes, je suis d’avis que plusieurs d’entre nous étudions ce qui nous anime fondamentalement. D’où, d’ailleurs, les psychodrames intenses que provoque très souvent la rédaction de mémoires et de thèses. Cela dit, je possède un avantage indéniable : mes objets de recherche se démarquent. Les personnes à qui je parle de mes recherches se souviennent généralement de moi. Il m’est arrivé de discuter avec un pur inconnu de ce que je fais et de me faire répondre : « Ah, tu es cette fille-là! J’ai déjà entendu parler de toi. » (!!) Mes objets de recherche me rendent également de facto sympathique et pleine d’humour. Autrement dit, cette marge, la première, m’est bénéfique. Et si vous pensez que c’est seulement en ce qui concerne la popularité dans des partys, détrompez-vous : j’ai eu des bourses de recherche à la maîtrise, au doctorat et au postdoctorat la première fois où je les ai demandées; j’ai toujours eu un boulot de chargée de cours, d’assistante de recherche ou d’assistante d’enseignement lorsque j’en avais besoin; le taux d’acceptation pour les colloques et les publications auxquels je postule est plus élevé que le taux de refus; il m’est même arrivé de me faire inviter dans les médias pour discuter de divers phénomènes musicaux. En somme, j’ai du succès et je suis consciente que celui-ci est dû en grande partie à mes objets de recherche, plus flyés que la moyenne.

Plusieurs détours

Or, il s’avère que, même si j’en suis très heureuse et très reconnaissante, je me pose des questions au sujet de ce succès, au sujet des bénéfices que me procure la marge. Dans le cadre de mes recherches sur la musique rock, je réfléchis souvent à la place que tient la rébellion dans la société. Vous le savez déjà : la rébellion fait vendre; mais, au-delà de cela, la rébellion est généralement une bonne valeur à cultiver. Mais attention : pas n’importe quelle rébellion! La rébellion créative à la Steve Jobs (ne pas penser comme les autres, mais bien s’insérer dans le modèle capitalo-consumériste), la rébellion « sexe, drogues et rock n’ roll » à la Mötley Crüe (ne pas agir comme les autres, quitte à faire un peu de prison, mais bien s’insérer dans le modèle capitalo-consumériste), la rébellion fâchée à la Radio X (ne pas vouloir réfléch— euh, que dis-je, ne pas vouloir payer ses impôts comme les autres, mais bien s’insérer dans le modèle capitalo-consumériste), la rébellion fashion à la Lady Gaga (ne pas s’habiller comme les autres, mais bien s’insérer dans le modèle capitalo-consumériste). Il est pratiquement de notre devoir d’être « hors-norme », d’être unique comme un joli petit flocon de neige. D’ailleurs, et c’est un beau paradoxe, cette marginalité peut être quelque chose de complètement mainstream aux yeux de quelqu’un d’autre – posséder un véhicule de marque Hummer est complètement rétrograde à mes yeux, mais incarne l’espace de rébellion d’un autre individu.

Vous me voyez venir : mes recherches peuvent très bien être perçues comme mon espace de rébellion; cette marge qui vend, en un sens, et dont je profite allègrement. Et c’est là où commence mon dilemme moral, parce que je ne fais pas ce que je fais pour revendiquer une quelconque insoumission; à tout le moins, ce n’est pas de cette marge dont je me réclame. Je m’explique : comme je l’ai déjà mentionné, je fais ce que j’aime, et c’est tout; j’ai été assez chanceuse pour savoir ce qui me plaît et pour trouver des mentors qui ont pu m’aider et qui m’aident toujours. (En passant, oui, je sais, je sonne comme une jolie fille s’apitoyant sur son sort parce que sa beauté lui cause des ennuis. De quoi je peux bien me plaindre, au fond? Mes trucs fonctionnent! Mais le but de cet exercice est de réfléchir à ma position de chercheure dans les marges, et c’est ce que je fais.) Je ne peux qu’espérer que la qualité de mon travail soit à la hauteur. Parce que, soyons sérieux/ses quelque secondes, c’est bien fanfaron étudier la culture populaire, mais quelques fois, les analyses portant sur des objets de la culture populaire manquent de rigueur. Lorsque qu’il ne s’agit pas d’un long monologue au sujet d’une chanson, d’un livre ou d’une série télé se résumant en somme à « wow, checkez comme c’est hot! » (ou à son contraire, « wow, checkez comme c’est révoltant! »), ces analyses se résument souvent à une démonstration prenant sa source dans la fameuse « théorie du reflet ». Exemple fictif : si les films de Tarantino sont si populaires, c’est parce que nous vivons dans une culture de la violence; ces films sont un reflet de notre société. Ce type d’analyse est tellement simpliste, faible et fausse que les mots me manquent chaque fois. Les objets relevant de la culture populaire ne sont pas séparés du reste de la culture, ou du reste de la société, comme le suppose la théorie du reflet (un reflet dans un miroir est séparé de son objet le constituant, à moins que vous ne soyez sur les effets de l’acide). La culture populaire est dans le reste du monde, elle constitue nos activités quotidiennes, y participe et s’y insère. Les films de Tarantino participent à la culture de la violence; ils n’en sont pas un reflet! D’ailleurs, je comprends de moins en moins l’usage du concept de « culture populaire », comme s’il fallait qualifier ce qui nous accompagne à cœur de jour, tous les jours : web, télévision, musique, sports, littérature, cuisine, brosse à dents. Quand je vois la classical music star qu’est Kent Nagano, je me dis que Beethoven est pop. Toute culture est populaire, dépendamment de la manière dont elle nous accompagne. Diviser culture et culture populaire m’apparaît de plus en plus la marque d’un élitisme mal dissimulé. Ce que je fais? J’étudie la culture, je fais des études culturelles, des cultural studies. Voilà.

La deuxième marge (et un nouveau détour)

Mais bon, je m’égare un tantinet. Je vous ennuyais au sujet de mon dilemme vis-à-vis les bénéfices de la marge que je récolte amplement, alors que ce n’est pas du tout cela mon but. J’en arrive à la deuxième marge. Hop! Détour (vous êtes maintenant habitués) : depuis 2012, depuis la grève étudiante au Québec, je réfléchis beaucoup à ma place en tant qu’intellectuelle dans la société. En vrac, voici ce que j’ai compris de la grève :

— Même si, en théorie, il est bien admirable de faire de longues études, il faut que ces longues études servent à quelque chose. Si on ne sait pas quoi répondre quand quelqu’un nous demande « ce qu’on va faire avec ça », c’est un peu des années perdues.

— Même si on pense qu’on a raison – même si, bordel de merde, on a raison –, cela ne veut pas dire que la majorité de la population, de la presse, du système judiciaire, de la classe politique nous appuie d’une quelconque manière. Bien au contraire. Ce ne sont que certains types de rébellion qui sont acceptés; les autres (particulièrement ceux qui critiquent/veulent modifier un peu/veulent faire éclater le système capitalo-consumériste déjà établi) sont condamnables sur toute la ligne.

— Même si on ne casse pas des vitres, cela ne veut pas dire qu’on n’est pas perçu négativement. Bon, là, j’avoue qu’il y a peut-être quelque chose qui relève du syndrome du persécuté dans ma perception, mais faire dire de moi et de mes semblables qu’on prône la violence et l’intimidation car on s’affuble d’un carré rouge en feutrine, je l’ai encore dans le travers de la gorge.

— Et, deux ans plus tard2, on comprend, par les propos du premier ministre médecin, du ministre de l’Éducation médecin et du ministre de la Santé médecin, propos doublés de l’interdiction qu’ont les Ph. D. de se faire appeler « docteur » au Québec, qu’être docteure en études de la communication, malgré le tsunami majeur que constituent les technologies de l’information à tous les niveaux, ne vaut vraiment pas grand-chose.

Bref, j’ai compris que je ne suis pas bien accueillie comme intellectuelle au Québec (malgré les beaux discours sur la société du savoir et toute cette bullshit) et, surtout, que je me dois de trouver une utilité à ce que je fais. Ce ne sont pas des farces : j’aurais plus de validité sociale à être téléphoniste au centre d’appels de Desjardins Assurances! Donc, c’est bien beau avoir écrit une thèse sur un sujet rigolo, c’est super que j’aie pu en profiter autant, mais maintenant qu’elle est terminée, il faut que je lui trouve une valeur. Le hic, c’est que je ne suis pas certaine qu’elle en ait une.

Avant de poursuivre, je récapitule : même si la première marge me définit beaucoup aux yeux des autres, c’est la deuxième marge qui compte le plus à mes yeux. De manière générale, je bénéficie de la première marge, parce qu’il est bien vu de ne pas faire comme les autres; or je ne me sens pas du tout marginale de ce point de vue. Mais voilà : j’ai les deux pieds fermes dans une autre marge, vigoureusement condamnée par tous les types de dirigeants et même par une bonne partie de la population. Cet autre type de marge me force à justifier quelque chose qui n’est pas de l’ordre du justifiable; j’aime ce que je fais, je fais ce que j’aime, ça me fait sentir en vie! Dois-je affirmer qu’il est vraiment important de connaître les stratégies autobiographiques de célébrités pour savoir comment elles souhaitent que leur héritage soit perçu? Je ne suis tout de même pas aveuglée à ce point par ma recherche : non, ce n’est pas vraiment important.

Mais savez-vous quoi? Je suis confiante malgré tout. Je suis confiante à cause, justement, de la première marge dans laquelle je me situe. L’institution universitaire devient, par la force du nombre qui la fréquente, de moins en moins obscure. Les personnes de mon acabit, étudiant la culture quotidienne, sont de plus en plus nombreuses. Et quoi de mieux que de démontrer la valeur de la vie intellectuelle en discutant de musique, de séries télé, de sports? (Tant que ce n’est pas fait selon la théorie du reflet!) Conséquemment, je crois que, nécessairement, il devra y avoir un changement d’attitudes face à ces objets, mais aussi une découverte des avantages que l’université et une vie intellectuelle ancrée dans les mœurs peuvent apporter à nos vies. Autrement dit, la deuxième marge dans laquelle je me situe sera changée par la première. J’ai hâte. Je suis prête.

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Quels sont les paramètres qui vous permettent d’identifier un artiste ou une pratique comme étant marginal/marginale?

Serez-vous surpris si je commence la réponse à cette question par un détour? Pour ma première tâche d’assistante de recherche, je faisais partie d’une équipe dont la mission était de déterminer le nombre de CD (c’était une autre époque) québécois vendus entre 2000 et 2005. Nous avons beaucoup réfléchi à la question du « CD québécois ». Qu’est-ce qui détermine le « québécois » d’un « CD québécois »? L’origine du ou des musiciens? L’endroit où se situe le siège social de la maison de production? Celui de la maison de distribution? Ou encore de la gérance? Il y avait tant de paramètres et tant de cas limites (en vrac : Céline Dion, Québécoise typique mais qui habite depuis longtemps à Las Vegas; Arcade Fire, qui se réclame de Montréal mais dont le leader est Texan; Roch Voisine, Néo-Brunswickois qui a d’abord été connu au Québec, mais qui a été une véritable superstar en France; Isabelle Boulay, dont quelques albums de la discographie sont parus sous une étiquette française). Notre solution a été de laisser parler les autres : épluchant les ressources documentaires disponibles (c’est-à-dire les journaux et le web), nous étions à la recherche du mot « québécois ». Dès qu’un/e journaliste, que le/la musicien/ne même, ou qu’une description quelconque affirmait qu’un musicien, que l’équipe de gérance, que la compagnie de disques, ou que n’importe quelle combinaison de ces éléments était québécois, BINGO, nous avions un CD québécois.

J’ai conservé cette manière de faire, peut-être car il s’agissait de mon premier emploi universitaire. Je suis devenue allergique à toute forme d’étiquetage fait par autrui de positions fondamentalement subjectives, nécessitant par le fait même un continuum. Et c’est le cas avec la marginalité. Par exemple, je sais, avec preuves (!), que certaines personnes me considèrent super wild. Mais comparée à Zombie Boy (ou plutôt, à ce que j’imagine de la vie de Zombie Boy), ma vie est d’une platitude rare. Et moi-même, je me trouve bien ordinaire. Vous voyez le portrait.

Mötley Crüe, maintenant. Les musiciens du groupe se perçoivent comme des rebelles, des êtres libres qui n’en font qu’à leur tête, affranchis de toute influence, comme des individus uniques créant de la musique unique pour des personnes uniques. J’exagère un peu leur position, mais vous imaginez bien le type de discours qu’ils peuvent tenir au sujet d’eux-mêmes et de leur musique. On pourrait facilement rejeter du revers de la main leurs caractérisations et affirmer – avec justesse – que Mötley Crüe est en fait assez conservateur comme groupe, que leur musique n’est pas particulièrement originale, que les membres du groupe ont recréé des clichés rock qui avaient déjà été établis par Black Sabbath et Led Zeppelin, notamment, qu’ils entretiennent une industrie du disque moribonde, s’accrochant à leur succès d’antan sans essayer quoi que ce soit de nouveau. Mais ce genre de critique m’intéresse peu, au final, car ce n’est qu’une critique indignée, qui ne prend pas en compte le matériel de recherche même, qui est dans ce cas-ci les mots des membres de Mötley Crüe. Ce que je trouve intéressant, en revanche, c’est comment et pourquoi les membres de Mötley Crüe se disent marginaux et ce que leurs discours créent, pour eux, pour la culture rock, pour les fans, etc. Quels mots utilisent-ils? Qu’est-ce que ça crée comme effets? Qu’est-ce que leurs discours marginaux accomplissent? Voilà ce qui m’intéresse chez les marginaux, en fait chez ceux qui s’avouent marginaux : les effets de leur propre identification.

Vos recherches participent-elles, d’une manière ou d’une autre, à dépasser les paramètres disciplinaires et la structure institutionnelle de l’université, notamment par le fait de relayer, directement ou non, la parole des marginaux et marginales?

Oui, je crois que mes recherches participent à dépasser les paramètres disciplinaires et la structure institutionnelle de l’université. Toutefois, je dois avouer que je sens moins que ce dépassement se fait par rapport à la parole des marginaux/ales que par mon engagement envers les objets de culture populaire – ou tout simplement la culture, comme je l’ai écrit plus tôt. Même si les études culturelles sont très attachées à la théorie et pataugent dans des processus sociaux complexes, les chercheurs de ce champ ont l’avantage de réfléchir à des objets qui accompagnent quotidiennement une bonne tranche de la population; il me semble donc que l’engagement envers la culture constitue un point d’accès idéal vers la vulgarisation au plus grand nombre. Voilà comment il sera possible d’arrêter de se parler seulement entre nous, entre chercheurs/res, professeurs/res et étudiants/tes aux cycles supérieurs en arts, en lettres et en sciences sociales, et comment nous pourrons établir un dialogue avec la population. Je vois d’ailleurs une meilleure compréhension du féminisme depuis les cinq dernières années (quoique je vois également un refus total du féminisme, je l’admets, mais c’est une autre question), et je soupçonne que les médias féministes mainstream, comme Jezebel, Huffington Post, Châtelaine (!), mais aussi plusieurs commentateurs-trices féministes écrivant sur différentes presses web, d’être partiellement responsables de ce changement graduel des mentalités.

Vous avez bien lu : je viens d’écrire le mot « mainstream » en le vantant. Je ne suis pas d’avis que c’est en relayant les paroles et les pensées des marginaux/ales que le monde peut être modifié. La marginalité n’est pas immuable, elle est beaucoup trop instable; les marginaux de l’un sont les straights des autres. En ce sens, il leur manque une assise bien stable pour pouvoir être considérés/ées comme vecteurs de changement. Par contre, la quotidienneté d’une figure, le fait que tous lui soient familiers peut changer des choses. Lady Gaga peut être vue comme une marginale; elle peut aussi être perçue comme une « wannabe rebelle », absurde et sans substance. Mais elle est quotidienne. Tous peuvent (s’)y référer; les médias mainstream discutent d’elle et nous pouvons potentiellement faire l’effort d’interpréter ce qu’elle représente. Même chose pour la chanson « Blurred Lines » de Robin Thicke (qui ne m’apparaît pas du tout comme une figure marginale, quoique je suis certaine que plusieurs personnes trouvent Thicke bien audacieux d’avoir produit cette chanson, l’audace étant, eh oui, une caractéristique allant souvent de pair avec la marginalité); cette chanson en a fait davantage pour rendre accessibles les revendications féministes que mille ouvrages savants, grâce aux analyses féministes – inspirées des cultural studies – très abondantes à son sujet. Et, si la tendance se maintient, cette chanson aura ramené son interprète dans la marge, puisque son dernier album s’est vendu à quelques dizaines d’exemplaires seulement dans le monde durant sa première semaine en bacs. Quel dénouement!

  1. Au moment de la révision du texte, j’adapte ce mémoire pour en faire un livre, qui s’intitulera Les Filles aussi jouent de l’air guitar, publié à l’automne 2015 aux Éditions de Ta Mère. []
  2. Ce texte a été originalement écrit à l’été 2014. D’où le ministre de l’Éducation médecin, le loufoque Dr. Bolduc. Cela mentionné, son remplaçant, François Blais, bien que non-médecin, apparaît tout aussi loufoque. []