Création de personnages et de mondes fictionnels voisins
2015/10/07 0

Ce texte est issu d’une présentation réalisée dans le cadre du Forum interuniversitaire des étudiants en création (FIEC) 2015.

D

ans leur ouvrage Les enjeux de la recherche-création en musique : institution, définition, formation, Sophie Stévance et Serge Lacasse rappellent que « [l]’expression “recherche-création” est relativement récente dans le monde scientifique et artistique. Toutefois, sa signification et son adoption dans le vocabulaire universitaire ont déjà fait l’objet de nombreux débats et réflexions, souvent contradictoires, sans jamais parvenir à une définition satisfaisante » (2013 : 77). De ce flou définitoire peut à coup sûr résulter une série d’embrouillements, dont certains sont purement involontaires, et c’est pourquoi je suis pleinement conscient qu’en affirmant que mon geste créateur s’appuie sur un dialogue enrichissant entre recherche et création, cela pourrait a priori donner lieu à une pluralité d’interprétations tantôt erronées, tantôt limitatives de ce que j’entends par cet échange fécond. D’emblée, je tiens à préciser que le mémoire de maîtrise que j’ai déposé à la session d’été 2014 comprend deux parties : l’une créative et l’autre critique, et que ce mémoire s’intitule Dimitri, suivi de De la dissolution du personnage à la typologie de l’étranger aux autres et à soi-même dans Plume, d’Henri Michaux, Palomar, d’Italo Calvino et La Nébuleuse du crabe, d’Éric Chevillard. Si ces deux parties sont autonomes et, au sens strict, non mises en rapport (la recherche n’effectuant pas de retour sur la création et inversement), elles se relancent néanmoins par une série d’échos très forts. Sur ce point, de ma démarche ne s’ensuit pas la simple et banale juxtaposition de deux gestes d’écriture (créative et critique), mais plutôt la matérialisation aboutie, sous deux espèces, d’une pensée commune. À cet égard, mes démarches d’écriture et de recherche participent d’une réflexion conjointe sur la notion de personnage dans une perspective de dissolution du personnage et de relation d’étrangeté avec le monde qui l’accueille. Il se trouve que l’élaboration de ma création s’est alimentée du regard critique que j’ai posé sur les œuvres de mon corpus primaire. L’originalité de ma démarche consiste donc en la création d’un personnage et d’un monde fictionnel voisins des œuvres de Michaux, de Calvino et de Chevillard plutôt qu’en un processus ou un acte d’écriture comparable à celui de ces auteurs. C’est précisément de cette interalimentation entre le regard du chercheur sur un corpus d’œuvres précis et le regard du créateur sur l’élaboration de sa propre création dont j’entends m’entretenir. Pour ce faire, je propose un programme quelque peu atypique, effectuant des allers-retours constants entre ma création et les œuvres sur lesquelles je me suis penché dans le cadre de ma partie critique. D’emblée, je résumerai l’esprit de ma création. Je présenterai ensuite de quelle manière se singularisent les personnages voisins de Dimitri. Je proposerai aussi de définir ma propre conception de la typologie de l’étranger aux autres et à soi-même. J’observerai enfin de quelle vision du monde participent les œuvres de Michaux, de Calvino et de Chevillard, mais aussi la mienne.

Dans l’avant-propos du roman Monsieur Songe, de Robert Pinget, publié en 1982 aux éditions de Minuit, l’auteur écrit : « Pendant une vingtaine d’années je me suis délassé de mon travail en écrivaillant les histoires de monsieur Songe. Les voici réunies et mises au point en un volume qui est, je le répète, un divertissement » (1982 : 7). À la suite de Pinget, quand je me suis lancé dans l’écriture de Dimitri, je n’avais pas le sentiment de me consacrer à une entreprise sérieuse ni même porteuse de vérités sur le monde. Ma création rompt manifestement avec une esthétique réaliste, l’univers fictionnel qui s’y déploie est volontiers ludique et absurde, et le ton est burlesque. En résumé, Dimitri prend la forme d’un recueil de onze courts textes qui emprunte à la fois au roman et au recueil de nouvelles sans adhérer complètement à l’une ou l’autre de ces formules. En effet, les onze courts textes maintiennent une cohérence générale, mais ne sont pas placés selon une séquentialité particulière, refusant ainsi la cohérence romanesque habituelle et attendue. Ma création se construit autour de Dimitri, un personnage excentrique, désincarné et passif qui évolue dans un monde qui lui est étranger, y présentant un témoignage de son quotidien. Dimitri est un personnage déconstruit : en plus d’être un adulte sans âge déterminé qui arbore des traits juvéniles, il est doté d’une flexibilité peu commune, pouvant entre autres se plier en huit. Dimitri est né un jour doublement historique, marqué par la grève des voyelles et par celles des oiseaux. Venant au monde un jour d’alphabet tronqué, il est caractérisé par un rapport problématique avec le langage. Cette particularité est renforcée par le fait qu’enfant, il s’est fait mordre la langue et que cela a affecté ses facultés langagières. Dimitri est constamment confronté à l’incompréhension des discussions auxquelles il participe ou au silence. Afin d’amoindrir le fossé le maintenant à l’écart de la société, Dimitri tente d’exister par le biais de la parole, mais chacune de ses tentatives est vouée à l’échec. Par conséquent, il demeure un être en marge de la société : étranger au langage, aux autres, à son corps et à sa propre existence.

Cela dit, un jour, après avoir lu un extrait de Dimitri, mettant en scène un univers absurde, une collègue m’a demandé ce qu’elle pouvait en retenir. En d’autres termes, quelle proposition sur le monde se dégage à la lecture de ce court texte? Incapable de répondre, j’ai alors été frappé d’un profond vertige. Jusqu’alors, je m’étais candidement cru à l’abri de ce type de questionnement, sous prétexte que le personnage de Dimitri s’inscrit dans la lignée de Plume, de Palomar et de Crab, c’est-à-dire des êtres fictionnels qui bousculent la fonction personnage. À cet égard, chacun déconstruit, à des degrés variables, la conception traditionnelle de personnage à la fois par l’instabilité de ses portraits physique, vestimentaire, psychologique et biographique. À titre d’exemple, l’anatomie de Crab est impossible à circonscrire : un jour, il peut avoir « une langue de cire [, qui l’oblige] à faire sans cesse attention à ce qu’il mange [et à] parler continuellement quitte à ne rien dire d’intéressant » (Chevillard, 2006 [1993] : 15) pour éviter qu’elle ne fonde ou ne durcisse, alors que le lendemain, il peut, « au saut du lit, [avoir] la mauvaise surprise de constater que ses jambes lui manqu[ent], disparues les deux depuis la cuisse jusqu’au pied » (Chevillard, 2006 [1993] : 43), et le surlendemain, « na[ître] avec un cerveau à la place du cœur » (Chevillard, 2006 [1993] : 85). Qui plus est, ces personnages sont marqués par une mentalité de laisser-faire, faisant écho à la petitesse et au caractère de perdant du Charlot de Charlie Chaplin. Ainsi, contrairement au héros « qui n’est rien s’il n’agit », car « seul l’acte est héroïque » (Blanchot, 1969 : 544), Plume, Palomar et Crab se singularisent par leur passivité, leur caractère de perdant et leur agir désorienté. Du coup, en plus de rompre avec un effet de réel et une approche psychologisante du personnage, ces derniers échappent à la logique et à la cohérence attendues, mais aussi, forcément, au lecteur. D’un point de vue théorique, en partageant sans conteste des traits communs avec Plume, d’Henri Michaux, Palomar, d’Italo Calvino et La Nébuleuse du crabe, d’Éric Chevillard, ma création, croyais-je, pouvait, à son tour, se soustraire à la logique de l’action, mais aussi, plus largement, à un discours sensé sur le monde. Or, voilà que, subitement, il m’a semblé relever de l’évidence que le caractère divertissant d’une fiction, ce dont parlait plus tôt Pinget, ne peut suffire à lui seul. Du coup, les questions suivantes ne pouvaient demeurer sans réponses : que dit Dimitri sur le monde et, à plus forte raison, que tente de dire l’auteur, en l’occurrence moi-même, par l’écriture de cette œuvre?

Dans les semaines qui ont suivi cette discussion avec ma collègue, j’ai dû résister à l’envie de tout abandonner, car je me sentais en proie à un vertige abyssal. J’étais littéralement incapable de formuler une réponse valable. Sans compter que ce qui m’avait profondément séduit dans les œuvres de Michaux, de Calvino et de Chevillard, c’était précisément le sentiment de lire des œuvres insaisissables, tablant sur un effet de défamiliarisation. Or, je demeurais persuadé qu’en parvenant à proposer quel sens peut revêtir la mise en scène des personnages de Plume, de Palomar et de Crab, et de quelle vision du monde participent les œuvres qui les accueillent, j’arriverais véritablement à saisir dans quelle entreprise je m’étais aveuglément lancé en écrivant Dimitri. C’est un peu comme si, et je suis conscient que ce que je vais dire est purement abstrait, j’avais la conviction de détenir un savoir implicite qui n’attendait qu’à être explicité, comme si j’avais intuitivement choisi de créer un personnage et un monde fictionnel proches de ces œuvres, connaissant de manière suffisante les principes et les règles en vigueur chez les voisins de Dimitri.

Très tôt, d’ailleurs, j’ai rattaché Plume, Palomar et Crab, mais aussi Dimitri à ce que Jean Molino et Raphaël Lahfail-Molino nomment : « [l’]étranger aux autres et à soi-même [qui] est devenu un type aussi largement diffusé et bien caractérisé, malgré les variations, que les types du récit traditionnel » (2003 : 181). Bien que ces chercheurs n’établissent pas clairement, dans l’ouvrage Homo fabulator, ce qu’ils entendent par cette typologie de personnage et qu’aucune définition satisfaisante n’ait été formulée par d’autres critiques à ce sujet, il m’a semblé que la clé tant des œuvres voisines de Dimitri que de ma propre création se trouvait précisément dans cette notion définie en creux. Il s’avérait évident, à mon sens, que Plume, Palomar et Crab s’illustraient par leurs caractéristiques et leurs attitudes étrangères, et que c’était aussi, justement, ce qui retenait l’attention chez Dimitri.

À dire vrai, si on m’avait demandé de décrire Dimitri en un seul mot, j’aurais spontanément répondu : étranger. Or, ce terme pourrait sembler inapproprié, car étranger renvoie à immigrant. Qui plus est, dans l’article « Aliénation et reconquête : le personnage étranger dans La Nuit de Ferron », Simon Harel se penche sur le cas de l’étranger en montrant ce que des travaux issus de diverses perspectives de recherche ont pu apporter à ce sujet. J’en retiens que toutes ces approches s’intéressent à la problématique interculturelle et présentent de concert ce personnage sous le signe d’une altérité sociologique. En d’autres termes, l’étranger est essentiellement dépeint comme un personnage immigrant, cet Autre, résultant d’une littérature migrante ou non. Dans cette perspective, Dimitri ne peut être un étranger au sens strict. En effet, il ne se révèle être ni un immigrant ni un touriste.

Cependant, je demeurais persuadé de ne pas faire fausse route. Après tout, j’avais si souvent croisé le mot étranger dans des articles et des ouvrages critiques traitant des personnages voisins de Dimitri que nous ne pouvions pas tous avoir choisi et employé ce mot de manière naïve. Il y avait forcément une autre acception et c’était à moi que revenait la tâche de la mettre en lumière. À bien y penser, si je conçois Dimitri tel un étranger, c’est précisément parce qu’il est extérieur aux codes et aux conventions de son environnement – ce dont fait montre sa mentalité de laisser-faire – et qu’il ne se connaît pas lui-même. À titre d’exemple, il se suicide, à quelques reprises, par mégarde, et ressuscite plus tard, comme si le suicide était une activité aussi banale que de faire une sieste.

Cela dit, je pouvais bien prétendre que Dimitri était un personnage étranger aux autres et à soi-même et que ma création illustrait de manière cohérente cette typologie de personnage, mais, d’une part, était-ce vraiment convaincant et, d’autre part, en ne saisissant que partiellement ce que j’entendais par là, pouvais-je convenablement répondre à ma collègue qui m’avait demandé quelle proposition sur le monde se dégageait à la lecture de Dimitri?

Je dois avouer avec candeur que c’est seulement quelques semaines avant d’effectuer mon dépôt final que j’ai clairement compris ce que je voulais dire depuis près de trois ans. En fait, j’en suis venu à la conclusion que les visions du monde véhiculées par les œuvres de Michaux, de Calvino et de Chevillard, mais aussi par la mienne ont en commun de proposer une nouvelle façon d’être au monde qui permet autant d’y être étranger que de s’y inscrire en étranger, autrement dit une façon qui ne répond en rien à ce que la société attend de ses acteurs. Ces visions du monde font montre d’une conception de l’homme où une inadéquation assumée avec la société et une marginalité comme mode existentiel sont prônées. En cela, elles participent très précisément de ce que j’entends par la typologie de l’étranger aux autres et à soi-même, laquelle se distingue de celle où l’étranger est présenté comme un immigrant.

Alors qu’à première vue, à la lecture des œuvres de mon corpus primaire, mais aussi de Dimitri, tout semble concourir à leur émiettement, il est possible de constater qu’une vision du monde est mise de l’avant, laquelle participe étroitement de l’inadéquation du personnage et de sa passivité. Dans cette optique, la maladresse presque dérisoire d’être au monde de cette lignée de personnages se révèle alors un moyen de résister au monde. Bien qu’a priori d’apparence absurde, ces œuvres et la mienne participent à l’évidence d’un projet commun, celui d’une remise en cause, grosso modo, des fondements de la société.

Tout compte fait, même si Dimitri tient grandement d’un exercice de style et que ma création, à l’instar de Monsieur Songe, est un divertissement, il n’en reste pas moins qu’elle parvient malgré tout à présenter une proposition philosophique sur le monde. S’il est vrai que j’ai fortement remis en question la légitimité de mon projet, car je ne parvenais pas sans le moindre doute à y voir une portée signifiante, l’inscription de Dimitri dans une lignée de personnages a réussi à me convaincre, partiellement d’abord, de la pertinence de mon entreprise. C’est en menant une réflexion approfondie sur la dissolution du personnage et sa relation d’étrangeté avec son monde dans les œuvres voisines de Dimitri que j’ai pu mieux saisir le sens qui s’en dégage. C’est précisément pour cette raison que je peux affirmer que ce dialogue entre recherche et création a été, pour moi, des plus fructueux. Le regard que j’ai posé sur les trois œuvres de mon corpus primaire a apporté un nouvel éclairage, à la fois utile et nécessaire, sur ma propre création.


Bibliographie

  1. Corpus primaire

CALVINO, Italo, Palomar, trad. de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Paris, Éditions du Seuil, Collection « Points roman », 2003 [1985].

CHEVILLARD, Éric, La Nébuleuse du crabe, Paris, Éditions de Minuit, Collection « Double », 2006 [1993].

MICHAUX, Henri, Plume précédé de Lointains intérieurs, Paris, Éditions Gallimard, Collection « Poésie », 2008 [1936].

PETRUZZIELLO, Treveur, « Dimitri, suivi de De la dissolution du personnage à la typologie de l’étranger aux autres et à soi-même dans Plume, d’Henri Michaux, Palomar, d’Italo Calvino et La Nébuleuse du crabe, d’Éric Chevillard », mémoire de maîtrise en études littéraires, Québec, Université Laval, 2015.

  1. Corpus secondaire

BLANCHOT, Maurice, « La fin du héros », dans L’entretien infini, France, Éditions Gallimard, 1969, p. 540-555.

HAREL, Simon, « Aliénation et reconquête : le personnage étranger dans La Nuit de Ferron », dans Cahiers de recherche sociologique, n° 12, 1989, p. 104-105.

MOLINO, Jean et Raphaël LAFHAIL-MOLINO, « Les personnages », dans Homo fabulator : théorie et analyse du récit, Montréal, Leméac /Actes Sud, 2003, p. 157-195.

PINGET, Robert, Monsieur Songe, Paris, Éditions de Minuit, 1982.

STÉVANCE, Sophie et Serge LACASSE, Les enjeux de la recherche-création en musique : institution, définition, formation, préface de Francis Dubé, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013.