Comment dresser un bilan en quelques minutes : mode d’emploi
2017/11/01 0

salut Nicholas je ne t’ai pas vraiment parlé durant le secondaire mais je sais que tu réussiras très bien dans la vie bonne chance et la question qui tue est est-ce que j’ai réussi ma vie ? tout me porte à croire que oui et pourtant quand je suis seul le soir la nuit surtout je peux pas m’empêcher de me convaincre que j’en ai pas assez fait que j’en fais pas assez que les autres en font toujours plus que moi je porte mon complexe d’infériorité comme un licou je l’affiche X 1 000 au cégep dans la résidence de chambres où je restais je regardais en dessous des portes pour voir si les autres étaient couchés je m’endormais pas avant que toutes les lumières soient éteintes avant qu’il y ait plus de lueur le premier en tout et malgré les récompenses les prix les bourses je suis jamais content sur le coup j’esquisse un sourire je manifeste timidement ma joie puis je passe à un autre appel et toujours la maudite jalousie la foutue concupiscence qui m’amènent à envier ce que les autres ont et font pour régler le problème sans vraiment le régler je travaille sans cesse je me trouve tout le temps de quoi à faire j’envoie des propositions de communications à tous les vents même au pape s’il le faut je participe à des colloques et à des congrès de deux trois quatre jours mon sommet jusqu’à date est SHARP 2015 un immense congrès qui s’est déroulé au Campus de Sherbrooke à Longueuil et qui a réuni près de trois cents chercheurs en histoire du livre c’est pas rien il faut se le dire même si j’ai eu l’impression de prononcer ma communication devant un petit groupe de personnes (les happy few comme on dit dans le milieu universitaire) qui aurait pu tenir dans mon salon la prochaine fois j’organise un colloque qui aura lieu dans mon appartement au 2575 rue Galt Ouest Sherbrooke J1K 1L7 on va s’asseoir en rond par terre et se raconter nos peurs et nos névroses en les chuchotant en les criant dans un porte-voix ça dépendra de l’ambiance on pourra aussi jouer au téléphone ou à la patate le tout sur fond de dessins animés à Télétoon préférablement Archer Vice quand l’ISIS est démantelée par le gouvernement et que les agents se mettent à faire le trafic de drogues et d’armes ça pourrait aussi finir en orgie on verra ça j’ai envie que ce soit freestyle comme journée d’étude les colloques les congrès les articles à rédiger c’est pas mêlant je sais plus quoi mettre dans mon cv tellement j’ai de réalisations il fait six pages et je l’ai coupé je dis pas ça pour me vanter malgré tout ce que j’ai fait il faut que je continue j’arrête jamais j’envoie des dossiers pour des bourses et des prix même si je sais que mes chances sont minces comme un mannequin coké sur le catwalk la bourse remise lors du Gala Arc-en-ciel la bourse Desjardins avec un dossier long comme un chemin de croix chaque section étant une station de plus qui s’ajoute à l’expérience générale qu’on pourrait définir comme un calvaire des fois ça marche comme pour mes demandes de bourses de doctorat le prix Étudiant-chercheur étoile du FRQSC que j’ai obtenu pour mon article tiré de mon mémoire de maîtrise et publié dans Québec Studies je suis un étudiant-chercheur étoile qu’on se le tienne pour dit pour ce que ça veut dire quand je regarde les étoiles je pense plutôt à la vie qui a pas de sens mais je continue quand même 25 courriels dans une journée je donne des charges de cours à l’Université de Sherbrooke depuis l’automne 2012 comme si c’était pas assez je suis aussi animateur pédagogique au Centre de langues je multiplie les contrats de révision juste la semaine passée j’ai corrigé un manuels d’activités en arts plastiques pour les Éditions de l’Envolée never enough il m’en faut toujours plus et c’est pas juste une question d’argent à la limite le cash c’est presque secondaire je dois toujours en faire plus depuis cet été je dois avoir envoyé au moins cent cinquante cv dans les maisons d’édition les universités et les cégeps j’ai publié deux articles dans un dossier de la revue Contact+ consacré à la littérature québécoise participé à trois colloques soutenu ma thèse il était temps je pense que les responsables de la faculté étaient sur le point de me kicker j’ai soumis le manuscrit de ma thèse aux Éditions du Septentrion qui l’ont accepté envoyé deux dossiers pour des prix émis par le Conseil de la culture de l’Estrie et le Conseil des arts et des lettres du Québec on verra bien ce que ça donne comme l’a dit Marie Robert de l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie qui risque rien n’a rien j’ai aussi pensé faire des demandes de postdoctorat puis je me suis dit fuck off j’ai peur de le regretter des fois je me trouve lâche de pas l’avoir fait surtout quand je pense à Julien Lefort-Favreau qui en est rendu à deux postdoctorats je pense que je veux surtout travailler jusqu’à m’épuiser jusqu’à mourir probablement parlant de travailler je donne un nouveau cours aux étudiants du programme en édition et j’ai soumis mon dossier pour corriger les épreuves uniformes de français si c’est comme d’habitude il va falloir passer un test de grammaire de débile dans lequel il risque d’y avoir 42 participes passés de verbes pronominaux et des verbes qu’il faudra accorder avec des noms collectifs ou l’expression « le peu » suivie d’un complément j’ai fini par envoyer mon article à Simon-Pier Labelle-Hogue pour le collectif sur la contre-culture j’ai tellement manqué de temps j’ai fini par prendre une partie d’un chapitre de ma thèse et à la rafistoler pour en faire un article Guillaume Girard m’a envoyé un friendly reminder pour mon article pour le collectif sur le queer faut absolument que je fasse ça en fait à l’heure actuelle je devrais me casser la tête à l’université sur Le Tiers la première revue gaie et lesbienne du Québec et sur le Front de libération homosexuel je devrais aussi terminer la rédaction de mes notices pour le Dictionnaire des gens du livre au Québec j’ai dépouillé toutes les bases de données cet été et j’ai fait toutes les photocopies nécessaires la recherche est terminée c’est pas très compliqué tout ce qu’il me reste à faire c’est asseoir mon gros cul à mon poste au Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec local A3-103 de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke et rédiger mes notices sur Matt Cohen George Johnston Michelle Thériault Daniel Sloate Georges-André Vachon ainsi que sur les fondatrices des Éditions Quartz Micheline (alias Kline) Sainte-Marie et Diane Pelletier-Spiecker mais je peux pas analyser les deux profils des deux femmes dans la même notice parce que l’une est toujours vivante et que l’une des conditions sine qua non pour figurer dans le dictionnaire c’est d’être mort j’ai juste envie de me tuer juste pour voir si j’aurais mes quelques lignes dans ce dictionnaire juste pour voir si ma postérité irait au-delà des quelques mots gravés sur ma tombe de ma notice nécrologique dans L’Éclaireur et des commentaires de circonstances c’est de valeur mourir si jeune voir si on fait ça à son âge mais à la place de travailler au lieu de bûcher sur ma traduction pour la Société bibliographique du Canada sur mon dossier de candidature pour une charge de cours en histoire du livre à McGill (même si je sais que Pascal Genêt a postulé et qu’il risque fort de l’obtenir parce qu’il a de l’ancienneté) sur ce texte que je dois écrire et soumettre à Jasmin Miville-Allard pour un collectif à paraître chez Moult sur la bibliographie de la MLA je suis au Café du Globe et j’écris depuis le début de septembre je suis écrivain en résidence au Crachoir de Flaubert je publie des extraits de ce « roman » et les guillemets sont importants parce que j’écris pas des romans de la poésie du théâtre c’est tout ça à la fois je fais dans le non-genre j’écris tout-et-rien surtout rien je pense mais j’espère quand même que c’est quelque chose ce « roman » où je m’adresse à vous tous et toutes gars et filles du secondaire faut quand même être rancunier odieux ou tout simplement sadomaso j’aime à penser que c’est les trois je suis l’homme avec beaucoup de qualités revenir sur ces années que j’ai toujours préféré oublier mais non je gratte le bobo j’enlève la gale je fais sortir le pus le sang ça jute partout si j’étais fort sur les clichés mais c’est peut-être le cas malgré moi je dirais que je mets mes tripes sur la table la page blanche mais j’écris pas juste pour me défouler pour casser du sucre sur votre dos et vous dire de la marde même si je dois l’avouer je suis pas pire là-dedans et je commence à avoir de l’expérience j’écris par juste par simple vengeance j’écris surtout pas pour passer le temps ou encore parce que c’est le fun je pourrais prétendre comme Jean-Paul Daoust que j’écris pas pour plaire mais pour être aimé mais ce serait faux dans le fond pourquoi j’écris pourquoi accumuler des mots des lignes des paragraphes des strophes des pages pourquoi les taper à l’ordinateur pour ensuite les lire devant des gens qui sont plus ou moins intéressés pour les mêmes raisons que je rédige des articles lus par personne prononce des communications dans des colloques parfois intéressants mais toujours chiants soumet des demandes de bourses et des dossiers de candidature travaille all the time que ce soit en enseignement en révision de textes de toutes sortes ou autre chose pour être le premier j’ai ce besoin de performer de me prouver que je suis capable de sentir que je suis bon et plus particulièrement de me le faire dire c’est pathétique je sais faut que je prenne un rendez-vous au service de psychologie de l’Université de Sherbrooke j’ai autant d’estime envers moi-même que Coderre en a pour les pitbulls et quand je me compare à Alex Gagnon et à Adrien Rannaud qui ont des cursus en or massif c’est fini je retourne à mon état de nullité ambiante que je considère le mien depuis toujours c’est pour ça que je travaille tant que j’écris tant ça et cette volonté ce désir de m’étourdir de m’engourdir de m’abasourdir de m’abrutir afin de plus me rendre compte qu’il y a la vie que j’en fais si peu partie somme toute que je la vis seul écrire et travailler pour échapper au réel pour plus m’en faire avec les questions angoissantes et niaiseuses pour m’anesthésier jusqu’à en perdre l’âme pour oublier que je dois me trouver de bonnes raisons de vivre si jamais j’en trouve je serai peut-être heureux je me tairai j’arrêterai tout

j’arrêterai