L’écriture fictionnelle aide-t-elle à bien vivre? L’exemple de Tolstoï.
2018/04/02 0

Cet article est tiré d’une communication présentée lors de l’édition 2017 du Forum interuniversitaire des étudiants et étudiantes en création littéraire.

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endant des années, j’ai tenu un journal dans lequel je consignais mes réflexions et où je racontais mon quotidien ; mais surtout, et un peu malgré moi, je l’utilisais pour mettre au point une façon de mieux vivre, souvent déclinée sur le mode du : « À partir de demain, je vais cesser de faire X et commencer à faire Y. » Ces résolutions étaient presque immanquablement suivies, en date du lendemain, de quelques commentaires désespérés sur mon incapacité à respecter mes décisions et sur la faiblesse de ma volonté. Quelques années passèrent et je retrouvai le même phénomène dans les pages du grand roman La guerre et la paix, de Tolstoï, dont le protagoniste, Pierre, essaie lui aussi de « mieux vivre », sans succès. Or, cette préoccupation n’est pas le propre des humains modernes ; il remonte à l’antiquité.

Le problème philosophique de la « vie bonne » se résume à une simple question, qu’Aristote formule de la façon suivante : comment devrait-on vivre? Devrait-on viser la richesse, le succès, le pouvoir, l’épanouissement? Devrait-on rechercher le plaisir, la sagesse, la célébrité, l’amour? Devrions-nous nous entraider, nous ignorer ou entrer en compétition? La question de la vie bonne est liée au concept de bonheur car, ultimement, c’est notre but à tous que d’être heureux. Par exemple, si on veut être riche, ce n’est pas tant pour l’argent que pour le bonheur que nous achèterait cet argent; il en va de même avec le succès, la célébrité, etc. Ce ne sont pas des fins en soit; on poursuit ces buts parce qu’on pense que la réussite nous procurera le bonheur qui, lui, est la fin ultime.

Le problème que pose la vie bonne est double : il s’agit, premièrement, d’identifier un but qui vaut la peine d’être poursuivi, duquel découlent, deuxièmement, des conduites qui, au quotidien, nous permettraient de l’atteindre. Idéalement, les deux s’alignent; la plupart du temps, la réalité n’est pas si simple. Tout le monde sait qu’il peut être parfois difficile de faire des choses qu’on juge pourtant importantes : faire de l’exercice, se coucher tôt, s’installer devant son portable pour rédiger une conférence… Chacun est familier avec la pensée suivante : « Je sais que je devrais faire ceci, pourtant je n’ai pas envie de le faire. » C’est pourquoi le problème philosophique de la vie bonne me parle beaucoup : il est très concret et touche à la vie quotidienne, mais aussi à la grande question du sens de la vie. Pour Aristote, on n’étudie pas l’éthique par simple curiosité intellectuelle, mais dans le but de mieux nous comprendre et de mieux vivre.

Il se transpose bien dans les études littéraires, car tous les romans mettent en scène des personnages qui cherchent à bien vivre, à être heureux. Même s’ils sont fictifs, les personnages peuvent nous aider dans notre propre quête pour le bonheur, ne serait-ce qu’en montrant au lecteur ce dont cette quête a l’air du dehors. En lisant La guerre et la paix, je me suis beaucoup retrouvé dans le personnage de Pierre, et ma réflexion sur le roman a influencé ma façon de vivre au quotidien; c’est là à mon sens l’utilité de la littérature : une histoire fictive a des conséquences concrètes dans la vie du lecteur.

Le concept de « vie bonne » permet d’éclairer ce qui fait le destin d’un individu ou d’un personnage : comme pour les personnages de La guerre et la paix, notre conception de la vie bonne n’est pas fixe, mais changeante, et parfois multiple. Dans mon cas, ma conception de la vie bonne a dû changer plusieurs fois au cours des dernières années; parfois elle change dans la même journée. Le matin, je peux très bien me dire que je vais vivre désormais dans le grand monde des Idées et que je vais me dévouer aux choses de l’Intellect; puis je suis perds une heure sur Facebook, je décide de briser mon végétarisme habituel pour acheter des hot-dogs à la cantine du coin et, le soir, me souvenant que les Canadiens jouent, j’ouvre une bière en me disant qu’il faut bien, parfois, se permettre des écarts de ce genre. La vie bonne, donc, est un concept polymorphe qui change dans la durée. Mon hypothèse est que le destin d’un individu (ou d’un personnage) n’est rien d’autre que le récit de ces changements dans sa façon d’envisager le bonheur.

Tolstoï était particulièrement prompt à se culpabiliser chaque fois qu’il s’écartait du chemin qui, croyait-il, le mènerait au bonheur. Comme Pierre Bézoukhov dans La guerre et la paix, il a passé sa jeunesse à briser le soir les résolutions qu’il avait prises la veille; son journal est plein de ces regrets d’avoir perdu d’importantes sommes aux cartes, de s’être abandonné à la luxure « chez les tziganes » et d’avoir bu jusqu’à l’abrutissement. Il se promettait alors de se lever de bon matin, de faire de la gymnastique et de noyer dans le travail ses pulsions charnelles. Cette propension à la culpabilité était amplifiée par son statut de propriétaire terrien, dont les convictions humanistes entraient en conflit avec sa situation sociale.

La biographie de Tolstoï pose de nombreuses questions qui touchent au concept de vie bonne. Après avoir fait la guerre au Caucase, publié ses premiers textes et visité l’Europe de l’ouest, Tolstoï s’installe dans la maison familiale avec sa nouvelle femme. À en croire ses biographes, il connait là une période heureuse (de 1861 à 1869) pendant laquelle il se consacre à l’écriture de son grand roman La guerre et la paix et à l’élargissement de sa famille immédiate. Pendant ce temps, il cesse la rédaction de son journal, chose exceptionnelle pour l’un des plus grands diaristes de l’histoire.

En 1869 survient un épisode connu dans les études tolstoïennes sous le nom de « Nuit d’Arzamas » : dans la petite chambre d’une auberge à 400 kilomètres de Moscou, il prend violemment conscience de l’absurdité de l’existence et de l’insignifiance de sa vie. Il se met à lire de la philosophie, rédige du matériel pédagogique et fonde une école pour ses paysans, qui redoutent quelque manigance de sa part et hésitent à y envoyer leurs enfants. Il achève aussi laborieusement la rédaction d’Anna Karénine, encensé par la critique mais qu’il juge médiocre. Sa paix d’esprit laisse progressivement place à une anxiété qui aboutit dix ans plus tard, en 1879, à une fracture dans sa vie. Dans son journal, il écrit une liste de questions insolubles :

a) Pourquoi vivre? b) Quelle est la cause de mon existence et de celle d’autrui? c) Quel but a ma vie et celle d’autrui? d) Que signifie cette dualité du bien et du mal que je sens en moi, et pourquoi est-elle là? e) Comment dois-je vivre? f) Qu’est-ce que la mort? Comment puis-je me sauver? » (Tolstoï, dans Zweig, 1983 : 324)

Il revient alors à la foi orthodoxe, qu’il délaisse rapidement cependant à cause de l’hypocrisie du clergé, qui aurait corrompu le message du Christ. Il relit et traduit les évangiles et développe une forme de religion d’amour universel, dont les prophètes sont Socrate, Bouddha, Jésus, Lao-Tseu, etc. Au grand dam de tous ses lecteurs, il délaisse l’écriture fictionnelle et se consacre à l’éducation du peuple en publiant des essais religieux moralisateurs, qui reprochent à l’État sa violence et à l’aristocratie son opulence. Ses prises de position politiques déplaisent au tsar, qui ne peut cependant pas l’exiler sans engendrer une grogne populaire : Tolstoï est alors connu et admiré mondialement. Des « fidèles » affluent à la maison familiale de l’écrivain, devenu un gourou malgré lui. Il ne mange plus de viande, arrête de fumer et de boire, s’habille comme un moujik et menace sa famille de vendre tous ses biens en vertu de ses convictions ascétiques. Il vit ainsi jusqu’à sa mort.

Le destin de Tolstoï est très intéressant et soulève plusieurs questions. Tout d’abord, comment se fait-il que le plus grand romancier de son époque ait abandonné la fiction et renié ses romans, qui sont aujourd’hui d’immenses classiques? Comment a-t-il pu passer d’un athéisme convaincu à une foi dévote, en l’espace de quelques années? Mais la question qui me fascine le plus est la suivante : peut-on dire que cet homme, qui a passé sa vie à essayer de « bien vivre », a eu une vie bonne? La réponse est tout aussi complexe : si l’on considère qu’il est devenu l’un des plus grands romanciers de l’histoire, on peut voir cela comme une réussite. Cependant, sa vie familiale était complètement chaotique et on ne peut pas vraiment affirmer qu’il était heureux au quotidien. Sans parler de son propre dialogue intérieur, qui n’a jamais cessé de le tourmenter : lui qui suivait de règles de plus en plus strictes pour être en paix avec sa conscience, souffrait tout de même de n’être pas assez « bon ». Je me risquerai à affirmer que son désir de bien vivre est en fait ce qui a causé son malheur.

L’erreur de Tolstoï était peut-être de croire qu’il arriverait un jour au bonheur comme on entre au paradis, qu’il suffisait d’agir selon quelques préceptes bien définis pour qu’un sourire s’imprime sur son visage. Cette croyance en un basculement définitif dans le bonheur me semble un écho de la conception chrétienne du Paradis, de la vie après la mort : malgré nos souffrances actuelles, la rédemption nous attend plus tard. La version laïque et postmoderne de ce bonheur futur est la retraite, cette période de loisirs bien méritée qui récompense et justifie une vie de dur labeur. L’idée tolstoïenne de perfectionnement moral fait écho à l’idée de péché, selon laquelle certaines actions nous ferment la porte au paradis, tandis que d’autres nous l’ouvrent. Sans cesse, il se promettait et promettait à son entourage de changer son comportement, sans toutefois y arriver, comme le fait remarquer Henri Troyat dans son Tolstoï :

« Après avoir solennellement noté dans son journal, en date du 24 décembre 1850, veille de Noël : « Conformément à la loi de la religion, ne pas fréquenter les femmes », il avouera, deux jours plus tard : « Mauvaise journée, suis allé chez les tziganes. » Le 28 décembre, de nouveau, « chez les tziganes ». Le 29 décembre : « Je vis comme une véritable brute… Le soir, rédigé des préceptes, ensuite chez les tziganes. » » (Troyat, 1965, p.82)

Son bonheur était toujours remis à plus tard, au moment où il agirait enfin selon ses principes.

Son idéal était très platonicien : un homme élevé au-dessus du monde, entièrement gouverné par la raison et au-dessus des appétits charnels qui enchaînent les individus. Cependant, comme le fait remarquer Martha Nussbaum dans The fragility of goodness, ce genre de vie, à force de nier les passions, les pulsions et les appétits, qui sont le propre des êtres humains, s’accommode mal de l’existence terrestre. Elle affirme même que celui qui réussirait à s’élever ainsi dans la rationalité pure ne serait plus humain. J’ajouterais que celui qui aspire à le faire se condamne à une existence de culpabilité, car quoi de plus humain que de succomber à des impulsions irrationnelles? Tolstoï en est le meilleur exemple.

Pourtant, dans La guerre et la paix, le personnage nommé Platon Karataïev plaide pour une sagesse très terre-à-terre, ancrée dans le monde et les sensations, pas éloignée du zen bouddhiste ou du stoïcisme grec, à laquelle il introduit Pierre, qui encore une fois a l’impression d’avoir découvert le sens de la vie et la voie vers le bonheur. Karataïev représente cette sagesse innée que Tolstoï imputait aux paysans; on est même tenté à un moment de dire que l’auteur lui-même croyait que Karataïev avait raison tellement son influence sur Pierre est forte et touchante; mais il n’en est rien. Dans l’épilogue de La guerre et la paix, au lieu de conclure son récit avec le paisible mariage de Pierre et Natasha, Tolstoï nous montre plutôt que Pierre est victime d’un nouvel engouement, qu’il court encore après le bonheur et que rien n’est réglé une fois pour toute.

Pierre ne cesse jamais de réviser ses valeurs et ses aspirations au gré de ses fréquentes remises en question; il se trompe souvent à cause de sa grande naïveté. Il en va de même pour André et Natasha, qui marchent vers le bonheur d’un pas décidé mais incertain, jamais sûrs de la direction à suivre. Et le narrateur les accompagne simplement dans leur quête, leurs erreurs et leurs victoires, sans les juger ou s’emporter avec eux. Jamais il ne tente de nous faire croire que tel ou tel personnage a trouvé la bonne façon de vivre; il se contente de nous montrer comment ils essayent de bien vivre. C’est ainsi qu’il réussit à happer le lecteur et à le faire s’enthousiasmer en même temps que les personnages, pour plus tard lui faire partager leur désillusion. Ce jeu de balancier structure le roman en entier.

Il est intéressant de remarquer que Tolstoï a acquis dans sa fiction une sagesse qui lui faisait défaut dans sa vie quotidienne, au point où il a préféré se réfugier dans les certitudes de la religion plutôt que dans l’incertitude du roman, qu’il a ensuite abandonné et même dénoncé. Rappelons-nous : au moment où il est le plus heureux, il écrit des romans. Au moment où il ressent le plus intensément l’angoisse existentielle, il se plonge dans la morale religieuse. Apparemment, la création romanesque lui a permis de réfléchir d’une manière unique aux questions qui l’obsédaient. Dans Love’s knowledge, Martha Nussbaum défend cette qualité qu’on les romans et qu’aucune autre forme d’art ou de réflexion ne possède :

Il existe au moins un savoir, un savoir humain important, que les romans nous procurent parce qu’ils sont des romans, c’est-à-dire une œuvre qui amène le lecteur à rire et à souffrir, qui ne peut en principe être véhiculé d’une autre façon plus intellectuelle. (Nussbaum, 1990 : 369)

Ce que les romans peuvent dire, ce sont les seuls à pouvoir le dire; ce ne sont pas que des idées incarnées par des personnages, mais un type de réflexion particulier et unique. Un roman, en suscitant des émotions chez le lecteur, le touche différemment qu’un traité philosophique; ainsi, un roman peut réfléchir à l’éthique d’une façon impossible pour un philosophe, en se penchant sur les particularités plutôt que sur les généralités. Tolstoï, médiocre philosophe, est par contre l’un des plus grands romanciers de tous les temps. Comme l’écrit Kundera dans L’art du roman, les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs.

Pour le Tolstoï romancier, le bonheur se trouve moins dans l’accomplissement de grandes actions ou dans l’observations de principes stricts, que dans l’amour et la bonté qu’on exprime au quotidien. On n’arrive pas au bonheur, on le cultive : il n’est pas à l’abri de la contingence ou du doute, comme le montre l’épilogue de La guerre et la paix. Bien vivre, c’est accepter l’insignifiance et l’incertitude.

Dans Love’s knowledge, Martha Nussbaum parle de l’espace littéraire comme d’un espace de médiation entre nos aspirations et la réalité; c’est ainsi que Tolstoï, s’il a pu résoudre ses contradictions éthiques dans son roman, n’a pas pu le faire dans la vie. La moralité, l’éthique idéale n’existent pas sur Terre. Il n’existe aucun code de valeur qui nous permettent de ne plus douter, car toutes les situations sont particulières et, pour cette raison, ne peuvent pas être résolues par des règles prédéterminées. Tolstoï l’ignorait, mais il a su le découvrir dans son roman. Dans son roman, il résout ses contradictions (son aspiration abstraite pour le bonheur et son amour passionné pour le monde concret) en acceptant qu’il est impossible de les résoudre, alors qu’il en souffre encore dans sa vie.

C’est selon moi ce que les meilleurs romans représentent : la quête d’un individu pour bien vivre et être heureux, avec tous les détours qu’elle implique. Un romancier fait donc face à la question de la vie bonne d’une façon différente des gens qui n’écrivent pas, car il a le privilège d’en essayer plusieurs déclinaisons via sa fiction. Ainsi, dans un même roman peuvent cohabiter plusieurs conceptions de la vie bonne, qui orientent les personnages dans différentes directions.

Dans mon roman, les trajectoires des deux protagonistes illustrent des rapports différents à la vie bonne : un étudiant de sociologie devient militant anarchiste en 2012, puis délaisse la lutte en 2015; un avocat fiscaliste qui, malgré sa réussite professionnelle, souffre d’anxiété sociale et d’isolement. Le premier s’implique dans la grève, jugeant que la lutte politique pour la justice sociale est la bonne façon de vivre (allant jusqu’à mépriser ceux qui ne le font pas); puis cette conception s’efface peu à peu, érodée par le temps. Le second croyait que la réussite professionnelle lui procurerait bonheur et satisfaction, mais il s’est tellement consacré à son objectif qu’il s’est aliéné au monde au point de se rendre malheureux et anxieux. Dans les deux cas, une conception tronquée de la vie bonne vient en fait empoisonner les protagonistes, qui réduisent le monde à une seule dimension, celle de la lutte des classes pour le premier, celle du succès professionnel pour le second.

Comme l’écrit Nussbaum à la suite d’Aristote, la vie bonne a plusieurs dimensions (la santé physique et mentale, l’amitié et l’amour, une société juste et libre, une certaine sécurité financière, des activités qui font sens, etc.) qui sont toutes également importantes. Par exemple, on a beau être riche, si on est gravement malade, on ne peut pas dire qu’on mène une bonne vie. Si on est en pleine santé mais qu’on vit de la solitude, on ne peut pas dire qu’on mène une bonne vie. Si on est entourés d’amis, mais qu’on vit dans la pauvreté, on ne peut pas dire qu’on mène une bonne vie. Voilà ce que mes deux personnages ont oublié : pour eux, la vie bonne n’a qu’une seule dimension.

Pour élaborer mes deux trajectoires, j’ai dû moi-même réfléchir à la vie bonne. Dès le départ, en opposant un anarchiste et un avocat fiscaliste, je ne voulais pas tomber dans la dénonciation de la droite, conformément à mes opinions politiques. Ce qui rend l’avocat malheureux, ce n’est pas ses convictions de droite, mais son cynisme autodestructeur et véhément qui l’empêche d’entretenir des amitiés durables. Étant un grand amateur de Milan Kundera, je suis moi-même familier avec un cynisme parfois exagéré; pour élaborer le personnage, j’ai fait appel à mon côté trop cynique, que j’ai projeté et intensifié. Il en va de même pour l’anarchiste : j’ai été puiser dans mon côté idéaliste et indigné, qui pendant la grève m’avait rendu intransigeant et condescendant. Il me semble que c’est la meilleure façon de procéder quand vient le temps de créer un personnage : partir de ce qu’on connait, nos pensées, nos émotions, pour qu’elles atteignent dans nos personnages une intensité qu’elles n’ont pas chez nous. Au final, la différence en est une de degré.

Pour créer un personnage, il faut élaborer sa conception de la vie bonne, c’est-à-dire ce qu’il juge important pour son propre bonheur. À ce titre, il ne faut pas nécessairement être d’accord avec nos personnages, car on aura tendance à donner raison à la vie qu’on mène déjà. Personnellement, j’aime toujours créer mes personnages en partant de mes engouements passés, sur lesquels je peux porter un regard ironique, mais bienveillant. Comme les gens qui nous entourent et qui cherchent avec maladresse à bien vivre, nos personnages méritent notre empathie, même quand ils se trompent. On n’écrit pas un roman pour apporter une réponse définitive à la question « Comment devrait-on vivre? », mais pour montrer que, tous, nous nous posons cette même question insoluble. C’est ce que je retiens de la lecture de Tolstoï.

Martha Nussbaum montre bien que le roman possède une qualité existentielle qui lui est particulière :

« le roman en tant que genre est dévoué, par sa structure même et par la structure de sa relation avec le lecteur, à la poursuite des incertitudes et vulnérabilités, les particularités et la richesse émotionnelle de la vie humaine. […] En engageant le lecteur en tant que participant concerné par les aventures des personnages, les romans prennent notre commune humanité pour thème, sous-entendant que ce qui est en jeu n’est pas qu’un événement idiosyncratique qui s’est réellement passé, mais une possibilité ou des possibilités pour la vie humaine. […] De cette façon, les romans mènent une investigation philosophique sur le bonheur humain. » (Nussbaum, 1990, p.312)

Il est intéressant de remarquer que dans le foisonnant roman La guerre et la paix, aucun des personnages principaux n’est écrivain, ou ne s’engage dans une démarche d’écriture. Pierre, André et Natasha sont des lecteurs et s’intéressent au monde, mais aucun d’eux ne ressent le besoin d’écrire. Encore un paradoxe tolstoïen : pendant qu’il écrit son plus grand roman, pendant qu’il vit la période la plus heureuse de son existence, pendant qu’il réfléchit avec plus de sagesse que jamais à la nature du bonheur humain, jamais dans son roman les personnages, eux aussi à la recherche du bonheur, ne touchent à la création romanesque, comme si l’écriture fictionnelle n’avait aucune part dans la vie bonne.

Bibliographie

Nussbaum, Martha C., The fragility of goodness; Luck and ethics in Greek tragedy and philosophy, Cambridge University Press, Cambridge, 1986, 544 p.

Nussbaum, Martha C., Love’s knowledge : Essays on philosophy and literature, New York, Oxford University Press, 1990, 391 p.

Kundera, Milan, L’art du roman, dans Œuvre, t.2, éd. de François Ricard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Éditions Gallimard, 2011, p.633-744

Troyat, Henri, Tolstoï, « Le cercle du livre de France », Librairie Arthème Fayard, Paris, 1965, 889 p.

Zweig, Stefan, Trois poètes de leur vie : Casanova, Stendhal, Tolstoï, « Le livre de poche », Pierre Belfond, Paris, 1983, 412 p.